dimanche 25 juillet 2021
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Barnes, Pozzi, et ce qu’on ne peut pas savoir, par François Lavergne

De quel registre relève le dernier livre de Julian Barnes ? Ni récit, ni roman, il s’agirait plutôt d’une biographie vagabonde du docteur et chirurgien Samuel Pozzi (1847-1918), l’inventeur de la gynécologie française, croisée avec celles de ses deux amis, le prince Edmond de Polignac et le comte Robert de Montesquiou (fictionné par Huymans dans A rebours, ce qui a son importance, et l’un des modèles du Charlus de La Recherche). Julian Barnes, L’homme en rouge, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Mercure de France, 2020, 300p, 

Le titre même de l’ouvrage, L’homme en rouge, renvoie le lecteur à une image et pas à un personnage de la Belle Époque. Ce n’est certainement pas une coquetterie de romancier, plutôt le parti pris d’un auteur qui nous situe l’origine de son projet et sa liberté par rapport à lui.

Julian Barnes, romancier, essayiste, biographe, est un amoureux de la France, ce qui ici a aussi son importance. Son œuvre dense interroge la littérature, l’histoire, les tragédies, l’amour, la mort, bref tous les grands thèmes. Récemment, dans Le Fracas du temps, récit ou roman biographique consacré à Dimitri Chostakovitch, parfaitement documenté comme le notait Jean-Louis Panné (L’OURS 461, septembre-octobre 2016), il sondait l’âme du compositeur au prise avec le tyran, exprimant d’une langue limpide ses angoisses, ses doutes, ses lâchetés, son courage. 

Bifurcations parfois abruptes
S’il est au premier paragraphe de L’homme en rouge question de la visite de Pozzi et de ses deux amis à Londres en 1885 pour rencontrer l’écrivain Henry James, avec une lettre d’introduction du peintre John Sargent, un autre personnage, Oscar Wilde, entre immédiatement en scène, bientôt suivi d’une balle de revolver. Le lecteur est prévenu, les bifurcations parfois abruptes ne manqueront pas dans l’ouvrage. 

Cependant, le fameux tableau, prêté par un musée américain, du Docteur Pozzi dans son intérieur, vêtu d’une robe de chambre rouge, peint justement par John Sargent en 1881 et découvert par Barnes à la National Portrait Gallery de Londres en 2015 – dont un reproduction en couleur occupe la page 15, comme d’autres de ses peintures des acteurs de son récit – est le vrai point de départ de son enquête. 

La description de celui que Barnes présente comme « l’homme en rouge » donne déjà quelques clés de la manière dont il aborde ses personnages : observer au-delà des apparences, mais s’arrêter avant de poser des hypothèses hors sujet. Barnes invite son lecteur à l’accompagner dans une enquête nourrie des traces laissées par ses acteurs, leurs milieux, l’époque, et les questions que se pose la nôtre, la sienne. Il questionne donc la Belle Époque et ce qu’elle fut vraiment, à travers quelques faits sociaux majeurs le suicide, le duel, l’homosexualité en France et en Angleterre, les fulgurantes avancées de la chirurgie, s’interroge sur le dandysme, l’amitié… Aucune note ni en bas de page ni en fin d’ouvrage, mais des références renvoyant ici ou là à ses devanciers sur les traces des trois hommes. Barnes s’est pourtant saisi d’une bibliographie considérable, mais aussi de Wikipédia, pour nourrir toute une galeries de portraits des ceux qui croiseront ses trois principaux protagonistes. 

Son récit est abondamment illustré de reproductions des vignettes des collections des célébrités de la Belle Époque éditées par Félix Potin. Une façon de donner à voir à ses lecteurs la société de la Belle époque, la place des politiques et des savants, des écrivains et des artistes, le monde dans lequel gravitent ses trois acteurs. Et de nourrir quelques réflexions sur les célébrités d’aujourd’hui, et sur la postérité.

De la biographie… 
Bien sûr, Barnes scrute la famille Pozzi, dans sa vie sociale et intime, à travers notamment le journal de Catherine, la fille de Samuel, et les correspondances conservées de sa femme Thérèse. Il passe rapidement par ailleurs sur Pozzi sénateur, libre-penseur, dreyfusard et donc cible de la droite antisémite. Il expose ses relations avec Sarah Bernard, amante et patiente, sa longue relation avec sa maîtresse « officielle » Emma Fischof, évalue sur ce qu’il en est réellement de ses supposées nombreuses conquêtes, sa femme ayant détruits à sa mort les correspondances qu’il en avait gardé. Alors que la mode est aux romanciers ou aux biographes qui n’hésitent pas à broder à partir du moindre élément, Barnes pose ses limites : « “On ne peut pas savoir”. Modérément employée, c’est une des plus fortes phrases dans la langue du biographe […] La biographie est une série de lacunes reliées par de la ficelle et cela nulle part autant que dans la vie sexuelle. » Ce qui l’amène à la « rumeur », « vraie », « dans le sens qu’elle répète ce que croit quelqu’un qu’il ou elle connaît ; ou, si cette personne l’a inventée elle-même, ce qu’elle aimerait croire. Donc la rumeur est au moins vraie dans son mensonge… »

Ses scrupules de biographe face à ses sources s’expriment à de nombreuses reprises. « Il y a la rumeur, et il y a la rumeur sexuelle. Ce qu’à de particulier la seconde, c’est qu’à peu près tout le monde y croit (même quand on prétend le contraire) parce qu’elle semble toujours plausible. Pas nécessairement par ce qu’elle paraît confirmer d’éventuels indices préexistants (bien que ce soit possible), mais plutôt parce que les mœurs sexuelles de tel ou tel individu sont un mystère dont l’apparente élucidation semble éclaircir le plus grand mystère de la personnalité humaine. »

Le portrait de ses trois protagonistes se précise ou se banalise par la multitude de ceux qu’ils croisèrent et dont Barnes livre des bribes de vie. 

Avant de laisser l’assassin du docteur Pozzi commettre son crime, Barnes dresse pour mémoire une liste commentée de « Ce qu’on ne peut pas savoir » de certains des protagonistes croisés au fil de la lecture. 

Curieux livre, à la fois érudit, passionnant, mais aussi un brin paresseux, comme si Barnes avait voulu suivre les pistes empruntés par ses personnages au gré de son humeur et de sa curiosité, laissant à son lecteur le soin de faire le tri. Alors je me suis parfois ennuyé de ces écarts et j’ai survolé rapidement certains passages, pour retrouver plus loin ce que j’aime chez cet écrivain, quand il fouille les entrailles de ses personnages… avec ce qu’il en sait.

François Lavergne

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