Alors que Trump s’en va, les mémoires d’Obama permettent de jeter un regard plus serein sur les États-Unis. (Barack Obama, Une terre promise, Fayard, 2020, 768p, 32€). Article à paraître dans L’ours 504, janvier 2021.

Il était bien difficile d’échapper en France au lancement planétaire du premier tome des mémoires de l’ancien président des États-Unis d’Amérique ces dernières semaines, entre entretien télévisé « exclusif » sur France 2 à une heure de grande écoute, diffusé ensuite sur toutes les chaînes de France Télévisions en boucle, et décliné quelques jours plus tard dans la presse écrite dans un hebdomadaire à fort tirage, « avec le poids des mots et le choc des photos ». Ce marketing agressif et excessif parasite assurément la réception de l’ouvrage, mais il ne doit pas rebuter la lecture effective des 800 pages, bien écrites, qui se dévorent.

Une plongée dans les institutions 
américaines

Elles ne peuvent être résumées ici, mais insistons sur quelques points. Tout d’abord, il faut souligner la volonté du président Obama de mettre en scène lui-même le récit de son enfance, des événements qui l’ont marqué et sa relation avec son épouse Michelle et leurs enfants. Non sans sincérité sans doute. Ensuite, elles décrivent par le menu la réalité de la vie politique américaine, à ses différents niveaux, localement à travers l’action au sein d’une ONG intercommunautaire avec différentes églises et paroisses que le jeune Obama a réalisée et l’échec de l’expérience d’Harold Washington à la mairie de Chicago, le rôle des assemblées législatives au niveau de l’État qu’il découvre comme sénateur à Springfield, capitale de l’Illinois, et enfin la vie fédérale à Washington comme sénateur fédéral puis comme président. À chacun de ces niveaux du système institutionnel américain, la vie politique a des caractéristiques propres mais aussi des points communs : faible participation de l’ensemble des électeurs, importance des accords ni partisans ni transparents entre forces politiquement actives dans les instances… À plusieurs reprises au cours de son récit, Barack Obama insiste sur la nécessité de disposer de moyens financiers qui, y compris pour une campagne dans un seul État, semblent vus d’ici colossaux pour réaliser une campagne « publicitaire » à travers tous les médias, particulièrement via les chaînes télévisées. Dans cette analyse de la vie politique américaine, l’ancien président n’élude pas non plus l’importance des coups bas et, avec l’émergence du Tea Party aux marges du Parti Républicain et de personnalités populistes (Sarah Palin puis Donald Trump), l’effet dévastateur des « fake news » dont, pour lui, l’expérience douloureuse concernant le doute semé sur son certificat de naissance et sur sa nationalité américaine de naissance. 

Barack Obama restera pour l’histoire le premier président afro-américain. Toutefois, si sa lutte s’inspire et parachève les luttes pour les droits civiques des années 60 et suivantes, menées par celles et ceux qui dans les diverses communautés ont milité des années durant pour les droits des afro-américains, la perspective politique d’Obama est autre, remontant à la fois plus loin dans le temps et plus large : il met ses pas dans ceux des fondateurs de l’Union (plus Hamilton que Jefferson), il prolonge ceux de Lincoln, pour construire une « cité nouvelle » et démocratique où peuvent vivre ensemble des citoyens de tous horizons ethniques, religieux ou communautaires, laboratoire d’une terre mondialisée. Ce projet global embrasse et dépasse les combats pour les droits précédents, mais il nécessite une participation citoyenne active, d’où l’importance donnée par Obama au cours de ses campagnes aux porte-à-porte et à la mobilisation des électeurs, poursuivie par ses candidats. 

Un œil sur la marche du monde
Enfin, la lecture de l’ouvrage confirme l’intérêt de l’ancien président pour la marche du monde et l’importance qu’il attache à l’adéquation entre les valeurs qu’il prône et la politique internationale menée. De nombreuses pages y sont consacrées, celles sur le « printemps arabe », les changements dans les différents pays concernés (Tunisie, Egypte, …) et celles sur la guerre en Libye contre Khadafi sont à ce propos passionnantes et éclairantes, sur les doutes, les choix opérés, et le rôle des différents entourages et conseillers jusqu’à la décision.Le livre refermé, on ne peut que s’interroger sur ce destin déjà extraordinaire mais aussi sur le cours qu’il va désormais suivre. L’élection de son ancien vice-président Joseph Biden aux plus hautes fonctions sonne comme une revanche contre Trump. L’avenir est ouvert !

Maurice Braud