1917-2017 : Le bolchevisme et la Russie, par Alexandre Kerensky

Il y a 100 ans, le 7 novembre 1917, les bolcheviks prenaient le pouvoir. Pour comprendre la nature du bolchevisme, on peut renvoyer à l’intervention de Léon Blum au congrès de Tours. Cependant, donnons aujourd’hui la parole à Kerensky, témoin direct des événements, venu faire le point le 17 mars 1920, quelques mois avant ce congrès, devant ses camarades français1.

Kerensky à la Une de L’illustration, 11 août 1917,
coll. Musée de l’histoire Vivante.

En effet, si une partie des socialistes français ont vite su que le bolchevisme rompait avec le « socialisme réformiste » et démocratique d’un Jaurès, ils n’étaient pas les seuls puisqu’ils appartenaient à un mouvement international. Le télégramme de Zinoviev, brandi par Clara Zetkin en plein congrès de Tours, ne faisait que rappeler et appliquer brutalement la 7e des 21 conditions posées par Moscou, qui excluait de la future internationale les « opportunistes notoires tels que Turati, Kautsky, Hilferding, Hillquist, Macdonald, Longuet, Modigliani et autres ».

Le cas d’Alexandre Kerensky (1881-1970) avait déjà été tranché. Le chef du parti socialiste travailliste russe (mencheviste), qui avait été ministre de la Justice après la révolution de février 1917, puis président et ministre de la guerre du 2e gouvernement provisoire est tombé dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, victime du coup de force des bolcheviks. Comme beaucoup de sociaux-démocrates russes, il doit s’exiler ; il donnera à travers le monde des conférences sur la situation dans son pays. Comme le 17 mars 1920, à l’invitation du groupe La Vie socialiste animée par Pierre Renaudel2, conférence dont le texte est immédiatement publié en brochure3. Comme Blum à Tours, c’est en partant des textes et déclarations des bolchevicks que Kerensky construit sa démonstration.
F.C.
(1) Alexandre Kerensky, Le bolchevisme et la Russie, conférence faite à la Vie socialiste le 17 mars 1920, éditions de la Vie socialiste, Paris, 1920, 12 p. (Extraits)
(2) Pierre Renaudel, ancien «majoritaire» devenu minoraire, avait dû abandonner lors du congrès d’octobre 1918 à Marcel Cachin la direction de l’Humanité qu’il assurait depuis l’assassinat de Jaurès. Il animait la tendance la Vie socialiste, qui n’avait obtenu que 7 % des mandats au congrès de Strasbourg (février 1920) sur un texte prônant le maintien à la deuxième internationale, socialiste.
(3) Entre 1918 et 1920, douze brochures et livres furent consacrés à la situation en Russie, soit près du tiers du catalogue de la SFIO. Le nouveau régime bolchevique fut présenté dans trois brochures par le biais des documents gouvernementaux : on retrouve là cette conception de la propagande, les faits, qui consistait à fournir des documents authentiques pour permettre à chacun de se faire une idée.

En Juillet 1918, Kerensky et Branting étaient déjà intervenus à l’invitation de la SFIO.

« C’est avec la plus grande joie que je profite de l’invitation de mon ami Renaudel, pour venir exposer devant cette réunion quelques-unes de mes idées sur la situation actuelle en Russie.
En ce moment de triomphe illusoire de Commissaires du Peuple de Moscou, nous, les adversaires irréductibles de la tyrannie bolcheviste, nous devons, avec une insistance toute particulière, révéler à l’opinion socialiste et démocratique de l’Occident, l’essence réelle de ce que l’on appelle le «régime communiste» de Moscou.
Nous autres, démocrates et socialistes russes, nous ne connaissons que trop cette réalité et pour porter un jugement décisif sur l’état des choses en Russie, nous n’avons pas besoin d’attendre les résultats de n’importe quelle commission d’enquête.
Certes, les couleurs du régime bolcheviste de Moscou sont assez vives et originales, pour que non seulement les chefs, mais tous les militants socialistes de l’Occident, aient pu, sans un moment d’hésitations, apprécier ce qui se passe en Russie.
Et, pourtant il n’y a pas jusqu’ici, à l’Occident, d’opinion déterminée qui réponde tant soit peu à la réalité. Bien au contraire, tout en proclamant, même avec une pointe de vanité, leur ignorance des faits russes, nombre de militants du mouvement ouvrier et socialiste de l’Occident, y compris des chefs responsables, ne cessent de suggérer aux masses laborieuses la malencontreuse idée d’une « Eldorado socialiste » qui existerait à l’Orient.
Il est toujours dangereux de juger des choses qu’on ne connaît et qu’on ne comprend pas ; il est d’autant plus inadmissible en politique de substituer des fantaisies à la réalité, car c’est une voie, qui trop souvent, conduit à des défaites et à des catastrophes.
L’ignorance ou l’incompréhension de l’essence réelle des faits sociaux empêche l’homme politique d’escompter l’avenir et de tracer avec justesse la ligne de son action politique.

C’est pourquoi, avant de faire le pronostic des événements en Russie, il convient de préciser l’essence réelle du régime politique et social qui y existe.

I — Le gouvernement de Moscou s’intitule officiellement « Gouvernement ouvrier et paysan de la République socialiste et fédérative des Soviets ».
Ce gouvernement réalise, par des méthodes antidémocratiques, la soi-disant dictature du prolétariat. Les bolcheviks eux-mêmes affirment de la façon la plus catégorique que le régime soviétiste est un régime antidémocratique.
Au lendemain de la dissolution de la Constituante, Lénine a déclaré : « La démocratie est une des formes de l’État bourgeois pour laquelle luttent tous les traîtres au vrai socialisme ».
Il est vrai que cette déclaration relègue au nombre des traîtres Marx lui-même, car Marx a inlassablement affirmé le lien indestructible entre le socialisme et la démocratie ; il a également affirmé que le moment de la dictature prolétarienne sera celui du plus grand triomphe du droit et de la justice.
« Nous avons foulé aux pieds les principes de la démocratie pour des principes plus élevés de la Révolution sociale » déclarait Trotsky après le coup d’Etat de novembre. Et le congrès du parti bolchevique, au commencement de 1918, affirmait que «la transition au régime socialiste suppose, non pas la liberté pour tous, mais seulement la liberté pour les masses laborieuses exploitées, au nom de leur émancipation de l’exploitation».
N’allez pas penser que les bolcheviks ont recouru à la violation des principes démocratiques parce que la Grande Révolution de mars n’avait pas donné aux masses ouvrières et paysannes la possibilité de profiter pleinement de tous les moyens de luttes politiques, de toutes les libertés conquises par la Révolution.
Le 17 (4) avril 1917, Lénine avait développé devant le Soviet de Petrograd ses fameuses thèses sur les buts du prolétariat dans la Révolution. Au cours de son exposé, il a publiquement reconnu qu’au point de vue politique, la Révolution russe est caractérisée «d’une part, par un maximum de légalité (la Russie est le pays le plus libre du monde) et, d’autre part, par l’absence de toute oppression des masses». Cette déclaration, Lénine l’a répétée presque mot à mot dans la presse à la fin d’octobre 1917, tout en préparant activement son coup d’Etat.
La résolution votée par le comité central du parti bolcheviste le 4 mai 1917, est plus caractéristique encore. Elle déclare entre autres :

« Les propagandistes et les orateurs du Parti doivent démentir l’infâme calomnie répandue par les journaux des capitalistes et de leurs acolytes qui nous accusent de menacer le pays de guerre civile. C’est un infâme mensonge, et tant que les capitalistes et leur gouvernement n’osent pas recourir à des violences contre les masses, tant que la masse des soldats et des ouvriers exprime librement sa volonté, élit et destitue librement toutes les autorités, il serait naïf, insensé, fou de penser à la guerre civile ; dans un pareil moment, il faut se soumettre à la volonté de la population, il faut que la minorité mécontente critique librement cette volonté.»

Ni la situation politique, ni la corrélation des forces sociales en compétition n’avaient changé au moment de ce qu’on appelle la «révolution sociale» de novembre. Mais «l’infâme calomnie» est devenue la réalité et l’idée «naïve», «insensée», «folle», de la guerre civile s’est transformée en un fait horrible.
Un des mots d’ordre de la Révolution de novembre était la Constituante, c’est-à-dire la réalisation la plus rapide d’un des principes de la démocratie. Mais lorsque le parti du Coup d’Etat, avec tous ses alliés, s’est trouvé en minorité évidente dans l’Assemblée Constituante, celle-ci fut à son tout déclarée préjugé bourgeois.

II — Tout le pouvoir dans le pays est passé aux Soviets et ceux-ci furent proclamés seuls dépositaires de la souveraineté de l’Etat ; seuls exprimant la vraie volonté des masses laborieuses des ouvriers et des paysans. Et jusqu’à maintenant en Occident, les admirateurs naïfs de Messieurs les communistes de Moscou croient réel le pouvoir des Soviets en Russie et ne cessent de glorifier cette nouvelle forme d’Etat soviétiste. En réalité, l’autocratie des commissaires du peuple est plus qu’antidémocratique, elle est aussi antisoviétiste.
Écoutez maintenant un témoin : « Les bolcheviks font, en effet, la politique la plus despotique. Ils dispersent l’un après l’autre les Soviets locaux suspects d’hostilité au gouvernement. Les membres des Soviets ne sont plus des parlementaires mais des fonctionnaires. Chacun est, en effet, affecté à une commission administrative où il a un rôle déterminé dans lequel il obéit aux directions du comité central exécutif, représenté dans les régions par des commissaires munis des pouvoirs les plus absolus.
Certes, les reproches de l’opposition sont fondés. Mais en quoi les Alliés peuvent-ils être gênés par ces tendances dictatoriales, qui n’ont d’autre but que de centraliser l’autorité, de créer un gouvernement qui gouverne suivant un programme se rapprochant de plus en plus du programme qu’ont mis en œuvre, pendant la guerre, les dirigeants des Républiques bourgeoises ? »(Sadoul, p. 311)

Citoyens, cette caractéristique de l’attitude du pouvoir central de Moscou à l’égard des Soviets a été faite par Sadoul dans son livre qui ne doit qu’à un malentendu ou à l’ignorance la plus complète, d’avoir été publié comme document réhabilitant les bolcheviks !
Cette caractéristique se rapporte au printemps (15 avril) de 1918. Maintenant la situation est encore plus nette, plus simple, plus lumineuse : la Russie communiste présente, non pas une République fédérative des Soviets, mis une dictature centralisée des commissaires bolchevistes, membres d’un parti lesquels disposent de pouvoirs illimités et tranchent toutes les principales questions de la vie politique et économique, n’abandonnant aux Soviets et organes collectifs de toutes sortes que les affaires secondaires et locales. La centralisation se poursuit sans cesse ; la volonté individuelle d’un fonctionnaire, responsable uniquement auprès de ses chefs, se substitue de plus en plus au principe de l’administration collective de la communauté. Et ce processus s’étend actuellement du domaine de l’administration purement politique (armée, finances, administration locale, diplomatie, etc.), au domaine de l’organisation industrielle et économique du pays.

« «C’est justement dans l’intérêt du socialisme que la révolution exige la soumission sans contredit des masses à la volonté unique de ceux qui dirigent le processus du travail » déclare Lénine dans la brochure : Les tâches immédiates du pouvoir soviétiste, p. 182.

L’administration collective, irresponsable de fait, est remplacée par le principe de l’administration individuelle et de responsabilité accrue, proclame un des décrets du dictateur industriel, Krassine.
Ainsi, les commissaires de Moscou ont instauré un régime de dictature exercé sur le prolétariat et les paysans. Au nom de quoi l’ont-ils fait ? La réponse à cette question sera décisive. – Au nom du socialisme, affirme Lénine – Au nom d’un nouveau triomphe, triomphe sans précédent du Capital, ripostons-nous !

III — Voyons ce que la soi-disant dictature des plus pauvres paysans a donné aux paysans eux-mêmes.
Le 17 avril 1917, Lénine, dans la sixième de ses thèses, a énoncé le programme agraire suivant : « Dans le domaine agraire, le centre de gravité doit être reporté aux soviets des députés des ouvriers salariés ruraux. […] confiscation de toutes les propriétés foncières ; nationalisation de toutes les terres du pays ; les soviets locaux des députés des paysans et des ouvriers ruraux disposent de la terre, etc., etc. »
La base de ce programme est, certes, la nationalisation de la terre. Mais il ne faut pas oublier que le gouvernement provisoire de la grande révolution de mars, non seulement s’était assigné le même but, mais encore a tout fait pour le réaliser systématiquement et se proposait de soumettre à l’assemblée constituante une loi fondamentale mettant à jamais la nation en possession de la terre et celle-ci à la disposition des citoyens qui, directement, la cultivent.
Quels sont dons les résultats acquis par MM. les commissaires dans le domaine de la politique agraire ? Toutes leurs tentatives de se rapprocher de la campagne, de défendre les intérêts des paysans sans terre ou des paysans moyens et de réaliser la nationalisation, toutes ces tentatives ont subi un échec complet. Au huitième congrès des bolcheviks, un des militants provinciaux a déclaré : « Dans le domaine de l’agriculture… nous avons détruit l’économie paysanne. Si j’avais apporté ici tous les télégrammes où l’on dit comment on enlève au paysan son dernier cheval, son dernier bétail… si je traçais devant vous ce tableau de véritable pillage, vous auriez compris que, vraiment, malgré toute sa bonne volonté, le paysan peut difficilement garder de bonnes dispositions à notre égard. » Un autre orateur a dit : « Dans certains département, le mot “communiste” soulève une haine profonde, non seulement parmi les “koulak” (paysans riches) mais aussi parmi les paysans pauvres ou moyens que nous sommes en train de ruiner. »
Je ne me propose ici ni de contester ni de confirmer l’opinion de MM. les bolcheviks sur les instincts de propriété des paysans russes […]
Il m’importe seulement de constater le fiasco complet de toutes les tentatives faites par les bolcheviks pour introduire le socialisme à la campagne, selon les méthodes de Moscou. Mais, dans un pays où quatre-vingt-cinq pour cent de la population sont des laboureurs, il est impossible de faire la révolution sociale sans avoir la campagne pour soi.

IV — J’ai déjà rappelé que le congrès bolcheviste avait déclaré, au commencement de 1918, qu’au moment de la transition au régime socialiste, les masses laborieuses et exploitées ont seules droit à la liberté au nom de leur émancipation de l’exploitation. Il y a lieu de croire que le prolétariat industriel compte justement au nombre de ces exploités, ayant droit à la liberté à l’époque de la reconstruction sociale. Pourtant, la liberté politique (liberté de la parole, de la presse, des réunions, immunité personnelle) n’existe pas et n’a jamais existé en Russie communiste pour le prolétariat lui-même. La liberté politique a été le privilège de la caste dominante nouvellement créée, c’est-à-dire des membres du parti communiste, plus encore, la terreur politique du pouvoir prolétarien s’est fait non moins cruellement sentir au véritable prolétariat qu’aux intellectuels et à la bourgeoisie […].
Au troisième congrès des conseils locaux d’économie nationale, Lénine a déclaré :

« Nous avons passé du commandement collectif au commandement individuel dans l’armée. Nous devons en faire autant pour l’organisation de l’industrie. Les événements en ont fait ressortir la nécessité… le pouvoir individuel des chefs communistes et celui des communistes directeurs d’entreprises, tels sont les gages de notre succès. »

Conformément à ces directives, les soviets, comités d’usines et autres groupements communistes auxquels les ouvriers eux-mêmes avaient essayé de participer et qui devraient diriger toute l’industrie nationalisée ; ces organes ont actuellement fait place à une hiérarchie de fonctionnaires communistes aussi souverains à l’égard des masses ouvrières que l’était l’ancienne administration des usines, mais libres de tout contrôle qui fut exercé par le prolétariat lui-même. Les systèmes des primes, les congés par voie administrative pour absence de l’usine, l’internement dans des camps de concentration pour des délits professionnels graves ; le rétablissement, par force, de la journée de dix à douze heures, la suppression du droit de grève, la transformation des syndicats en bureaux du gouvernement pour l’enrôlement des ouvriers, enfin la militarisation de l’industrie, tels sont les résultats des expériences «communistes» dans le domaine de la législation ouvrière.

V — On peut admirer la hardiesse des expérimentateurs, on peut s’incliner devant la tentative de rétablir en plein vingtième siècle le système du servage dans l’industrie, mais pour confondre ces expériences et ce système avec le socialisme, il faut être absolument ignorant ou de mauvaise foi ! Les défenseurs ignorants de ceux qui, à Moscou, exercent leur dictature sur le prolétariat, cherchent à justifier cette politique antisocialiste et antiprolétarienne. Ils répètent après les mystificateurs de Moscou : Oui ! les bolcheviks ont, en effet, détruit toutes les organisations ouvrières indépendantes, toutes les forces qui, dans un Etat bourgeois, limitent le pouvoir du capital d’exploiter dans ses intérêts, impunément et sans bornes l’énergie productive des ouvriers. C’est que – disent les défenseurs du bolchevisme – il n’y a pas, dans un État socialiste et communiste, de capital qui exploite le travail ; point n’est besoin, par conséquent, de conserver les forces qui limiteraient cette exploitation. En réalité, les bolcheviks n’ont pas détruit le capitalisme en Russie ; ce qu’ils ont fait, comme l’observe avec justesse Kautsky, c’est de «saccager tout d’abord la forme supérieure du capitalisme ; celle qui encourage le travail productif et en améliore les bases professionnelles, pour lui substituer ensuite des formes inférieures, formes parasitiques, qu’ils ont laissé éclore en toute liberté » (Kaustky, Terrorisme et Communisme, p. 193). Cette opinion de Kautsky répond pleinement au véritable état économique de la Russie de nos jours. Le plus célèbre théoricien marxiste a donné une analyse remarquable de l’essence du régime communiste à Moscou. Et son livre prouve que, sans même aller en Russie, un homme indépendant, probe et compétent dans les questions de l’économie sociale et du socialisme, peut porter un jugement juste sur les événements en Russie.
Les bolcheviks eux-mêmes reconnaissent d’ailleurs que, non seulement ils n’ont pas réussi à détruire le capitalisme en Russie, mais qu’au contraire, leur époque ne fait que précéder un nouvel essor, un nouveau renforcement du régime capitaliste dans notre pays.
« En chassant les capitalistes russes et étrangers, qui avant la Révolution, s’étaient emparés d’une partie considérable de notre industrie […] nous leur ouvrons (aux capitalistes), sous forme de concessions, une porte nouvelle, et nous leur permettons de travailler selon le mode capitaliste… La pénétration et le fonctionnement du capital étranger au sein de la Russie soviétique stimuleront nos propres capitalistes, qui s’efforcent d’(obtenir le rétablissement complet des anciens rapports et de leurs anciens droits… Le capitalisme ne sera pas supprimé dans la Russie soviétique : il y poussera, au contraire, des racines profondes et s’y fortifiera».

Vous voyez que les bolcheviks se rendent fort bien compte de ce qu’ils font en demandant la paix au capital international. Ils sont prêts à reconnaître les dettes internationales de la Russie, ils offrent au capital vorace de l’étranger tous les privilèges possibles pour l’exploitation des richesses naturelles de la Russie et de l’énergie productrice de ses ouvriers et de ses paysans. Ils offrent aux capitalistes des États vainqueurs tout ce que, par le traité de Brest-Litowsk, ils avaient cédé au capital allemand, et même davantage. Du jour au lendemain, le capital international finira par s’entendre définitivement avec les « communistes » de Moscou, et il envahira la Russie de toutes parts. « La Russie aura à subir la coexistence de deux systèmes financiers et économiques : le système communiste et le système capitaliste ». C’est ce que d’aucuns croient, et ils cherchent à deviner ce qui s’ensuivra, et lequel des deux systèmes l’emportera. Cette question, pour moi, n’existe pas, car il n’y a en Russie rien d’autre qu’un système mutilé, éclopé, très primitif et pourtant profondément bourgeois et capitaliste. La levée du blocus et la reprise des relations commerciales mettent cette vérité au jour et détruisent le mirage de l’Eldorado socialiste, ce mirage qui démoralisait le prolétariat de l’Occident, qui brisait l’unité de l’Internationale socialiste, et, du même coup, renforçait et consolidait la réaction internationale.
Pour comprendre jusqu’au bout l’essence du régime bolcheviste, il faut se rappeler qu’il est né après trois années de guerre, et dans un pays qui, durant ces trois années, avait déjà éprouvé tous les effets désastreux du blocus. L’Europe connaît bien le blocus de l’Allemagne, mais elle ne sait point, elle ne veut pas savoir que, pendant la guerre, la Russie, plus que l’Allemagne, a été bloquée et isolée du monde entier. Le bolchevisme, cette organisation primitive de l’Etat et de son économie, a été la conséquence de la décomposition économique du pays, causée par le blocus. Il est évident que, pour combattre les effets, il faut en combattre les causes. Le bolchevisme, c’est, si l’on veut, le socialisme de la misère et de la famine, autrement dit, la négation totale du socialisme ! C’est pourquoi aussi ce symptôme de grave maladie interne, de l’épuisement de l’organisme populaire, est apparu dans les pays les moins évolués au point de vue capitaliste (la Russie, la Hongrie) et les plus épuisés par la guerre. Au contraire, dans les pays de plus grand développement capitaliste, moins épuisés par la guerre, avec un prolétariat le plus organisé comme classe (l’Angleterre, par exemple) il n’y a pas trace d’engouement, tant soit peu sérieux, pour le bolchevisme et la troisième internationale.
Il faut, de la façon la plus décisive et la plus rapide, ouvrir toutes les fenêtres et toutes les portes de la Russie ; il faut y laisser entrer, autant que possible, l’air frais ; il faut donner au peuple russe la possibilité de respirer et de se remettre au travail. Et tandis que disparaîtra la misère, tandis que se rétabliront les liens économiques et sociaux momentanément brisés, la démocratie russe se délivrera du cauchemar bolcheviste et se remettra à l’œuvre de la saine reconstitution révolutionnaire de l’État.

Citoyens, j’ai évité, avec intention, de parler de toutes les horreurs par lesquels la Russie a passé en ces deux ans et demi ! Mais si vous songez que les masses laborieuses de Russie sont de nouveau condamnées à une morne existence sous le joug du capital étranger, implacable et vorace, vous comprendrez qu’il ne peut y avoir de conciliations entre les socialistes et démocrates russes, et ceux qui, au nom de leur dictature individuelle ou sectaire, ont exploité l’ignorance et les vils instincts des masses exaspérées par la guerre ; ceux qui, pour conserver leur pouvoir, poussent ces masses maintenant à un nouvel esclavage.
Je suis convaincu que les masses laborieuses de Russie trouveront encore assez de forces pour se préserver de ce nouvel esclavage. Je suis convaincu que le peuple Russe, fort de son expérience atroce, comprendra qu’il n’y a pas de socialisme en dehors de la démocratie, et que l’émancipation sociale est impossible en dehors d’un régime politique qui protège la personnalité humaine et ses droits.

Quant à la tyrannie bolcheviste, son sort est clair ! « Si un gouvernement révolutionnaire et socialiste, écrit Kautsky, cherche à écraser la démocratie en lésant les droits démocratiques du public, un tel régime est condamné à tomber, et non en victime d’une violence à laquelle il aurait succombé, non avec la gloire d’un martyr qui met ses convictions au-dessus de tout, non ; il périt, suivi de malédictions, comme celui qui trahit ses principes pour maintenir le pouvoir, comme un imposteur qui a augmenté la misère et l’indigence, qui a détruit les conquêtes démocratiques du peuple » (1).
Que peut-on ajouter à ces mots ? Le pouvoir bolcheviste ne pourra éviter son destin.
Alexandre Kerensky
(1) L’Ouvrier international, n°2, Kautsky, «La démocratie et la dictature».

4 Juillet 1917, insurrection Nevski. K. Bulla, coll. OURS.