samedi 24 février 2024
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Écrire et survivre, par Sylvain Boulouque et Arnaud Dupin

À propos de Michel Borwicz, Écrits des condamnés à mort sous l’occupation nazie, Gallimard, 2023, 468 p. 16 € ; Macha Ravine, Tout voir et ne rien oublier, Rocher, 2023, 208 p., 18,90 € ; Jean Villeret, entretiens avec Julien Le Gros, Un jour, nos voix se tairont (80 ans après, l’un des derniers déportés du camp Struthof témoigne), Alisio, 2023, 192p, 18€

Cette réédition de la thèse de Michel Borwicz, publiée la première fois dans la collection « Esprit de la Résistance », préfacée par René Cassin, est aujourd’hui augmentée d’une substantielle préface de Judith Lyon-Caen, à laquelle s’adjoint plusieurs annexes permettant de mettre en perspective ce travail pionnier de l’ancien Résistant, survivant du ghetto de Lvov.

Retrouver des traces
Maksymilian Boruchowicz est devenu Michel Borwicz après son exil forcé en France en 1947 suite à la prise du pouvoir par les communistes. Né en 1911, militant au Parti socialiste polonais, proche du groupe sioniste socialiste Poale Zion, il devient journaliste. Silencieux pendant l’occupation soviétique, dont il évoque le climat de terreur dans d’autres textes, il est déporté après avoir rejoint la résistance. Sauvé par le réseau Zegota, il reprend sa place dans la Résistance et devient le commandant Zygmunt. Tout en participant à l’action des Partisans dans la forêt au nord de Cracovie, il rédige des poèmes en « tutoyant la mort » selon ses mots dont un recueil est publié pour le premier anniversaire du soulèvement du ghetto. Entre 1945 et 1947, il sillonne la Pologne pour trouver et rassembler des traces de la catastrophe qui pour beaucoup seront déposées au Centre de documentation juive contemporaine.

Installé en France après 1947, il s’inscrit rapidement en thèse avec Georges Gurvitch et présente quelques années après sa réflexion sur l’écriture aux portes de la mort proposant l’analyse de cette littérature comme un phénomène social total. Si Borwicz analyse tous les types d’écrits des condamnés son analyse part de l’extermination des Juifs, lui donnant une centralité dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. L’analyse repose en effet sur les différents éléments de l’extermination des Juifs à partir de laquelle il dresse des typologies. D’abord, il analyse les formes d’extermination – par la faim dans les ghettos, par balle puis dans les camps. Puis, il s’interroge sur les types d’expression des condamnées allant de l’humour aux graffitis en passant par les lettres. Enfin, il propose une réflexion sur les conditions de l’écriture en fonction de l’appartenance sociale. Derrière sa thèse transparait l’itinéraire, d’un déporté, résistant devenu historien et passeur de mémoire pour lui et les autres, à qui il veut rendre histoire. Borwicz poursuit son travail d’historien jusqu’à sa mort en 1987.

Résistance et déportation
Cette lecture peut être complétée par les souvenirs de Macha Ravine et de Jean Villeret (voir l’article ci-dessous). Les premiers ont été retrouvés par l’historien Dimitri Manessis. Née Zysla Wajser à Zamosc en Pologne en 1909, elle milite d’abord dans son pays de naissance avant de rejoindre le Brésil puis la France où elle participe à la MOI du PCF. Elle est membre du PCF jusque dans les années 1970. En 1935, elle épouse Jakob Szpzjter, un cadre communiste polonais exilé lui aussi en France. Le couple devient pendant la clandestinité Jacques et Macha Ravine où ils participent à la reconstruction du PCF. Jacques est versé par l’appareil du Parti en Zone sud. Macha est arrêtée à Paris le 25 septembre 1942 et est déportée à Auschwitz en 11 février 1943. Seule survivante de son convoi, elle a écrit ses mémoires sous la forme d’un journal aux lendemains de la guerre. Elle revient sur la vie clandestine sous l’occupation, les conditions de son arrestation et surtout sur sa déportation, l’arrivée au camp, la survie quotidienne, l’extermination et la survie à l’infirmerie et la libération par l’armée soviétique.
Sylvain Boulouque

Dans un beau livre d’entretiens, Jean Villeret, aujourd’hui centenaire, nous livre ses souvenirs de Résistance ainsi que sa vision du monde du début du XXIe siècle.

Né en 1922, issu d’une famille ouvrière installée à Alfortville, il se montre réfractaire à la Relève en septembre 1942, ainsi qu’au STO au mois de février suivant. Devenu hors-la-loi aux yeux de l’Occupant, Villeret entre dans la clandestinité, devient Jean-Jacques Moreau et s’engage dans les Francs-tireurs et partisans français. Dénoncé, il est arrêté le 31 janvier 1944 et emprisonné à Fresnes concomitamment avec le groupe Manouchian « jugé » par les autorités allemandes.

Classé parmi les déportés « Nuit et Brouillard », le résistant est envoyé dans le terrible camp de Natzweiler-Struthof début juillet. Dans cet enfer concentrationnaire, il subit avec ses compagnons d’infortune des brimades du lever, dans le Block, au coucher en passant par l’appel qui pouvait durer des heures dans des conditions extrêmes et le travail harassant dans le Kommando de travail.

Pressés par la reconquête alliée, les Allemands rapatrient les détenus du camp de Natzweiler à Dachau en septembre. Victime d’un phlegmon à l’amygdale gauche puis du typhus, Villeret évite la mort grâce à la puissante solidarité entre prisonniers. À la suite de la libération du camp le 29 avril 1945, il est rapatrié et retrouve les siens début juin. Après la guerre, il se marie et mène une longue carrière professionnelle chez GDF.

Engagé précocement auprès des jeunes, l’ancien résistant se met à parler de son expérience clandestine dans les années 1970. Il participe toujours aujourd’hui à de nombreuses cérémonies mémorielles vêtu d’une tenue de déporté afin de rendre hommage à ceux qui sont morts dans les camps nazis. Il trouve encore la force de venir témoigner devant les écoliers, collégiens et lycéens afin de partager sa lutte contre la barbarie et inciter la jeunesse à se mobiliser afin de lutter contre toute sorte de discriminations. Malgré son âge avancé, l’ex-Franc-tireur encadre des voyages de découverte des camps afin de témoigner de l’enfer concentrationnaire. Doté d’une très bonne mémoire, il n’hésite pas à entonner La Voix du rêve, chant d’espoir composé en janvier 1944 au Natzweiler par Arthur Poitevin, résistant déporté aveugle.

On ne peut que conseiller la lecture de cet ouvrage plein d’humanité. À l’heure du présentisme, l’expérience de ceux qui se sont battus les armes à la main au nom de la liberté et leur regard sur notre monde et ses dysfonctionnements ne peuvent qu’être utiles afin de construire une société plus fraternelle. Au moment même où les derniers témoins sont au crépuscule de leur vie, leur combat est plus que jamais à poursuivre.

Arnaud Dupin

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