samedi 24 février 2024
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Arménie : l’appel de Vincent Duclert, par GILLES CANDAR

Ce livre a été écrit dans l’urgence d’une situation dramatique : le siège du Haut-Karabagh par l’Azerbaïdjan, suivi de sa capitulation et de l’exode presque total de sa population vers la petite république d’Arménie voisine. Vincent Duclert replace l’évènement dans le contexte d’un « génocide sans fin », initié par la puissance ottomane à la fin du xixe siècle, amplifié par les Jeunes Turcs pendant la Première Guerre mondiale, continué même, sous une plus faible intensité, par les kémalistes jusqu’en 1923. Jamais reconnu en Turquie, ce génocide laisse toujours redouter le pire, sans qu’il soit envisagé de mettre fin à l’injustice.

Génocide : la bataille d’opinion
L’auteur ne revient pas essentiellement sur les faits eux-mêmes, mais sur la bataille d’opinion et de droit pour leur reconnaissance, indispensable pour permettre d’en briser la répétition. Pour sa part, Vincent Duclert évoque sa lecture à Istanbul du grand roman de Franz Werfel, Les quarante jours du Musa Dagh (1933), toujours disponible en français (Albin Michel), en prélude à ses propres travaux sur l’histoire des génocides jusqu’à celui des Tutsis au Rwanda. Il présente et explique l’action des grands juristes, André Mandelstam (1869-1949), Raphaël Lemkin (1900-1959), puis Benjamin Whitaker (né en 1934). Les résultats peuvent paraître à la fois dérisoires, décevants, mais aussi prometteurs. Le biographe de Jaurès sait bien que « l’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir ». Nous sommes toujours les pieds dans le sang, et même un peu plus, mais nous pouvons concevoir l’Orestie des nations rêvée par Jaurès.

Les chemins sont divers. Vincent Duclert croit à la force de « la recherche en acte ». Se réclamant de l’exemple exigeant de l’historien et anthropologue Jean-Pierre Vernant (1914-2007), il veut « frapper à la porte des sociétés » et les interpeller. Il assume être désormais passé au « combat ». La nécessité de celui-ci est certaine, mais ses orientations, ses modalités peuvent être diverses et parfois contradictoires. La nation arménienne, sa culture et son histoire existent et indiscutablement, rayonnent et influent sur le monde. Elles sont portées par un petit peuple (huit millions de personnes ?) dont trois millions aujourd’hui vivent dans un petit État enclavé (superficie moindre que celle de la Belgique), qui a pour voisins au moins deux puissances hostiles, Azerbaïdjan, Turquie, et deux avec lesquelles les relations sont compliquées et malaisées : Iran et Géorgie. Il s’agit aussi d’un pays divisé avec des affrontements politiques aigus. La « révolution de velours » menée par Nikol Pachinian en 2018 s’est réclamée de principes libéraux et démocratiques censés rapprocher l’Arménie de l’Union européenne, mais susceptibles aussi de déplaire à la Russie dont le jeu de protecteur ambigu est depuis longtemps une constante de la situation géopolitique régionale.

Des nationalités caucasiennes
Toute la sympathie de Vincent Duclert est acquise à l’actuel gouvernement, légitimé en effet par les élections législatives de juin 2021, mais évidemment fortement contesté par son opposition, ou plutôt ses oppositions qui l’accusent d’avoir fragilisé la situation de l’Arménie et laissé tomber le Haut-Karabagh. De loin, il semble difficile de contester qu’il n’avait de toute façon guère le choix et devait privilégier la survie de son État. Les bonnes paroles du gouvernement français ou de l’Union européenne sont bien sûr insuffisantes, voire dérisoires. Il est utile que des campagnes d’opinion soutiennent « la liberté » et « la vérité » du peuple arménien. Au-delà, il n’est pas interdit de s’interroger sur le chaos apparemment inextricable des nationalités caucasiennes : les essais de Transcaucasie ont tous échoué jusqu’à présent ; les exodes de population sont une solution régressive et inhumaine. Une fédération avec des garanties et des cascades de droits selon les entités (républiques de plein exercice, régions autonomes…) – un peu sur le modèle soviétique, mais en plus sincère –, plus proche du schéma originel des austromarxistes de la deuxième Internationale, constitue une belle espérance. Elle ne pourrait vivre que dans un environnement démocratique, dans le Caucase comme dans les mondes turc et russe avoisinants. Solution d’avenir qui n’est pas pour demain.
Gilles Candar
article publié dans L’ours 533, janvier-février 2024

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