jeudi 5 août 2021
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La victoire n’est plus ce qu’elle était, par ROBERT CHAPUIS

Le XXe siècle, avec ses deux guerres mondiales, semble avoir épuisé toute réflexion intellectuelle sur la guerre. Et pourtant au XXIe, le monde reste en proie à de multiples conflits et le commerce des armes se porte bien. Gaïdz Minassian a donc relevé le défi en engageant une réflexion approfondie autour d’une question précise : peut-on encore gagner une guerre ?
A propos du livre de Gaïdz Minassian, Les sentiers de la victoire.Peut-on encore gagner une guerre ?, Éditions Passés composés, 2020, 720p, 27€) Article à paraître dans L’ours 504, janvier 2021.

L’auteur s’appuie au départ sur une fiction homérique : un dialogue entre Achille, symbole de la force, de la volonté de puissance, et Ulysse, partisan de la ruse, tandis qu’Hector les observe, refusant de s’identifier à l’un ou à l’autre. Cette allégorie débouche sur une vaste fresque historique, des origines à nos jours, qui révèle « les ambivalences de la victoire dans le temps ». 

Le monde en guerres
Au départ, l’homme s’affronte à la nature, mais sa volonté de domination s’étend à l’humanité elle-même. S’engage alors un processus où se forme l’idée de victoire. Elle se développe dans les conflits qui traversent l’antiquité grecque et romaine jusqu’à la chute de Rome en 476 sous la pression des barbares. Dans les dix siècles qui suivent (Ve-XVe), la notion de victoire se reconstruit à travers le développement de grandes puissances qui s’affrontent au nom de Dieu ou du roi. Cette confrontation trouve son paroxysme avec l’effroyable guerre de Trente ans qui débouche sur le traité de Westphalie en 1648. C’est désormais le règne des États qui vont s’identifier peu à peu à des nations. L’Europe westphalienne repose sur un équilibre instable entre les grandes puissances. La victoire se définit à travers un processus de fusion entre le politique et le militaire. Clausewitz en fit la théorie et Bismarck la mit en pratique. Cette période s’achève avec le désastre de la guerre de 1914-18 et le traité de Vienne. De 1918 à nos jours on assiste plutôt à un processus de fission. Aujourd’hui, après la décolonisation, le monde compte 193 États indépendants. Leurs relations sont, selon les lieux et les moments, pacifiques ou conflictuelles. Rien n’est sûr, tout est changeant. 

En 1945 s’est achevé ce que certains appellent « une guerre civile européenne ». Lui a succédé une guerre froide qui a divisé le monde en deux blocs hostiles jusqu’en 1991. S’établit alors un nouvel ordre mondial qui n’a pas de nom, tant il donne lieu à de multiples conflits dont le terrorisme est la facette la plus récente. Deux logiques se distinguent et s’enchevêtrent à la fois. L’une met en jeu des nations, l’autre des sociétés. « Plus la guerre interétatique disparaît de l’agenda, écrit Minassian, plus la guerre se transforme en violence intersociale qui ronge les institutions de l’État et menace le contrat social ». Dans ce contexte, la « victoire westphalienne » est sans arme ni voix. L’impuissance de l’ONU le manifeste clairement. Face à la violence et au chaos, la notion de victoire appartient à l’ancien monde, « elle est devenue un corps étranger au XXIe siècle ».

La victoire en question
Il faut alors s’interroger sur cette notion, en dégager la substance, en analyser les différents facteurs. C’est l’objet de la seconde partie de l’ouvrage : proposer une sociologie de la victoire. Il faut d’abord en dessiner la géométrie. C’est une pyramide avec un axe guerre et paix (la grande victoire stratégique qui débouche sur une paix avec ou sans justice) et un axe négociation et conflictualité (des guerres sans fin ou un débouché politique provisoire). On peut situer les différents conflits de ces dernières années sur ces deux axes. On constate alors que certes « tant qu’il y aura la guerre, il y aura une quête de victoire », mais celle-ci sera toujours illusoire.

La troisième partie du livre entend précisément démontrer que la victoire est « impossible et impuissante ». Elle repose sur une théorie inachevée ou une expérience ambiguë, pour reprendre les têtes de chapitre. Elle est devenue une impasse absolue, à l’encontre de toutes les définitions que les théoriciens ont pu lui donner. Au XXe siècle on voulait sauver la paix, on connaît le résultat ! Au XXIe siècle il s’agit de sauver la planète et « cela relève de la responsabilité et non d’une récompense, ni d’une victoire ».

Dans la dernière partie de son livre, l’auteur prend parti pour « un monde hectorien ». Il faut refuser le choix entre Achille et Ulysse. Seuls comptent les fondamentaux : simplicité, mesure, réflexion, inclusion. Il s’agit d’un choix éthique. Plutôt que de définir des normes pour ou dans la guerre, il faut penser la victoire selon des normes d’humilité. Il faut calculer le rapport entre besoins, intérêts et valeurs dans le temps et dans l’espace, Cette « équation de vie » fait appel à la raison, elle suppose de savoir calculer et décider, d’être capable de « mourir à soi-même ». La victoire de l’humanité ne viendra pas d’un modèle occidental que récusent d’autres parties du monde. Elle dépendra de la responsabilité de chacun : « chacun d’entre nous doit être conscient qu’il détient les clés de la désobéissance pour ne plus laisser les gouvernements décider d’entrer en guerre à la place de l’humanité, alors qu’ils sont de moins en moins légitimes à le faire ».

Un nouvel horizon
Au cœur de l’ouvrage on trouve une critique virulente de la mondialisation « libérale » et des politiques menées durant les trente dernières années. Le politique et le militaire se sont déconnectés. Les nouvelles technologies y contribuent. L’avenir est sombre si on croit obtenir une victoire par les armes ou toute autre forme de domination. C’est à l’avenir de la planète qu’il faut désormais se consacrer si l’on veut bâtir un monde plus juste et plus harmonieux.

On ne saurait rendre compte en détail de ce livre imposant et important, qui se fonde sur une documentation impressionnante et développe une réflexion utile et intéressante. On voit bien son objet : depuis les origines les hommes ont cherché à sortir des conflits par la victoire. Ils ont pris des sentiers différents, car il n’est pas de voie unique. Ils sont aujourd’hui dans l’impasse : on ne peut plus gagner une guerre. Alors il faut un autre objectif : la solidarité mondiale pour la défense de l’environnement et de la biodiversité. Pour l’auteur, « ce serait sans doute la plus belle des victoires sur nous-mêmes, pour nous-mêmes et par nous-mêmes ». La phrase fait écho à la définition de la démocratie dont elle confirme la crise. Pour la résoudre, les sentiers seront certainement encore plus tortueux et cahoteux !

Robert Chapuis

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