jeudi 28 octobre 2021
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Nouvelles d’URSS, par Sylvain Boulouque

L’histoire de l’Union soviétique demeure un centre d’intérêt dans le monde de l’édition. Ces cinq ouvrages dont des biographies d’acteurs centraux de l’histoire de ce pays (Molotov, Brejnev, les maréchaux de Staline) permettent de décrire les mécanismes du pouvoir ou les enjeux actuels autour de la mémoire de l’URSS.
Vyatcheslav Nikonov, Molotov. Notre cause est juste, L’harmattan, 2021, 414 p., 39 €
Jean Lopez et Lasha Othkhmezuri, Les maréchaux de Staline, Perrin, 526 p., 25 € 
Andreï Kozovoï, Brejnev, l’antihéros, Perrin, 2021, 464 p., 24 €
Larissa Zakharova, Moscou aux terres lointaines, EHESS éditions, 2020, 336 p,. 25 €
Irina Flige, Sandormokh. Le livre d’un lieu de mémoire, Editions les Belles Lettres, 2021, 168 p., 21 €

Ainsi, le petit fils de Molotov propose une biographie de son grand père. Ce livre a été traduit en Russie et il est préfacé par l’ambassadrice de la Fédération de Russie, ce qui en dit long. En fait de biographie, il s’agit plutôt d’une hagiographie qui comporte une originalité : l’auteur tente de justifier toutes les actions de son aïeul. Rappelons pour mémoire que Molotov – Skriabine de son vrai nom –  a juste été le bras droit de Staline. Membre du POSDR depuis 1912, il est un des responsable du Parti à Petrograd en 1917, commissaire à l’organisation. Dès lors, il se place dans les pas du Vodj. 

Apôtre de l’industrialisation forcée et de la collectivisation, il signe avec Staline tous les décrets de la grande famine puis de la grande Terreur avant de devenir le ministre des affaires étrangères de l’URSS en 1939 et d’aller négocier le pacte germano-soviétique avec Ribbentrop. S’il est en 1945 au sommet de sa carrière, il connaît la disgrâce lors de la campagne « anticosmopolite » de 1947, sa femme Paula Jemtchoujina étant déportée en Sibérie. Il reste cependant un des hommes les plus importants du pouvoir. Écarté après la mort de Staline il bénéficie tout de même d’une retraite dorée. Il défend jusqu’au bout le petit père des peuples sans jamais rien renier, écrit – naïvement ? – son descendant, comme s’il avait eu la moindre envie de livrer « la vérité » sur le régime.

Jean Lopez et lasha Otkhmezuri poursuivent leur travail de défrichage des structures militaires de l’URSS. Ils ont étudié le corpus des 38 maréchaux soviétiques,signalant les « actifs » de ceux en ayant juste eu le titre ou n’ayant pas exercé de fonctions de commandement importantes Leur portrait de groupe se concentre donc sur 17 hommes qui ont commandé une partie importante de l’armée rouge en 1917 et 1947. Tous sont promus maréchaux entre 1935 et 1947. Plusieurs d’entre-eux, après avoir pris part aux massacres des populations russes et soviétiques, sont à leur tour exécutés. Après les avoir célébrés comme des héros à l’image de Toukhatchevski ou d’Egorov, ils tombent alors de leur piédestal. D’autres à l’instar de Semion Boudienny qui a fait massacrer les paysans ukrainiens insurgés connaît une carrière secondaire, cachée dans l’ombre du Vodj. La grande guerre patriotique porte l’armée à l’acmé de sa puissance. Elle devient l’un des piliers du régime. Loin des paroles de l’Internationale – hymne soviétique jusqu’en 1944 peu tendre avec les hiérarques de l’armée –, les généraux non purgés deviennent les héros du pays, défilant en tenues d’apparat. 

Andreï Kozovoï synthétise pour le public francophone la vie Léonid Brejnev. Le secrétaire du Parti n’est pas un général mais est le prototype de « l’homo stalinismus » : il est le fils d’un métallurgiste devenu ingénieur et par ailleurs responsable des Komsomols. Parfait stalinien, Brejnev est promu après les purges. Parfait soldat soviétique une nouvelle promotion l’attend : il est nommé commissaire politique. Protégé par Nikita Khrouchtchev, il grandit dans son ombre et s’occupe de l’organisation du Parti avant de le remplacer et de diriger les affaires de l’URSS. L’auteur, a rebrousse poil des idées reçues, montre que sa gestion des affaires est des plus pathétiques et qu’elle a en même temps servi les intérêts d’une caste qui s’est accaparée le pouvoir et dont certains membre le conserve aujourd’hui. Entre les fiascos des Jeux olympiques de 1980 et l’invasion de l’Afghanistan ou le coup d’Etat en Pologne, Brejnev donne l’image d’un pays grabataire et vieillissant mais, à l’intérieur, il construit une nomenklatura qui occupe toutes les fonctions de l’appareil d’Etat en digne héritier de la période stalinienne. 

Larissa Zakharova dans De Moscou aux terres lointaines pose la question de la réalité du pouvoir soviétique dans un ouvrage posthume consacré à la communication d’un bout à l’autre de l’espace soviétique. Par l’inversion systématique du sens commun, la lecture déroute autant qu’elle laisse perplexe. Le projet pharaonique et prométhéen est illustré par une citation d’une célèbre chanson de la comédie d’Aleksandrov Le Cirque qui dit que : « Moscou aux terres les plus lointaines. Des montagnes du sud jusqu’aux mers du nord, L’homme passe comme le maître de sa vaste patrie » (1936). On se demande pourquoi ne pas avoir choisi un autre extrait de la chanson vantant l’instauration en « la loi populaire de Staline [dans un pays où] l’homme peut respirer librement. » 

Le livre cherche à montrer que le pouvoir a développé la maitrise technique pour asseoir son pouvoir. On pourrait soutenir l’exact contraire : c’est parce qu’il est par essence totalitaire que le pouvoir utilise la modernité pour tenter de contrôler l’espace et le temps et offrir au monde l’image de propagande qu’offre la comédie d’Aleksandrov d’un pays à l’avenir radieux aux temps de la grande terreur. Même s’il n’y arrive qu’imparfaitement sa volonté est là. La population s’adaptant à la terreur et utilisant la communication pour faire passer des messages au pouvoir avant d’adopter la langue du pouvoir, même si Alexandre Soljenitsyne dans les Invisibles disait le contraire. 

Enfin, comme une preuve de la réalité de ce qu’a été le socialisme, il faut impérativement lire l’ouvrage de Irina Flige Sandormokh. Comme le souligne Nicolas Werth dans la préface, c’est un livre de combat contre l’oubli des victimes de la terreur rouge et du communisme. 

Irina Flige appartient aux équipes de Mémorial, avec Iouri Dmitriev, historien actuellement enfermé de manière inique avec des fausses preuves fabriquées par le pouvoir post-soviétique pour mettre en accusation ce défenseur des droits humains et de la mémoire des victimes du communisme coupable d’avoir découvert ce charnier. Ce site de Sandormokh en Carélie est l’un des principaux lieux de massacres de la région. Pendant la Grande Terreur de 1937-1938 5130 personnes y ont été assassinées d’une simple balle dans la nuque. Auquel s’ajoutent les 1111 détenus des Solovski. Pendant, près de cinquante ans, les assassins de la mémoire ont maintenu le silence. Grâce au travail infatigable des équipes de Mémorial, il est devenu un lieu de mémoire. Mais vu l’offensive du pouvoir poutinien, il risque de retourner dans l’oubli. Dans ce livre magnifique, écrit comme une tragédie en actes, l’auteure retrace la genèse du combat pour l’histoire et la mémoire comme une forme de Résistance au totalitarisme comme en Crimée, au Donbass ou ailleurs. A lire d’urgence et à conserver pour l’éternité. 

Sylvain Boulouque

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