François Mitterrand vu d’Outre Manche, par Alain Bergounioux

Philip_Short_Mitterrand_450Voici une nouvelle biographie de François Mitterrand. Cela ne sera pas la dernière, alors que l’année de la commémoration du centenaire de sa mort n’a pas encore commencé… La question est donc de savoir ce qu’elle apporte par rapport aux précédentes. Nous avons rendu compte de l’ouvrage récent de Michel Winock (L’OURS 448). L’intérêt de notre auteur est qu’il apporte un point de vue étranger, débarrassé de certaines règles de prudence, au risque parfois de simplifications, n’hésitant pas à apporter des points de vue tranchés.

 A propos du livre de Philip Short, François Mitterrand. Portrait d’un ambigu, Nouveau monde Editions, 2015, 894 p, 25€)

article paru dans L’OURS 450 Juillet-août 2015?

Philip Short, en effet, est un ancien correspondant de la BBC en France, auteur, déjà, de deux biographies intéressantes, qui ont été traduites en français, l’une sur Mao Tsé Toung, l’autre sur Pol Pot. Non qu’il ait voulu faire une trilogie ! Mais, avec François Mitterrand, c’est l’influence et les ressorts de l’action d’un homme d’État qui a marqué l’histoire de la France et de l’Europe, et qui, selon les mots de l’auteur en a « reflété la réalité », qu’il a voulu chercher. Si François Mitterrand peut être qualifié « d’ambigu », c’est que le pays lui-même l’est. Telle est la thèse de Philip Short.
Il y a des faiblesses. Et, commençons, pour une fois, par là. Des inexactitudes ici ou là, « secrétaire général » du PS pour premier secrétaire, « Michel » Huchon pour Jean-Paul, etc. Le livre repose sur des entretiens nombreux – notamment avec les « familles » de François Mitterrand et – ce qui est rare – Anne Pingeot, ce qui est évidemment intéressant – mais les citations ne donnent pas lieu à des notes précisant les dates. Les sources sont ainsi quelque peu défaillantes. Enfin, les thèmes sont inégalement traités. Les politiques publiques des deux septennats ne sont évoquées que trop rapidement. Il est vrai que François Mitterrand a pris personnellement de la distance par rapport à l’action de ses gouvernements – particulièrement dans le second septennat. Mais, d’abord, cela a été inégalement vrai. Et, surtout, l’Élysée a représenté un pôle de pouvoir toujours présent dans les équilibres interministériels – et les conseillers de l’Élysée ont souvent exercé une influence certaine dans les grands arbitrages gouvernementaux.

Extérieur / intérieur
Le privilège du livre est de donner une grande part à la politique extérieure depuis 1981. Certes Hubert Védrine, dans Les mondes de François Mitterrand, a déjà rendu la cohérence d’une action internationale et européenne du président. Mais Philip Short apporte les points de vue internationaux de principaux partenaires de la France. Les analyses sont, de ce fait, très intéressantes. Les visions historiques pertinentes, avec des choix audacieux, comme pour la construction européenne, ou la situation du Moyen Orient, voisinent avec des préjugés qui ont conduit à des erreurs parfois graves, comme dans les évènements génocidaires du Rwanda. Particulièrement éclairantes sont les pages consacrées aux différentes vagues terroristes qu’a connues la France depuis 1981 et aux réponses politiques, parfois hésitantes, qui y ont été apportées.
L’autre grand intérêt de cette biographie – dans les habitudes éditoriales anglo-saxonnes – est de savoir mêler, avec assurance, la vie publique et la vie privée pour peindre une personnalité. Avec François Mitterrand, dans la vie duquel se mêlent le romantisme et l’égotisme, l’occasion est évidemment belle. Il n’y a pas de révélations à proprement parler. Mais le biographe montre bien qu’il ne faut pas établir de séparation trop étroite entre les domaines. Son attachement pour sa « seconde famille », et notamment la naissance de sa fille, en 1974, lui ont donné une force personnelle qui entre dans la détermination dont il a fait preuve. Cela n’avait pas été évoqué comme tel avant. Une biographie est d’autant plus passionnante qu’elle est complète…
François Mitterrand disait lui-même que « toute grande action est inachevée ». Philip Short dresse, au total, un bilan équilibré d’une action historique sans masquer ses contradictions. Le rapport de François Mitterrand au socialisme ne se laisse pas résumer simplement. Il y a été conduit, selon l’auteur, par une pensée stratégique et par la conviction qu’il fallait incarner la gauche. Le chemin a été long. Mais, c’est finalement le Mitterrand de 1965 qui a le plus révélé ses valeurs politiques, une République libérale, un sens de la justice sociale, une vision européenne. Selon les moments, les accents se sont déplacés sans qu’il accorde une réelle importance aux idéologies, si elles venaient à être un obstacle à la conquête ou à l’exercice du pouvoir. Beaucoup de l’ambiguïté politique de François Mitterrand tient à cela, et à son habitude, acquise dans ces années, évidemment importantes, de Vichy et de la Résistance, de cloisonner son action et ses réseaux de fidélité. Les difficultés de le définir ne sont certainement pas toutes levées – même si Philip Short y réussit assez bien. Pour les mesurer, citons son ami Jean Riboud, patron de Schlumberger, l’un des fameux « visiteurs du soir » en 1983 : « Il a tellement peur qu’on devine sur son visage ce qu’il a décidé, qu’il hésite à se confier à lui-même la totalité de ce qu’il pense »…
Alain Bergounioux