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Nouvelles d’URSS et de Russie, de la lune à la terre, par Sylvain Boulouque

Loin de l’interdiction de la réalité du passé soviétique voulue par le pouvoir de Poutine, les travaux historiques se poursuivent, permettant d’appréhender des pans du passé communiste de l’ancienne URSS.

A propos de :
Michel Eltchaninoff, Lénine a marché sur la Lune, Solin, Actes Sud, 246 p. 21€
Gorki et ses fils. Correspondances (1901-1934), Éditions des Syrtes, 2022, 380 p, 23€
Élisabeth Essaïan, Le prolétariat ne se promène pas nu, Éditions parenthèses, 2021, 288 p, 36€
Juliette Cadiot, La société des voleurs, Éditions EHESS, 2021, 314 p, 24,8 €
Grégory Dufaud, Une histoire de la psychiatrie soviétique, Éditions EHESS, 2021, 314 p, 21€
Levan Berdzinichvili, Ténèbres sacrés. Les derniers jours du goulag, Noir sur blanc, 2022, 234 p, 21,50 €
Alain Blum et ea, L’âge soviétique. Une traversée de l’Empire russe au monde post-soviétique, Armand Colin, 2021, 432 p, 26,50 €
David Teurtrie, Russie. Le retour de la puissance, Armand Colin, 2021, 224 p, 22,90 €

Le Cosmisme
Michel Eltchaninoff nous plonge dans un domaine ignoré de la réalité soviétique, le cosmisme. La continuité entre l’ancien régime, Lénine et Poutine est évoquée à travers cette recherche portant sur la volonté d’annexion de l’espace pour assurer une forme de vie éternelle ! Son inventeur, Nikolaï Fiodorov (1829-1903), rêvait de retrouver les morts, en réconciliant la science et la religion. Avec l’avènement du communisme, le cosmisme se transforme en une volonté de conquérir l’espace tout en cherchant à remodeler l’homme et à lui permettre d’espérer atteindre un jour l’immortalité. Même si plusieurs dirigeants communistes se montrent sceptiques si ce n’est hostiles, plusieurs apologues du régime reprennent à leur compte cette idée dans des récits, à l’image d’un Andreï Platonov. Mais, Maxime Gorki, devenu sous Staline écrivain officiel, empêche sa parution. La fabrication de l’homme nouveau et la conquête de nouveau univers doivent rester dans le domaine du rationnel. Staline encourage cependant les récits du cosmiste Konstantin Tsiolkovski dont les récits font l’apologie du peuplement de l’espace, la part mystique est alors édulcorée ou tronquée. C’est sur cette ambiguïté que Poutine s’appuie également pour lui rendre hommage depuis Baïkonour en 2000. Elle est aussi reprise par le courant transhumanisme pour qui cette quête peut offrir une solution.  

Gorki, ses fils, et la transformation de Moscou
L’écrivain officiel du régime communiste Maxime Pechkov dit Gorki a eu deux fils dont la correspondance inédite en français est aujourd’hui publiée. Le premier, Maxime, est né en Russie en 1897. Le second Yechua Zinovi Serdlov, né en 1884, a été adopté en 1900 alors qu’il est devenu le secrétaire de l’écrivain. La correspondance place l’un après l’autre les échanges entre le père et ses fils.
Maxime est séparé de son père en 1904. Gorki, parcourant la Russie puis l’Europe pour le compte des bolcheviks, adresse à son fils des mots qui sont le plus souvent des conseils éducatifs, avant que les lettres ne deviennent des conseils et des commentaires politiques. Avant de devenir l’écrivain officiel du régime bolchevique, Gorki a jeté entre 1917 et 1918 un regard lucide et hypercritique sur le communisme au pouvoir qui transparait dans les lettres. Le fils rejoint les bolcheviques et est enrôlé dans la police politique. Il joue auprès de son père un rôle d’apologue du régime, à la demande de Lénine et de Dzerjinski, avant que l’écrivain ne rentre en Russie soviétique et ne vive à son côté. Tous deux devenant de zélés serviteurs du régime jusqu’à leur mort respective en 1934 et 1936.
Zinovi suit lui un chemin différent. Frère de Iakov Sverlod, le secrétaire du comité central, et d’Ida, la femme de Iagoda, le successeur de Dzerjinski, il s’en distingue par son refus du communisme. En effet, après la révolution de 1905, il quitte le Parti pour faire une carrière militaire dans l’armée française. La correspondance avec son père adoptif est soutenue dans les années 1920 avant de s’interrompre dans les années 1930, livrant essentiellement des informations sur les campagnes militaires de Zinovi. Outre les relations familiales, ces échanges offrent des éléments permettant de comprendre la relation de l’écrivain au pouvoir soviétique.
C’est ce même Gorki qui, au début des années 1930, se fait l’apologue de la reconstruction de la ville de Moscou, dont la thèse d’Élisabeth Essaïan, soutenue en architecture, propose de retracer l’histoire de la transformation de son architecture et de l’organisation de son espace urbain. Très richement illustré, son ouvrage conduit une réflexion sur les objectifs de cette reconstruction pilotée par Lazare Kaganovitch et supervisée par Staline.
Après l’incendie de 1811, la ville a été rebâtie en laissant des espaces importants de circulation et en construisant des immeubles de petites tailles. A la fin du XIXe et le début du XXe siècle, les architectes incorporent dans leur vision de la ville, le modèle américain faisant place aux grattes ciel et aux projets de densification urbains. Aux temps de Lénine plusieurs expérimentations sont mises en œuvre, les cités-jardins prennent une place importante. La ville prend une autre dimension politique : il s’agit, tout en construisant la cité socialiste, de loger la population en urgence compte tenu du surpeuplement. Dès le milieu des années 1920 et plus encore au début des années 1930, l’architecture est encore marquée par l’esprit du constructivisme mais est attirée par le gigantisme. Elle entend aussi de faire disparaître la différence entre villes et campagnes. Avec le stalinisme triomphant, la ville prend son caractère pharaonique. Enfin, la résolution du 10 juin 1935 consacre le plan définitif de la ville en cercles concentriques à l’image de l’exercice du pouvoir par Staline. Lazare Kaganovitch, le principal artisan de la reconstruction de la ville, décide sur la base des suggestions des architectes et des contraintes financières les principaux axes du projet qu’il soumet à Staline. L’ouvrage restituant les mécanismes de décision et les méthodes de construction à la fois dans la ville soviétique au sommet de son État.

Le droit en URSS
C’est Gorki toujours qui dans Eux et Nous, publié en URSS puis en France en 1931 condamnait les voleurs qui sabotait l’économie socialiste. Juliette Cadiot propose dans La société des voleurs d’étudier la législation mis en œuvre par le régime et l’analyse d’un des chefs d’accusation des tribunaux à partir de la Grande famine de 1931-1933. Staline fait publier le 7 août 1932, un décret pénal sur la propriété socialiste, sacrée et inviolable. Chef d’accusation, objet de procès, elle permet de voir en creux les victimes, qui soient pour survivre s’en prennent aux biens d’Etat. Par essentialisation, le prétendu délinquant devait un ennemi du régime. La terreur s’applique aussi bien à la « justice » politique qu’au droit commun. Les mesures expéditives sont accentuées entre 1943 et 1944 et touchent particulièrement les femmes et les mineurs. Néanmoins, compte tenu de la guerre, les peines sont commuées. C’est après la guerre que la violence d’Etat a repris de plus belle. Une nouvelle famine provoquée par le pouvoir provoquant un million cinq cent mille victimes entrainant à la fois une explosion de la déliquance et de sa répression. C’est seulement après la mort de Staline que les juristes tentent de donner une existence réelle au droit commun.

Regards sur la psychiatrie en Union soviétique
Le travail de Grégory Duffaud consacré à l’histoire de la psychiatrie en Union soviétique poursuit d’une certaine manière celui de Juliette Cadiot. L’arrivée de ce traitement de type médical est antérieur à la révolution, les malades étant jusqu’à lors livrés à leur sort. Des lieux spécifiques sont créés dans les années 1910 et dans les premières années du régime soviétique, la psychiatrie est utilisée pour tenter de guérir les malades. Au début des années 1920, les acquis de la recherche sont pris en compte. Cependant, les médecins restent isolés. Mais, très vite, elle se voit conférer une mission d’exclusion sociale. Parallèlement, les médecins subissent les évolutions du pouvoir du Kremlin, les recherches manquent et se tarissent lorsque Lyssenko prend le contrôle de pensée scientifique même si quelques expériences innovantes arrivent à émerger aux marges par des médecins dissimulant leurs activités.  A partir des années 1960, la psychiatrie sert surtout au maintien de l’ordre politique. L’opposant ou le dissident deviennent les malades de l’ordre soviétique et se voient administrer des traitements visant à réduire à néant leurs capacités intellectuelles, même si certains psychiatres arrivent individuellement, dans quelques cas, à s’opposer à ce détournement de la science.
Cette répression est évoquée par Levan Berdzenichvili. L’ancien dissident, traducteur des grec et du latin, devenu responsable de la bibliothèque nationale de Géorgie et depuis parlementaire, a été arrêté en 1983 pour ses activités « antisoviétiques ». Il offre un portrait collectif des autres dissidents et détenus ordinaires de l’ordre communiste. Il commence par décrire l’univers psychiatrique qui enferme les dissidents. Si la figure de style est connu, il compare également les cercles répressifs à l’enfer, choisissant sa représentation grecque ancienne.
Il présente une galerie de portraits de ses compagnons de malheur. Arkadi, acteur et poète analphabète à moitié fou, à l’imagination débordante, arrêté en 1972, a fait pendant plusieurs années rire ses codétenus grâce à ses mises en scènes décalées. Le malheur s’abattant sur ce doux dingue, il est mort la veille de sa libération. Suit, le portrait de Gricha Feldman arrêté pour ses origines sous couvert d’activité antisoviétique pour avoir soutenu l’existence d’Israël. Spécialiste de l’autoaccusation, Feldman envoie régulièrement des lettres au procureur général s’accusant de crimes absurdes comme le fait d’avoir mangé un pigeon, alors qu’il est le symbole de la paix. Au fil des pages, le lecteur croise le cousin de Marina Vlady, dissident proche des cercles de Leningrad, son portrait évoquant l’univers des opposants et leur capacité à faire passer les témoignages sur les camps par-delà les frontières. Il rencontre au camp Boris Issakovitch Manilovitch, démultipliant les witz (les blagues) du yiddishland pour décrire la réalité soviétique.
Ironiquement,  Levan Berdznichvili, remercie l’institution guébiste de lui avoir fait rencontrer ces individus hors du commun….

De l’URSS à la Russie, synthèses éclairantes
Enfin, arrêtons-nous sur deux ouvrages en partie destinés aux étudiants des classes préparatoires, pour les concours d’entrée aux grandes écoles.
Le manuel L’âge soviétique dirigé par Alain Blum veut à la fois se pencher sur les continuités et les discontinuités entre les périodes mais aussi sur les interactions avec les dynamiques sociales et locales. Il se présente comme un ouvrage d’histoire sociale et économique, ce qui peut surprendre pour un régime dont la nature première était idéologique, d’autant qu’il montre indirectement le primat du politique.
Les neufs chapitres qui le composent examinent l’évolution de la société russe et soviétique à travers les grandes scansions du temps. Ils dissèquent quelques grands thèmes sur le temps long : les révolutions et les coups d’État, la question nationale, les ouvertures et les fermetures au monde, le système répressif, la démographie, l’économie, le monde des arts et lettres, les transformations scientifiques et les protestations sociales.
L’ouvrage s’inscrit dans les tendances historiographiques actuelles en cherchant à éclairer le fonctionnement du centre par les périphéries et à analyser les contradictions entre la volonté du pouvoir et la réalité quotidienne des populations.
Dès l’origine, les bolcheviques imposent le principe de la volonté pour gouverner et mettre l’utopie au pouvoir. La dictature est une réalité dès les premières semaines du régime. Initiée par Lénine, elle est confirmée par Staline, qui habilement s’empare des principaux postes de contrôle du Parti État. Son rôle dans l’industrialisation et la modernisation est central en mettant, comme Lénine, la société au pas. La tout puissance de la police politique fait de la répression l’arme principale du régime : là encore le rôle de Lénine est fondamental, puisqu’il la fonde dès 1917, épée du pouvoir qui frappe une société en colère, des marins de Kronstadt aux paysans de Tambov jusqu’aux internements psychiatriques des dissidents dans les dernières années du régime et l’internement des opposants actuels en passant par les répressions des contestations ouvrières et paysannes des années 1920 aux années 1960, les mécontentements générés par le système ont tous subi la loi d’airain de la répression. Ses événements constituent l’épine dorsale du régime. La société ne peut cependant être réduite à cela, les Soviétiques ont cherché à continuer à vivre et, contraints et forcés, ils se sont adaptés au projet pharaonique du régime. Certains même y ont trouvé un intérêt et des bénéfices comme le montrent les chapitres sur les artistes, d’une part, et les ingénieurs, d’autre part, acceptant de se plier aux volontés hégémoniques du pouvoir, tout en arrivant parfois à trouver des espaces interstitiels pour exprimer leur art ou faire reconnaitre leur compétence. C’est avec cet héritage que la Russie et l’espace post-soviétique se débattent aujourd’hui.

Sur le plan de la géopolitique mondiale contemporaine, le travail de David Teurtrie se propose d’analyser les éléments qui forment les lignes forces de la Russie aujourd’hui, qui prend les allures d’un phénix renaissant de ses cendres après les déclins impériaux et soviétiques. La force de la Russie actuelle repose sur plusieurs éléments. L’immensité de son territoire qui, hier, a pu constituer une faiblesse est devenu en ces temps de réchauffement climatique un atout lui donnant accès à des ressources inexploitées et par ailleurs une place centrale dans les nouvelles routes commerciales.
C’est la crise énergique mondiale et les richesses du sous-sol qui ont permis à la Russie de redevenir un acteur d’importance mondiale, le gaz et le pétrole constituant la rampe de décollage. Elle lui a permis de faire renaître son agriculture et de renouveler sa puissance militaire. Ces deux éléments constituent une partie de son assise actuelle.
Néanmoins, elle demeure un colosse aux pieds d’argile car peu attractive, autocentrée. Surtout, il reste à la Russie des défis à relever. La corruption et le clientélisme endémiques : s’ils sont un atout à court terme, ils risquent de se retourner contre leurs bénéficiaires. La question démographique : même si elle s’est améliorée, la pyramide des âges ne penche pas en sa faveur. De même, l’intégration des populations issues des périphéries n’est pas sans poser des problèmes. Mais surtout, la question sanitaire se révèle désastreuse : la Russie vieillie et elle se dépeuple. Enfin, la question démocratique n’est pas – plus – à l’ordre du jour en Russie, le pouvoir mélange héritage soviétique du temps de la glaciation brejnévienne et autocratie héritière des tsars, loin des espoirs soulevés en 1991.

SB

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