samedi 24 février 2024
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Timothy Snyder et les leçons de la guerre en Ukraine, par ALAIN BERGOUNIOUX

Justement, le sous-titre porte « Russie. Europe. Amérique », car cette guerre d’Ukraine, plus qu’elle-même, concerne tout autant l’équilibre de l’Europe et du monde, dans ses rapports de force et, selon l’auteur, l’avenir même des démo­craties. L’incompréhension de l’histoire qui se joue pourrait nous empêcher de faire face. T. Snyder tente d’y remédier par une reconquête du temps historique de la politique.

Il le fait par des analyses érudites et précises en six chapitres, rattachés chacun à une date. Le premier souligne la réhabilitation, par Vladimir Poutine lui-même, en 2011, d’un penseur nationaliste russe, peu connu en France, Ivan Ilyne, mort en 1954, qui a jeté les bases d’un « fascisme chrétien » au service de la mission civilisatrice d’une Russie vivant sous la menace constante de l’Occident. Ce qui était une idéologie parmi d’autres dans les années 1950 devient le fond des discours du régime poutinien dans les années 2000. Le second chapitre, à partir de la répression des contestations lors de la réélection frauduleuse de Vladimir Poutine en 2012, analyse le tournant définitif d’un régime, qui dit défendre une « démocratie souveraine », mais qui annihile tout ce qui fait une démocratie réelle. Les Russes n’ont plus d’autre choix que de se soumettre à un chef – ce qui s’appuie, malheureusement, sur une puissante tradition politique. Les oppositions sont criminalisées et la démocratie occidentale est présentée comme un contre-modèle qui sape les fondements de la civilisation que défend la Russie. 2013 voit se définir le projet d’« Eurasie », porté par plusieurs courants politiques, dont Alexandre Douguine, proche des extrêmes droites européennes, est une figure de proue.

La crise avec l’Ukraine se noue, définitivement, en 2014. Vladimir Poutine et son régime – l’oligarchie mafieuse qui le structure – ne peuvent pas accepter que l’Ukraine veuille se détacher de la Russie et qu’un régime démocratique tente de prendre corps – certes imparfait, compte tenu de l’héritage soviétique, avec sa corruption endémique –, mais avec la réalité d’une société civile, des élections libres, des partis politiques. La fuite du dirigeant pro-russe Victor Ianoukovytch et la « révolution de Maidan » sont dénoncées comme le résultat d’un complot occidental, avec les États-Unis au premier rang. La nouvelle démocratie ukrainienne est assimilée au « nazisme », malgré le faible poids des partis ultra-nationalistes au Parlement. La première agression commence, presque immédiatement, avec la prise de la Crimée et l’aide massive apportée à l’autono­misation de Républiques auto-proclamées du Donbass. Poutine la justifie avec les mêmes arguments qu’avait utilisé Hitler vis-à-vis des Sudètes, en 1938 ; le soutien à apporter à des populations russophones menacées. L’évocation de « la Grande Guerre patriotique » devient omniprésente pour suggérer que la patrie n’a jamais cessé de se défendre.

Les deux derniers chapitres, 2015 et 2016, sont particulièrement intéressants. Ils montrent toute l’étendue d’une véritable guerre d’influence que la Russie mène depuis de longues années, reprenant, là encore, la tradition des services secrets soviétiques – le KGB ayant enfanté le FSB – contre l’Ukraine bien sûr, mais tout autant contre l’ensemble des pays occidentaux, les grands comme les petits. La cyberguerre, avec son flot incessant de fake news, la corruption de personnalités occidentales, le soutien apporté aux partis d’extrême droite sont des faits maintenant établis.

Timothy Snyder insiste longuement sur les interférences russes dans les campagnes électorales occidentales, notamment celle du Brexit en 2016 et, tout particulièrement, la même année, avec celle de Donald Trump, par des moyens financiers (le tiers des appartements de luxe de la Trump Tower, à New York, a été acheté par des « hommes d’affaires » russes !), par la multiplication des trolls contre Hillary Clinton, par des contacts suivis avec des conseillers proches de Trump…

Cette étude – dont on ne peut pas rendre compte ici de toute la richesse – permet de comprendre le choix du titre : La route pour la servitude. La guerre territoriale est, fondamentalement, une guerre politique. Trop de politiques dits « réalistes » mésestiment la profondeur des oppositions. Aussi, l’auteur demande aux défenseurs de la démocratie de bien saisir ce qui se joue aujourd’hui, en renonçant (pour reprendre ses concepts) à une politique « d’inévitabilité » qui a fait penser que les valeurs démocratiques finiraient par s’imposer d’elles-mêmes, pour prendre la mesure de politiques « d’éternité » qui, sous couvert d’un nationalisme tourné vers le passé et sa grandeur supposée, donnent naissance à de nouvelles formes de fascisme, ou, pour le moins, d’autoritarismes, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Pour retrouver les vertus de la démocratie, il faut savoir qui sont ses ennemis tout en sachant s’attaquer à ses pathologies propres.
Alain Bergounioux
article publié dans L’ours 533 janvier-février 2024

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