jeudi 8 juin 2023
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« Poutine souhaite que cette guerre dure le plus longtemps possible. » Trois questions à Galia Ackerman

Galia Ackerman, née à Moscou, docteure en histoire, journaliste (RFI-1988-2010), est spécialiste du monde soviétique et russe. Elle est vice-présidente de l’association Desk-Russie et directrice de sa rédaction (https://desk-russie.eu). Elle a publié en 2019 Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine (Premier parallèle, cf. L’ours 491), et vient de diriger avec Stéphane Courtois, Le livre noir de Vladimir Poutine1. Elle a répondu à nos questions le 21 mars 2023.

Qui est vraiment Vladimir Poutine et pourquoi réhabilite-t-il ainsi Staline ? 
Dans Le Livre noir de Vladimir Poutine nous mettons avec Stéphane Courtois l’accent sur son passé au KGB, car il en est un pur produit. C’était son ambition dès son plus jeune âge puisqu’à 17 ans, en 1969, il a été frapper à la porte de la « grande maison » à Leningrad pour y entrer. Comme il était trop jeune et d’aucune utilité, on lui a conseillé de faire des études de droit. Ce qu’il a fait. À l’issue de ses cinq années d’études, au cours de la cérémonie d’affectation des postes aux jeunes diplômés – le régime soviétique exigeant d’eux qu’ils donnent du temps à l’État en compensation de la formation qu’ils ont reçue –, deux propositions de poste lui sont faites. Mais, au fond de la salle, un représentant du KGB s’est levé en disant : « Celui là il est pour nous ! » On sait maintenant, grâce à des documents et des témoignages que j’ai publiés dans un numéro de Desk-Russie, qu’au milieu des années 1970, il a été affecté au service du KGB qui s’occupait des dissidents. Il a participé aux perquisitions, à la lutte contre les opposants, aux interrogatoires. Tout jeune, il est formé à toutes les formes de combats des services secrets soviétiques. Il fréquente ensuite l’Institut Andropov, qui dépend du KGB et forme les futurs espions. Il est affecté sous couverture à Dresde en RDA où sa principale mission est de recruter des Occidentaux, et surtout d’assurer la liaison entre le KGB et la Stasi. Des témoignages indiquent qu’il aurait également formé des terroristes. Il maîtrise les techniques de manipulation, d’influence, de chantage, les assassinats ciblés…  Il déclare qu’il a en démissionné en 1991 mais aucun document ne l’atteste. Notre hypothèse est qu’il est resté en « réserve active », toujours salarié, mais en occupant un poste non rattaché directement. Il a en fait toujours travaillé pour son Alma Mater. Nous supposons qu’il est devenu l’adjoint de Sobchak, maire démocrate de Leningrad, son ancien professeur de droit, pour le contrôler. Ce long passé d’agent explique sans doute qu’il soit nommé en 1998 directeur du FSB, le successeur du KGB, un poste réservé à un général alors qu’il n’est que lieutenant-colonel.

Toutes ses actions depuis découlent de cet engagement et de cette obsession : garder le pouvoir, et mettre le pays sous une surveillance totale. C’est un héritier du stalinisme et ce n’est pas un hasard si ses deux premiers toasts lors de sa nomination comme Premier ministre puis comme président par intérim l’aient été en l’honneur de Staline.

Quelle est la vision de Poutine de l’histoire de la Russie ? Est-elle partagée par les citoyens russes ? 
L’histoire s’inscrit comme un élément central pour la nation russe. Et la victoire sur le nazisme est ici primordiale, elle constitue le pivot de la nouvelle identité russe. C’est le seul moment qui peut réunir tous les citoyens russes car cette mémoire traumatisante est encore vive dans les familles. Si, comme Poutine, on veut faire de la « Grande Guerre Patriotique » l’événement central pour la nation au XXe siècle, on ne peut pas le faire sans réhabiliter Staline. 

La préhistoire du conflit est certes beaucoup plus tragique, avec notamment les deux années du pacte germano-soviétique, et du traité d’amitié entre l’URSS de Staline et l’Allemagne d’Hitler. Il y a sur Youtube des images saisissantes du défilé du 1er mai 1941 à Moscou, moins de deux mois avant l’offensive allemande sur la Russie, où un groupe de hauts gradés nazis est présent ! Le commandement soviétique à cette époque a mené la guerre comme le fait actuellement la Russie en Ukraine, en utilisant les soldats comme de la chair à canon. Il y a eu deux fois plus de tués du côté russe – c’était la tactique du maréchal Joukov – que du côté allemand qui était pourtant à l’offensive. Staline a été le généralissime, il a gagné la guerre mais au prix de pertes énormes, de crimes de guerre, de viols collectifs, etc. Il faut donc passer sous silence des pages de cette histoire pour ne garder aujourd’hui que les sacrifices consentis par le peuple pour la victoire sur les nazis. Les temps de guerre justifient tout, et dans l’intervention en Ukraine, la Russie rejoue cette histoire d’une lutte existentielle contre l’ennemi nazi. Le pouvoir russe poutinien en vient même à justifier les grandes purges de 1937-1938 – 700 000 personnes ont été fusillées, plusieurs millions déportées – comme étant nécessaire pour épurer le pays des éléments de la « cinquième colonne » à la veille d’une guerre considérée comme inévitable avec Hitler.

Dans un premier temps, il semble que ces réécritures de l’histoire n’ont pas été prises au sérieux dans les pays occidentaux. Pourtant tous les discours et les actes de Poutine depuis des années, en particulier en Crimée et dans le Donbass, annonçaient la grande offensive contre l’Ukraine à venir. Ses objectifs : d’une part, reconstituer au moins en partie l’Union soviétique, et d’autre part restituer l’influence qu’elle avait dans le monde. Fin 2021, Poutine, sous prétexte d’assurer la sécurité de la Russie, a lancé un double ultimatum à l’Otan aux États-Unis pour revenir à la situation d’avant 1997, à savoir au retrait des bases de l’Otan en Europe de l’Est. Ultimatum qu’il savait irréaliste, et pourtant les Occidentaux ont essayé de le ménager, alors que les objectifs étaient affichés et lui servaient à justifier l’intervention à venir.

Que sait-on de la perception de Poutine et du régime par la société russe ? 
Les sondages le montrent, une très large majorité de la société russe – une estimation de deux tiers me semble réaliste– soutient Poutine. 

Pendant plusieurs années, on a assisté à une militarisation de la société russe : militarisation des consciences, préparation à une nouvelle guerre mondiale, embrigadement d’enfants dès le plus jeune âge. Il n’y a plus de partis politiques d’opposition, toutes les structures sociétales (ONG, associations… ) qui pouvaient donner un point de vue alternatif ont été détruites, les derniers médias plus ou moins indépendants ont été fermés. Les citoyens sont soumis à une propagande quotidienne aussi violente qu’efficace et il n’y a pas d’autres repères. La partie qui était la plus active de la société, les opposants, journalistes, artistes, écrivains, ingénieurs, informaticiens… ont pour la plupart émigrés. On évoque plus d’un million de personnes qui seraient parties depuis le début de la guerre en Ukraine, s’ajoutant à tous ceux qui se sont exilés depuis 2014 avec l’annexion de la Crimée. Mais par rapport au reste de la population, 146 millions, ce n’est pas grand-chose, et je pense que Poutine, délibérément, laisse partir ces gens, car à ses yeux, il se débarrasse ainsi de la cinquième colonne. Il lui est donc encore plus facile de faire passer son message, à savoir que cette opération est préventive car l’attaque du côté de l’Ukraine de l’Otan et de l’Occident contre la Russie était imminente. 

Il faut aussi prendre en compte qu’à partir du moment où votre pays mène une guerre, il est difficile de s’y opposer. Ce qui ne veut pas dire que tous les citoyens ont envie d’aller se battre. Il y a toujours une frange, entre 10 et 15 % de la population, qui peut être contre ce régime, cette guerre, mais elle doit se taire pour ne pas subir la répression. Ce ne sont pas eux qui peuvent changer la donne en Russie.

L’important mandat d’arrêt de la cour pénale internationale contre Poutine et Maria Lvova-Belova pour leur rôle dans la déportation d’enfants ukrainiens, peut questionner les Russes. Un président « criminel de guerre » mis au ban des nations peut les faire réfléchir. 

Mais l’avenir de la Russie comme celui de Poutine dépendent de l’issue de la guerre en Ukraine. Si avec l’aide de l’Occident l’Ukraine gagne, le régime russe n’y survivra pas. Mais je pense que Poutine, qui sait qu’il ne peut pas l’emporter, souhaite que cette guerre dure le plus longtemps possible. En détruisant l’Ukraine, il montre à tous les autres pays de l’ex-URSS de quoi il est capable, ce qui lui permet de renforcer encore son emprise sur la Russie, de cimenter la société et de jouir d’un pouvoir sans limites. À part venant d’un complot au sein du régime, aucune force ne peut actuellement s’opposer à lui.

Propos recueillis par Frédéric Cépède
entretien paru dans L’Ours 527, avril 2023.

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