lundi 20 septembre 2021
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Truman, Marshall et leur Big plan, par CLAUDE DUPONT

Benn Steil, ancien directeur du think tank Council on Foreign Relations, raconte dans un ouvrage passionnant l’histoire du tournant que constitue le Plan Marshall pour les États-Unis.
A propos du livre de Benn Steil, Le plan Marshall, Les Belles Lettres, 2020, 672p, 26,90€. Article paru dans L’ours 504, janvier 2021.

Dans son allocution d’adieu, au terme de son deuxième mandat, le 19 septembre 1796, George Washington exhorta ses compatriotes à « se tenir à l’écart de toute alliance permanente avec une quelconque partie du monde étranger » et, avant tout, de l’Europe. Pendant 150 ans, ses compatriotes se le tinrent pour dit. Mais en 1948, ce fut la grande transgression, et une transgression aggravée, puisque pour la première fois les États-Unis participaient à une coalition militaire en temps de paix.

Le choix de Truman 
Succédant au prestigieux Franklin Roosevelt, Harry Truman passait pour un politicien terne. Or, il va se révéler clairvoyant, obstiné et mesuré. Un pragmatique aux fortes convictions. Une constatation lui saute aux yeux : il y a le feu dans une Europe dévastée. Dès la fin de la guerre, pendant que Staline absorbe la moitié du continent, la Grèce et la Turquie risquent à leur tour de basculer, tandis que les communistes occupent des positions électorales très fortes en France et en Italie. Il faut sauver l’Europe par une aide immédiate. Mais quelle aide ? Entre 1945 et 1947, les États-Unis ont déversé 13 milliards de dollars. L’Europe fut soulagée, mais ne s’est pas relevée pour autant. Il faut imaginer autre chose.

C’est la tâche à laquelle va s’atteler la brochette de conseillers remarquables dont Truman sut s’entourer, tels le secrétaire d’État Dean Acheson, l’adjoint aux affaires économiques William Clayton, ou le général George Marshall. Pour eux, il convient de mettre l’accent, non sur la lutte anticommuniste, mais sur la nécessité de permettre aux pays européens, dont les infrastructures matérielles et la vigueur spirituelle ont été mises à mal, de redevenir une grande puissance, forte d’une confiance retrouvée. Une grande puissance qui sera pour les États-Unis un partenaire indispensable, partageant ses valeurs. Cela suppose la poursuite d’un objectif : la constitution à terme d’une fédération européenne, économique et politique, qui connaîtrait une salutaire division du travail, avec une Allemagne qui serait la véritable locomotive industrielle de l’ensemble. Si on commençait par la création d’une union monétaire, l’aide américaine pourrait avoir un effet de levier décisif. C’est ainsi que prit forme le plan Marshall, que Truman ratifia le 3 avril 1948.

Oppositions multiples
Seulement, ces projets se heurtaient à de rudes remparts. D’abord en interne. Truman était démocrate. Et les républicains tenaient les deux chambres. Ils étaient hostiles à toute politique extérieure aventuriste et à toute perspective d’augmentation des impôts. Et puis, on venait de créer l’ONU. Pourquoi commencer par la contourner, au lieu de passer par l’UNRRA, l’organisme qu’elle avait créé pour gérer les aides financières internationales ? La Grande-Bretagne, au bord de la faillite financière, se désengageait de tous les fronts : Grèce, Moyen Orient, Inde… N’allait-on pas tirer les marrons du feu à son profit ? À gauche, pour Henry Wallace, le plan Marshall était conçu pour faire pièce aux réformes sociales et aux nationalisations prévues chez les alliés de l’Europe de l’Ouest. Mais à droite, le sénateur Taft redoutait, à l’inverse, que les fonds Marshall ne contribuassent à accentuer les nationalisations…

En Europe, le redressement de l’Allemagne ne plaisait pas à tout le monde. La France souhaitait au contraire son morcellement, sa désindustrialisation. Quant aux Britanniques, ils ne souhaitaient nullement se lier trop les mains sur le continent.

Et puis, il y avait les Soviétiques. Pour Staline, l’idéal, c’était une Allemagne réunifiée et neutraliste, qu’on pourrait « finlandiser ». Et cette coordination entre pays européens, c’était dangereux. ll interdit donc à ses satellites de participer au Plan, et comme les Tchèques regimbaient, ce fut le « coup de Prague » le vrai lancement de la guerre froide. 

Le succès du plan
Mais Truman franchit tous les obstacles. Pour convaincre les Américains, il trouva un argument massue : une aide économique importante à l’Europe écarterait le besoin d’augmen­ter le budget de la guerre. Argument fort, mais faux. Face à Staline, au pacte économique, il fallut ajouter le pacte de sécurité. Le plan Marshall serait livré à l’Europe avec une escorte militaire. 

Malgré les embûches, malgré le blocus de Berlin, la ténacité de Truman fut payante. En 1949, Staline mit fin au blocus, le général Marshall reçut le prix Nobel de la Paix, et le leader républicain du Sénat, qui collabora très loyalement avec Truman au moment de la mise en place du plan, lança fièrement : « Nous sommes en train de gagner la guerre froide ».

On peut en effet parler de bilan globalement positif. Seize nations avaient été les bénéficiaires du « plus vaste programme d’aide à l’étranger de l’histoire ». En moyenne, chaque pays reçut une somme correspondant à 2,6 % de la valeur de sa production. Ce n’était pas considérable. Mais les fonds furent judicieusement répartis, et purent entraîner cet effet de levier que visaient les promoteurs du plan. Certes, les Américains avaient bien quelques idées derrière la tête sur l’utilisation de ces fonds. « Qui paie les violons paie la mélodie » disait finement Robertson. Mais on peut constater que, dans la mise en musique, les gouvernements conservèrent une large liberté d’action : la France eut pour priorité la modernisation industrielle, l’Italie, le contrôle de l’inflation, la Grande-Bretagne, le remboursement des dettes. 

Seulement, si le souvenir du Plan Marshall fut si souvent évoqué et si peu repris en d’autres occurrences, c’est qu’il fallait la rencontre d’éléments qui ne se retrouvent pas si fréquemment : une volonté clairvoyante du donateur, mais aussi, chez les bénéficiaires, des gouvernements qui, malgré les ressacs, témoignaient d’une certaine cohérence et pouvaient compter sur le soutien de la majorité de l’opinion, et une réelle compétence des cadres localement chargés de l’application du dispositif. C’est, par bonheur, ce qu’on trouva, en 1948, des deux côtés de l’Atlantique.

Claude Dupont

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