mercredi 5 octobre 2022
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Kaboul, les origines d’un départ, par Robert Chapuis

Il y a un an, le 31 août 2021, le dernier soldat américain quittait précipitamment le sol afghan. Kaboul avait été reprise par les talibans et les États-Unis ajoutaient l’humiliation à la défaite. Jean-Pierre Perrin, grand reporter, qui a suivi la région depuis plus de 40 ans et connait bien la société afghane, a voulu rappeler ces faits et faire comprendre comment on a pu en arriver là. A propos de : Jean-Pierre Perrin, Kaboul. L’humiliante défaite, Équateurs, 2021, 189p, 17€

Après avoir décrit les conditions de ce départ avec clarté et précision, l’auteur remonte progressivement aux origines. Après l’attentat meurtrier du 11 septembre 2001, les États-Unis s’engagent avec tous leurs moyens militaires contre Al Qaïda et le terrorisme international. Ils interviennent en Afghanistan pour chasser les Talibans du pouvoir qu’ils occupent depuis cinq ans. En Irak ils renversent Saddam Hussein et occupent la région avant que les révolutions arabes ne produisent leurs effets contradictoires. À l’instigation de Donald Rumsfeld, l’intervention américaine ne connait pas de limite : tous les moyens sont permis, de la torture aux bombardements massifs avec leurs inévitables dégâts « collatéraux ». Les populations civiles sont mises à rude épreuve. Alors qu’ en Irak les forces américaines sont de plus en plus mobilisées pour combattre Daech, les gouvernements américains successifs vont tenter de sortir honorablement et « démocratiquement » de l’Afghanistan. Dès 2002 les talibans ont repris le combat et même si les Américains obtiennent quelques succès militaires (voir l’élimination de Ben Laden), ils ne parviennent pas à mettre en place un gouvernement afghan suffisamment crédible. Ils se perdent dans les rivalités entre chefs de guerre et leur aide économique nourrit la corruption plus qu’un véritable développement. Certes la société évolue notamment pour les femmes, mais la pression talibane se maintient dans les campagnes. En 2010, des généraux plus habiles et mieux disposés tenteront ce qu’en Algérie l’armée française appelait « pacification », mais Obama ne parvient pas à faire de vrais choix. On prévoit de partir, mais avant il faut augmenter les effectifs ! La formation d’une armée afghane demande du temps et de l’argent. On n’en a guère ou jamais assez. Les rivalités politiques découragent une population soumise aux attentats à répétition. Le dossier est accablant !

Les Américains auraient pu méditer sur la défaite des Soviétiques. Ils ont répété les mêmes erreurs, après avoir contribué efficacement à leur échec. L’Afghanistan a une longue histoire, au carrefour de plusieurs civilisations et de pays qui ne vivent pas le même Islam. Le Pakistan doit faire face à ses propres talibans, il lui faut contrôler sa frontière afghane et se protéger contre toute alliance. Formés dans les « médersas » pakistanaises, les talibans afghans ont construit leur pouvoir sur une conception particulièrement rigide de leur religion. Les réseaux Haqqani imposent leur vision radicale hostile à tout ce qui viendrait de l’Occident. Ce sont eux qui dominent aujourd’hui. La Russie et la Chine essaient de tirer profit de la situation, tout en se méfiant des effets éventuels sur leurs ressortissants musulmans. La victoire des talibans intervient dans une profonde évolution géopolitique où l’Europe est de moins en moins déterminante.

Les communistes avaient pris le pouvoir à Kaboul en 1979 et l’ont gardé dix ans avec l’aide de l’armée soviétique. Les talibans l’ont récupéré en 1996 et ont imposé à la société une conception quasi médiévale de leur religion, avec une sévérité particulière à l’égard des femmes. Chassés en 2001, ils reviennent aujourd’hui et n’ont pas vraiment changé. L’évolution du monde leur sera-t-elle défavorable, alors qu’ils n’ont plus à craindre une coalition de leurs ennemis ? On peut en douter. Ce livre est un terrible réquisitoire contre nos faiblesses et nos contradictions. C’est tout un peuple qui en paye le prix.

Robert Chapuis  
(Avril 2022)

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