lundi 16 mai 2022
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Jean-Pierre Chevènement et ses mouvements, par CLAUDE DUPONT

Pendant quatre décennies, Jean-Pierre Chevènement aura été une forte personnalité du socialisme français, un des fondateurs du parti socialiste qu’il quittera en 1991 pour créer le Mouvement des citoyens. Une vingtaine d’historiens, spécialistes reconnus, ont eu accès à des sources inédites, pour évoquer les grands axes de sa démarche. (À propos de Régis Boulat et Renaud Meltz (dir.), Jean-Pierre Chevènement, Le dernier des Jacobins, Nouveau monde éd., 2021, 482p, 26,90€)

On peut déceler un paradoxe : le « Che » a exercé des fonctions ministérielles essentielles, la Recherche et l’Industrie, l’Éducation nationale, la Défense, l’Intérieur. Il aura occupé ces quatre postes avec éclat et en imprimant sur chacun sa marque et, pourtant, il n’aura jamais pu rallier la majorité du Parti socialiste à ses idées, ni convaincre une large fraction de l’électorat national. On remarquera qu’il démissionna à trois reprises, ce qui est peu banal dans une carrière ministérielle. Ses convictions n’étaient sans doute pas en phase avec les tendances de son époque, mais elles impressionnèrent quand même beaucoup de nos concitoyens par leur cohérence, leur force, la constance avec laquelle Chevènement les exprima, sans jamais rien renier de ses fondamentaux, et aussi par leur inscription dans une vision à long terme.

Un mélange de marxisme et de gaullisme
Ses conceptions politiques résultaient d’un mélange de marxisme et de gaullisme. Il aurait bien vu les gaullistes composer la troisième famille de l’union de la gauche à la place des radicaux. Il exprima d’ailleurs le vœu, lors de la présidentielle de 2002, d’ « unir les Républicains des deux rives ». Son souci prioritaire c’était d’assurer l’indépendance nationale, une indépendance menacée par l’impérialisme américain dont la puissance repose sur l’exploitation et l’exportation mondiale des capitaux. D’où son total désaccord avec le parti d’Épinay dans l’édification d’une communauté européenne, dominée par l’Europe du Nord, et qui n’est, à ses yeux, qu’un instrument de pénétration des capitaux états-uniens sur les marchés financiers. Il fallait une autre Europe, socialiste et confédérale, une Europe des nations, puisque « la nation est le seul lieu de création de l’Histoire ».

Son premier ministère – la recherche et l’industrie – lui permit de donner sa mesure. Il remobilisa la recherche, lui permettant d’établir des connexions avec le monde de l’entreprise, il voulut associer davantage la recherche fondamentale et une recherche plus finalisée. Appuyant sa démarche volontariste sur un secteur nationalisé fortement développé, il établit des contrats de plan et mit au point un ambitieux plan de machine-outil, en fournissant également un gros effort sur le secteur électronique. Sa méthode, c’était de créer le maximum de synergies, par exemple entre les organismes de recherche, les universités, les entreprises publiques et privées. C’est la même méthode qui lui permettra, comme élu de Belfort, de conclure des alliances avec les villes d’Alsace du sud et des villes suisses pour mener à bien un important réseau de transport, et un développement imposant des filières universitaires. Le Jacobin sut se mettre au service de son territoire.

Méritocratie républicaine

Quand on l’appela à l’Éducation nationale, c’était la crise, puisque le projet de la réforme Savary avait abouti à la démission de Pierre Mauroy. Il affirma avec force la nécessité du retour à la méritocratie républicaine, et le besoin d’effacer les excès d’un pédagogisme qui avait un peu fait oublier que la transmission des connaissances est la première mission de l’enseignant. On eut toutefois trop tendance à ne voir en lui qu’un conservateur, en oubliant qu’il avait lancé les projets d’action éducative – les PAE – et créé les Bac pro. Et à ceux qui l’accusaient d’avoir pratiqué un « élitisme » quasiment réactionnaire, il savait rappeler cette exigence inscrite dans le plan Langevin-Wallon dont tout le monde, à gauche, se réclamait :  la mission de l’école c’est d’« assurer la promotion de tous et la sélection des meilleurs ».

Il est un objectif qu’on ne peut l’accuser d’avoir manqué, c’est d’avoir contribué – avec Charles Hernu – à réconcilier une bonne partie des socialistes avec la chose militaire. Il sut retrouver les accents de Jaurès pour relancer la notion de soldat-citoyen, avec cette conception que chaque citoyen doit apprendre à défendre une parcelle du territoire national. Ce partisan convaincu du nucléaire – tant civil que militaire – s’opposait à la théorie soutenue par certains de nos alliés selon laquelle l’arme nucléaire pouvait s’inscrire dans une « réponse graduée », et pouvait être utilisée comme arme tactique. Pour lui, il fallait s’en tenir fermement à la thèse de la dissuasion nucléaire stratégique, et surtout ne pas prendre prétexte de son existence pour ralentir l’effort en faveur des armes traditionnelles.

Intransigeance et lucidité
Globalement, Jean-Pierre Chevènement ne put imposer son point de vue. Le désaveu le plus cinglant émana du président Mitterrand qui, en 1983, lui reprocha son « excès de dirigisme et de bureaucratie », ce qui entraîna sa démission du ministère de l’Industrie. Pourtant, il convient de le rappeler : il est un des anciens dirigeants socialistes qui ont laissé le souvenir le plus marquant, un de ceux dont l’image est restée la plus populaire. Sans doute se rend-t-on compte que, dans un certain nombre de domaines, son intransigeance était alliée à une lucidité révélée dans la durée.

Claude Dupont
(article paru dans L’Ours 514, janvier 2022)

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