AccueilActualitéL’Internationalisme et ses genres, par MICHEL DREYFUS

L’Internationalisme et ses genres, par MICHEL DREYFUS

La Première, la Seconde et la Troisième Internationale, pour ne pas parler de la IVe, ont suscité de nombreuses recherches. Mais les internationales n’ont pas été seulement ouvrières, socialistes ou communistes : des groupes variés par leur implantation comme par leurs idéologies se sont aussi organisés à l’échelle internationale depuis le XIXe siècle, à partir de l’Europe puis dans le reste du reste du monde. À propos du livre d’Éric Anceau, Jacques Olivier Boudon et Olivier Dard (dir.), Histoire des Internationales. Europe, XIXe-XXe siècles, Nouveau Monde éditions 2017 304 p 22€
Article paru dans L’OURS 472, novembre 2017, p. 7.

Signalons d’abord, par ordre chronologique, l’existence d’une internationale libérale reposant sur deux groupes distincts, étudiés par Walter Bruyère-Ostells et Delphine Diaz. D’une part, les officiers napoléoniens, au nombre de 17 000 en 1817, en lutte contre les restaurations européennes. Ils contribuent à politiser le peuple durant la poussée révolutionnaire survenue en Espagne dans les années 1820-1823, sont actifs dans les soulèvements urbains de Paris et Bruxelles en 1830, ainsi que dans les insurrections en Italie et en Pologne. De l’autre, les exilés européens qui viennent se réfugier en France dans la première moitié du XIXe siècle.

Internationales, à gauche…
Emmanuel Jousse expose les caractéristiques de l’internationalisme ouvrier existant de 1864 à 1914, période de la Première et de la Seconde Internationale. Cet internationalisme « faible » se caractérise bien plus par le discours, l’affirmation des grands principes, que par l’action, comme on le découvre en 1914 lorsque la IIe Internationale se révèle incapable d’empêcher le cataclysme. Thomas Bausardo montre que la vague d’attentats anarchistes que connaissent plusieurs pays européens dans les années 1880 contribue à promouvoir entre eux des formes de coopération, ce qui ne les empêche pas d’agir chacun de façon unilatérale dans le domaine de la répression.

À droite… 

Olivier Dard explique comment les droites radicales ou extrêmes commencent à s’orga­niser à l’échelle internationale en réaction à la révolution bolchevique à partir des années 1920. Mais, en dépit de l’arrivée au pouvoir de Mussolini, de Hitler, de l’avènement de régimes autoritaires dans l’Europe des années 1930, puis de la victoire de Franco, il n’existe pas véritablement d’internationale fasciste jusqu’à la Seconde Guerre. Des tentatives de création voient le jour à partir des années 1950 sur une base néo-fasciste. À la recherche d’une troisième voie, cette « internationale noire » se caractérise par l’anticommunisme, l’anti-américanisme et l’hostilité à la démocratie libérale ; mais en dépit des fantasmes qu’elle suscite, son rôle est limité et elle n’obtient que peu de résultats. La période actuelle, marquée par l’effondre­ment du communisme, l’aggravation de la crise économique, l’essoufflement de la construction européenne et les menaces représentées par l’islamisme radical, favorisera-t-elle l’essor de cette internationale d’extrême droite ? Philippe Chenaux décrit les tentatives menées de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960 par les partis démocrates-chrétiens pour construire une organisation internationale. Elle joue un rôle non négligeable dans les débuts de la construction européenne. Mais les divergences entre ses membres – notamment le Mouvement républicain populaire (MRP) français – et la prudence du Vatican à son égard contribuent à sa fragilisation.

Plus à droite de cette dernière sur l’échiquier politique, les partis conservateurs créent en 1952 le Centre européen de documentation et d’information (CEDI), très anticommuniste et animé par de hauts fonctionnaires espagnols, allemands et autrichiens. Johannes Grossmann montre son évolution. Alors que l’appui espagnol décline, le CEDI est rejoint bientôt par plusieurs proches du général de Gaulle qui infléchissent sa politique sur une ligne plus conservatrice, qui soutient la position française à l’égard de la CEE. Puis ces gaullistes sont marginalisés au sein du CEDI qui est lui-même supplanté par l’Institut d’études politiques de Vaduz. Des internationale situées au sein de la démocratie chrétienne et chez les conservateurs ont donc existé sous plusieurs formes, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

… et variées !
Le programme Fullbright, adopté en USA en 1946, d’aide aux étudiants originaires de nombreux pays s’inscrit dans le sillage d’une internationale scientifique qui a vu le jour à l’orée du XXe siècle et qui poursuit son existence jusqu’à la Seconde Guerre. Etudié par Frédéric Attal, ce programme consiste à valoriser la vision des États-Unis et de leur politique dans le monde, afin d’accroître leur influence. Il repose sur la formation des élites de part et d’autre de l’océan afin de créer une internationale atlantiste. Il est bientôt complété par le programme « Leader » de formation des futures élites de la démocratie occidentale : 11 500 personnes venues des pays alliés dont 420 d’Europe occidentale en bénéficient de 1950 à 1962. Mais ces deux programmes se heurtent au maccarthysme qui interdit l’accueil aux USA d’anciens communistes et plus généralement de toute personne opposée à la ligne atlantiste. L’impact de ces programmes reste difficile à mesurer.

Mathieu Dubois étudie les internationales politiques de jeunes et d’étudiants dans le contexte de l’internationalisme des années 1968. La dimension internationale de ces mouvements est maintenant connue. Mais il ne faut pas oublier que la Seconde et la Troisième Internationale avaient constitué des organisations internationales de jeunes ; elles connaissent un nouvel essor après 1945. L’internationalisme des années 1968 contribue à leur transformation ainsi qu’à la constitution de nouvelles structures au sein de l’extrême gauche. C’est le milieu bien différent du négationnisme de 1948 à nos jours que décrivent Valérie Igounnet et Pauline Picco. Le révisionnisme, ultérieurement le négationnisme, voit ses débuts en France avec Maurice Bardèche et Paul Rassinier puis se développe à partir de 1967 en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux USA sous l’impulsion de Robert Faurisson et Ernst Zundel. Le négationnisme noue des relations avec l’islamisme radical à la fin des années 1980 en gagnant bientôt une audience accrue avec Internet. Son audience reste toutefois marginale en Occident, mais il n’en est pas de même dans le monde islamique notamment en Iran. Enfin, Gilles Ferragu décrit l’internationale des poseurs de bombes qui a agi dans de nombreux pays depuis la décennie 1970. L’histoire du terrorisme, beaucoup plus ancienne, a d’abord été surtout européenne, mais nous voyons ici comment elle s’est élargie ensuite à d’autres continents.

Ce livre a le grand mérite de montrer toute la variété des différentes internationales ayant existé depuis deux siècles. Il serait intéressant de pousser les comparaisons entre toutes ces organisations : cadre géographique, durée de vie, implantation dans des milieux très variés, nombre d’adhérents, résultats obtenus, etc. Souhaitons que de nouvelles recherches répondent à ces questions.

Michel Dreyfus

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