mardi 23 avril 2024
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Laïcité, le sens d’une véritable dispute, par ALAIN BERGOUNIOUX

« Disputatio » : cette collection qui publie ce dialogue sur la laïcité de deux éminents intellectuels, Nathalie Heinich et Jean Baubérot, porte bien son nom. Il s’agit d’une discussion, organisée ici dans un échange de lettres, de janvier à avril 2022 qui, dans la tradition de l’Université médiévale se veut une méthode pour rechercher le vrai. (a/s de Nathalie Heinich et Jean Baubérot, Les déchirements de la laïcité, Mialet-Barrault Editeurs, 2022, 164p, 12€)

Il s’agit aussi, à la lecture des textes, dans un sens trivial cette fois, d’une véritable dispute. Car, les deux auteurs sont, fondamentalement, en désaccord et présentent des conceptions opposées sur ce qu’est et doit être la laïcité aujourd’hui.

Disons d’emblée une frustration. Dans les deux premières lettres, Jean Baubérot pose le problème – important pour des intellectuels – du rapport qui doit se nouer entre le savoir et le positionnement politique. Nathalie Heinich qui, il est vrai, n’a pas consacré ses travaux à l’histoire et à la sociologie de la laïcité comme son contradicteur, n’entend pas le suivre sur ce terrain, même si elle dénonce par ailleurs un « militantisme académique » à l’œuvre, actuellement, dans l’université et privilégie l’exposition de ses « positions citoyennes ». C’est dommage, même si le problème est complexe, car, par exemple, les interprétations qui sont aujourd’hui données de la loi de 1905 sur la Séparation des Églises et de l’État ne devraient pas aller sans une bonne connaissance du processus historique qui a permis de l’établir. Jean Baubérot en fait souvent une pierre de son argumentation, alors que Nathalie Heinich considère que « l’esprit de la loi » est aussi important que « la lettre de la loi ». Une discussion théorique prend corps, également, sur la notion de croyance souvent utilisée de manière confuse. Jean Baubérot en fait des « structures symboliques », qui instituent tout société, qu’elles soient religieuses ou non. Nathalie Heinich est plus circonspecte et met en avant la notion de « conceptions mentales », plus ou moins partagées – la religion n’en étant qu’une catégorie – toutes soumises à la critique de la raison.

La discussion prend un tour plus vif à partir d’exemples concrets. Nathalie Heinich part de la revendication récente de jeunes filles musulmanes de pouvoir porter un foulard dans leur pratique sportive. Elle y voit, comme dans bien d’autres cas, la manifestation d’une volonté d’occuper l’espace public sous l’influence de réseaux islamistes divers. Et elle somme Jean Baubérot de « choisir clairement son camp ». Celui-ci, reprenant une position qui est la sienne depuis le début, avec les « foulards de Creil » en 1989, condamne ce qui peut être contradictoire avec l’effectivité des pratiques sportives, mais pense que le port d’un « bandana serré autour du visage [ne met pas en cause] ni la République, ni la laïcité ». Ce pragmatisme est une compromission pour Nathalie Heinich. D’un côté, il y a celles et ceux qui pensent, comme Jean Baubérot, que l’acceptation de la vie dans un « cercle républicain » passe par des compromis avec les religions, comme il en a été (et le demeure) avec le catholicisme, et de l’autre côté, avec Nathalie Heinich et le Printemps républicain dont elle est membre, celles et ceux qui pensent que les religions doivent être, avant tout, une affaire privée.

Deux conceptions opposées
L’ensemble des arguments échangés montre que l’essentiel du désaccord repose sur deux conceptions opposées de la liberté dans le cadre de la laïcité. Les deux auteurs s’accordent pour placer au cœur de l’idée laïque le respect et la défense de la liberté de conscience pour tous les individus. Mais, pour Jean Baubérot, les libertés individuelles et collectives sont essentielles, les interdictions, quand elles sont nécessaires, et elles l’ont été hier, comme elles le sont aujourd’hui, relèvent de l’exception. Pour Nathalie Heinich, le « bien commun » peut primer sur les libertés individuelles et collectives. 

On retrouve la nature de l’échange que j’avais eu, aussi sous forme de lettres, avec Laurent Bouvet, trop tôt disparu, sur une « laïcité libérale » et une « laïcité républicaine » (Lettres sur la Laïcité, Fondation Jean Jaurès et le site Télos). Cette opposition ne date pas d’aujourd’hui. On la retrouve dans tous les débats qui ont mené à la loi de 1905. Ce « conflit de libertés » éclaire les diverses positions prises, chez les laïcs, sur tous les problèmes survenus depuis lors et accentués avec la présence de l’Islam dans notre société. Ils sont évoqués au fil des pages. La prise en compte des problèmes sociaux et des discriminations, qui pèsent sur une partie de la population française de confession musulmane, doit être une donnée pour construire les voies de l’intégration républicaine pour Jean Baubérot. Cette démarche est mise en doute par Nathalie Heinich, qui y voit l’acceptation d’une « laïcité à minima » qui regarde trop en arrière, en pensant que la nature des problèmes avec l’islamisme ressemble à ceux que nous avons connus avec l’Église catholique.

Les désaccords sont donc à la fois théoriques et pratiques. À la fin du livre, ils n’apparaissent pas réductibles. Les lecteurs se feront leurs jugements. Mais ils pourront le faire en toute clarté. Car les enjeux sont bien cernés et les présupposés de chacune des positions apparaissent nettement.

Alain Bergounioux
Article paru dans L’ours 527, avril 2023

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