samedi 24 février 2024
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Et les socialistes européens s’approprièrent l’État, par JEAN-NUMA DUCANGE

Cet ouvrage volumineux, en langue anglaise, est une version beaucoup plus développée d’un petit ouvrage de ses deux coordinateurs sur les socialistes européens et l’État paru en langue française (Aube/Fondation Jean-Jaurès1). (a/s Mathieu Fulla et Marc Lazar (dir.), European Socialists and the State in the Twentieth and Twenty-First Centuries, Palgrave Macmillan, New York, 2020, 400 p, 126 €)

La visée et la problématique générale restent les mêmes. On part du constat que le socialisme des origines était extrêmement méfiant voire hostile à l’égard de l’État au XIXe siècle. Mais, comme l’affirme un des contributeurs (Juan Francisco Fuentes, à propos du cas espagnol), on passe « d’une structure répressive au service de l’ennemi de classe à un instrument décisif de modernisation et démocratisation du pays » même si, à la marge, l’antiétatisme reste une réalité. L’État s’impose donc comme structure incontournable au cœur de la doctrine et des pratiques des organisations socialistes et sociales-démocrates, non sans difficultés et contradictions. Ainsi, au-delà de l’ensemble d’études de cas réunies ici, c’est bien une histoire de l’appropriation positive de l’État dans les sphères du mouvement ouvrier, à des visées réformatrices, qui est proposée. Le cas allemand demeure de ce point de vue le plus emblématique avec une pensée réformatrice teintée de marxisme au début du XXe qui prend ensuite une consistance concrète avec la République de Weimar avant de pleinement s’épanouir après le nazisme.

Une approche transnationale
L’ambition méthodologique est ici très claire : il s’agit de se saisir de cette question en mobilisant une approche transnationale et de longue durée. Pour cela les deux directeurs de l’ouvrage ont réuni un panel impressionnant d’auteurs spécialisés sur tel ou tel thème et surtout sur des pays en particulier, en intégrant des cas variés, qui vont des pays de vieille culture sociale-démocrate (pays germanophones et scandinaves tout particulièrement) au cas du PASOK grec, récent et n’ayant jamais vraiment réussi à fonder une telle identité, en passant par le socialisme français, dont la spécificité est interrogée par plusieurs auteurs. Pour un public qui connaît souvent mal la réalité des pays scandinaves, cet ouvrage s’impose comme un outil des plus utiles : on y découvre les diverses facettes de partis sociaux-démocrates qui ont gouverné de manière ininterrompue sur une longue période, notamment le cas suédois qui fut l’objet un temps d’un rayonnement international. L’inscription de longue durée montre ici toute sa pertinence, les sociaux-démocrates suédois prolongeant ici une tradition bureaucratique solidement installée avant leur arrivée au pouvoir (Kjell Östberg).

Malgré la grande variété des espaces abordés, ce sont parfois des réalités similaires que l’on interroge. On relèvera par exemple l’attention particulière dédiée au rôle des experts qui ont joué un grand rôle à partir des années 1920. Leur position de plus en plus centrale est emblématique de l’interpénétration des intérêts des cadres sociaux-démocrates avec ceux de l’État. Dans le même esprit, de nombreux acteurs et penseurs (comme le planiste Henri De Man) sont étudiés dans le détail. La place des intellectuels est ponctuellement évoquée, même si une étude plus resserrée sur la place réciproque des « intellectuels » (entendus comme producteurs d’idées alimentant la réflexion des socialistes) et « experts » (entendus comme des cadres compétents sur des domaines essentiellement techniques) aurait pu être davantage au cœur de certaines analyses. Dans le même esprit, une série de contributions est dédiée aux agents du service public et au rôle décisif qu’ils ont joué socialement et politiquement pour les sociaux-démocrates depuis 1945. Plusieurs contributions insistent sur les cas avérés de continuité, comme dans le cas britannique, où les travaillistes s’appuient sur des fonctionnaires déjà en poste sous Churchill pour appliquer leur politique (Kevin Theakston). Puis, surtout, à partir des années 1960, les politiques publiques créent – ou élargissent – en quelque sorte la nouvelle base sociale de ces organisations. La constitution, le renforcement, puis la dissolution progressive de ce lien à partir des années 1980-1990 (un phénomène qui ne cesse ne s’approfondir depuis 2010, notamment dans le cas français) fait l’objet d’une attention soutenue.

Invariants et particularités
Les deux coordinateurs proposent eux-mêmes des analyses et réflexions du plus grand intérêt, même si elles peuvent faire débat. Marc Lazar souligne par exemple l’importance et l’intensité des controverses idéologiques dans le socialisme (« un invariant de la culture européenne socialiste ») ouvrant une réflexion sur la période la plus contemporaine : ces joutes fortement idéologisées, parfois moquées et caricaturées, montraient peut-être une certaine vitalité. La désidéologisation de ces organisations au profit d’un assemblage de revendications (qu’elles soient libérales ou « très à gauche ») ne constitue-t-elle pas d’ailleurs un indice profond de leur déclin ? On notera également l’étude subtile et distanciée de Mathieu Fulla sur les particularités du socialisme français. Il pointe à juste titre l’invention d’une sorte de marxisme réformiste mal défini ; surtout il relativise les particularités de ce socialisme en l’inscrivant dans une histoire globale de la social-démocratie européenne depuis 1918, mettant à mal l’idée d’une exception hexagonale. Par exemple le rejet explicite de la troisième voie blairiste par Jospin cache souvent le fait que « plusieurs éléments de la dite troisième voie ont été intégrés discrètement dans leur rhétorique et leurs pratiques ». D’autres contributions soulignent d’ailleurs que dès les années 1930 les experts jouent un rôle important dans la SFIO, à l’image des autres sociaux-démocrates (Laure Machu, Matthieu Tracol). Ce n’est pas la moindre qualité de ce volume de donner à penser sur les spécificités du socialisme français en pouvant ici les comparer concrètement, en paroles et en actes, aux autres expériences sociales-démocrates.

Complexité
Cet ensemble s’impose donc, pour qui peut avoir accès à un tel volume, comme une référence des plus utiles. Certains points méritent néanmoins discussion. La tradition révolutionnaire et la dimension utopique des socialismes sont relativement négligées. Ce n’est certes pas la thématique principale ici, mais le marxisme n’est traité que sous l’angle de sa marginalisation inéluctable, négligeant la complexité du processus d’appropriation critique de l’État par les socialistes. C’est particulièrement visible pour les chapitres relatifs à l’Allemagne : s’il n’est évidemment pas faux que l’on passe « du marxisme à l’Agenda 2010 » (Sebastian Voigt), le schéma proposé est trop linéaire et fait fi de nombreuses tensions et crises internes tout au long de l’histoire du SPD (y compris au moment du fameux congrès de Bad-Godesberg de 1959). On ne peut pas identifier ici une lecture marxiste « maintenue » articulée à un programme politique modéré ; or une telle perspective a bien été au cœur de nombreuses organisations sociales-démocrates au moins jusqu’aux années 1920. Sur l’histoire de la renaissance du SPD en RFA, la façon dont l’anticommunisme et la dénazification – question clef lorsque l’on évoque les fonctionnaires, pourtant objets de longs développements – ont été structurants n’est que très marginalement prise en compte. D’ailleurs des éclairages ponctuels en miroir avec les sociétés du bloc soviétique auraient pu être esquissées : à propos de la place des experts et de la bureaucratie, on pense aux suggestives remarques de Sandrine Kott dans ses travaux sur le modèle allemand et la comparaison des RFA/RDA dans les années 1970.

Mais ces quelques impensés ne réduisent en rien la dimension importante du présent ouvrage, qui suscitera des réflexions et interrogations permettant certainement des compléments et mises à jour à l’avenir.

Jean-Numa Ducange

1 – Mathieu Fulla et Marc Lazar, Les socialistes européens et l’État, Fondation Jean Jaurès, L’aube, 2021, 97 p, L’ours 515. Il est difficile d’aborder dans l’espace de cette recension toutes les contributions, mais outre les auteurs cités ont également participé à cet ouvrage Jenny Andersson, Yohann Aucante, Emmanuelle Avril, Stefan Berger, Alain Bergounioux, Bernd Faulenbach, Tommaso Milani, Gerassimos Moschonas, Maria Mesner et Luc Rouban.

Article paru dans L’ours 531 septembre-octobre 2023

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