mardi 18 mai 2021
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La République, c’est un projet et des combats.

Trois questions à… MARION FONTAINE par ISABELLE THIS-SAINT-JEAN

Maîtresse de conférences en histoire à l’université d’Avignon, directrice des Cahiers Jaurès, Marion Fontaine est spécialiste du monde ouvrier. 

Que représente le 10 mai 1981 dans l’histoire de la gauche 
Le 10 mai 1981 peut être analysé dans l’histoire de la gauche sous trois angles différents.

En premier lieu, il est vécu ou pensé par toute une partie de la gauche dans la continuité de son histoire antérieure. Ainsi, les références au Front populaire, comme à l’expérience des années de la Libération, sont-elles très souvent convoquées. On a donc ici une gauche qui s’inscrit dans l’héritage des expériences antérieures. En second lieu, à cette continuité vécue, s’oppose une rupture profondément ressentie. Le 10 mai correspond en effet à l’arrivée au pouvoir de la gauche, certes naturellement pas pour la première fois, mais toutefois pour la première fois dans le cadre de la Ve République et surtout, alors même qu’elle en avait été exclue depuis plusieurs dizaines d’années. C’est d’ailleurs cette rupture qui avait été annoncée, présentée et mise en scène à l’époque. En troisième lieu, cette rupture affichée déguise probablement une rupture réelle ; la gauche se retrouve en effet confrontée à une société qui, avec la désindustrialisation, la financiarisation de l’économie et la diffusion de nouvelles formes culturelles, aura de moins en moins à voir avec le XXe siècle. Aussi la rupture des temps, celle du passage du XXe au XXIe siècle, constitue-t-elle probablement la vraie rupture du 10 mai 1981, celle qui aura marqué la gauche. Rupture dont d’ailleurs elle n’est peut-être toujours pas sortie.

Quel(s) rapport(s) la gauche entretient-elle avec la République ?
La gauche, ou plus exactement les gauches, tendent aujourd’hui à oublier que, pendant longtemps, ce rapport a été ambivalent. En effet, certes, la gauche s’est pensée comme la première force politique qui a appuyé le projet d’émancipation républicain, puis l’inscription de ce projet dans des institutions et dans un régime politique. Toutefois, en même temps, toute une partie de la gauche socialiste, celle qui se revendique du marxisme en particulier, a montré son hostilité, ou du moins, sa méfiance, à l’égard de ce qu’elle appelait la « République bourgeoise », c’est-à-dire une République servant, avant tout, les intérêts du capitalisme et non ceux des ouvriers. La gauche s’est par la suite identifiée au projet républicain et a fini par s’y fondre. Elle l’a fait à travers un certain nombre d’acteurs majeurs, en particulier Jaurès. 

Aujourd’hui, ce qui manque peut-être à la gauche, c’est précisément de se détacher un peu de cette fusion et de cette évidence du projet républicain, pour retrouver la dimension conflictuelle et controversée de la République. Il ne s’agit évidemment pas de dire que la gauche doive renoncer à la République, mais elle doit se souvenir que la République n’est pas une image, une icône, quelque chose de figé, mais qu’elle est une expérience susceptible de porter, soit le plus fécond, soit des virtualités plus négatives (arbitraire, exclusion). Il s’agit donc de rappeler que la République n’est pas un catéchisme ou un dogme mais un projet, porteur d’expériences diverses, et d’oublier un peu cette image d’une République, un peu trop sage, trop monolithique et trop simplifiée, telle qu’on la diffuse et qu’on la met en avant aujourd’hui.

Vous analysez dans vos travaux les racines de la désaffection des classes populaires à l’égard de la gauche. Comment y remédier ? 
Le rapport entre la gauche et les classes populaires, et surtout la désaffection des secondes pour la, ou les, premières, est une question qui, on le sait, hante le débat politique contemporain. On pourrait dire qu’elle le hante, en particulier, depuis le choc politique, militant et électoral qu’a constitué le 21 avril 2002. De multiples explications à cette désaffection et à ce divorce ont été avancées. On a notamment convoqué le fait que certains gouvernements de gauche avaient mené des politiques trop libérales. Cela est sans doute vrai, mais il me semble qu’il faut également tenir compte de l’arrière-plan structurel de cette désaffection. On a en effet assisté à deux évolutions simultanées. D’une part, la gauche, et même les gauches, ont profondément changé, par exemple avec la professionnalisation accrue de la politique, la personnalisation, etc. D’autre part, les classes populaires, sous l’effet de la désindustrialisation, du chômage massif et de l’individualisation des comportements culturels, se sont, elles aussi, profondément transformées. Ainsi, l’explication de la désaffection des classes populaires à l’égard des gauches tient-elle sans doute à des éléments conjoncturels, mais elle reflète aussi les changements structurels qui ont affecté la société française et même toutes les sociétés à travers le monde.

Aussi, puisque l’idée selon laquelle la gauche a pour devoir d’émanciper ceux qui sont aliénés et ceux qui sont dominés reste évidemment valable, toute la question qui se pose aujourd’hui pour elle est de savoir comment refaire le lien avec les classes populaires. Il ne suffit pas pour cela de répéter comme une antienne la nécessité de revenir aux classes populaires. Le chemin est plus long et plus ardu. Selon moi, la condition première est que la gauche parvienne à allier deux éléments. D’une part, elle doit construire une analyse sociologique pertinente des transformations qui affectent aujourd’hui les sociétés dans leur ensemble et les classes populaires en particulier, et ce sans misérabilisme, ni héroïsation. D’autre part, elle doit, en même temps, réussir à articuler à cette analyse sociologique, un projet politique capable de donner du sens à ces transformations, et surtout, d’ouvrir une perspective, c’est-à-dire, à la fois d’écouter et de se faire le porte-voix d’un certain nombre d’aspirations et de revendications, telles qu’elles s’expriment aujourd’hui en les politisant et en les liant au projet d’émancipation qui est le sien. 

Propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean (entretien paru dans L’OURS 508, mai 2021)

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