Engagez-vous qu’ils disent ! Du clic au clash, par FRANCOISE GOUR

Une enquête inquiétante sur la réalité de la vie des jeunes soldats par Justine Brabant, Leïla Miñano, Mauvaise troupe.La dérive des jeunes recrues de l’armée française (Les Arènes, 2019, 233p, 17€).

Article paru dans L’OURS 493, décembre 2019.

Hiver 2015. Par une contradiction qui n’aurait pas déplu à Cabu, le massacre de la rédaction d’un hebdomadaire dont l’antimilitarisme n’était pas la moindre des marques de fabrique ramenait les militaires dans nos paysages urbains. Pas les pioupious en calots ou les matelots à pompon, permissionnaires pittoresques, qu’on croisait dans les gares des années 1960, mais 10 000 guerriers en tenue de combat, lourdement armés, le fusil d’assaut posé sur la poitrine, la main tout près de la détente, en posture dite « de patrouille basse », déployés d’un coup au milieu des citadins.

Soldat, du rêve à la réalité
Le président Hollande le confirmerait en novembre, « la France était en guerre ». Il a fallu recruter. L’armée de terre s’y est employée. Sorties à prix d’or1 de cerveaux de communicants, des campagnes publicitaires ont couvert les murs du métro d’images séduisantes de jeunes hommes et femmes « en action », beaux comme des vedettes de cinéma, équipés du dernier cri de la technologie militaire. Relayées par la télévision et les réseaux sociaux, offrant aux futurs engagés un avenir curieusement mâtiné d’aventure et de sécurité, n’hésitant pas dans un même élan à affirmer que « Soldat, c’est bien plus qu’un métier » et proposer « 400 métiers » fort utiles à une reconversion réussie au moment du retour à la vie civile, elles croisaient les rêves des jeunes privés de diplômes, de métiers et de perspectives d’avenir, mais nourris depuis l’enfance à Call of Duty – « le jeu vidéo de guerre le plus populaire du monde » nous disent les auteures – tout prêts à se jeter dans une guerre de jeu vidéo grandeur nature.

La désillusion n’a pas tardé. À peine leurs classes finies, les jeunes recrues arpentaient les villes dans le cadre de l’opération Sentinelle. L’ennui, le stress, l’épuisement, le sentiment croissant de la vacuité d’une opération devenue pérenne ont eu raison de leur enthousiasme initial. « Je n’ai pas signé pour faire gardien de supermarché », explique un chasseur alpin condamné pour désertion. En OPEX, le contact avec la réalité est autrement violent. En Centrafrique, mal préparés (certains tout juste sortis des classes), mal équipés (« en mode gitan » raconte un lieutenant), plongés dans une réalité dont ils ignoraient tout, chargés d’une mission d’inter­position aussi imprécise qu’impossible, les soldats de l’opération « Sangaris » se sont trouvés plongés dans une guerre civile dont ni les autorités politiques ni les militaires n’avaient pas pris la mesure. Confrontés à des atrocités dont ils n’avaient pas idée, mais investis de la puissance que fournit le port des armes, certains ont commis de graves exactions contre les civils qu’ils avaient mission de protéger.

SSPT
Discrédités, décrits par les médias comme des barbares immoraux, la plupart des « Sangaris » ont dû faire face, souvent dans plus grande solitude, à un traumatisme profond. On estime que 12 % d’entre eux souffraient de SSPT2. Pour des raisons d’économie, certains ont été privés du sas de décompression à Chypre et de suivi psychologique.À leur retour de mission, livrés à eux-mêmes, les soldats gèrent leur syndrome comme ils peuvent : alcool, drogues (sur lesquels l’armée ferme les yeux), hospitalisations, postures cyniques et vantardise, délinquance parfois, et aussi désertions. Car de cette armée de métier qui se prétend une « entreprise comme les autres », on ne peut pas démissionner. Quiconque la quitte hors délais est un déserteur, passible de jugement et de condamnation d’emprisonnement. En mesure, peut-être, alors, d’apprécier l’ironie d’un président du tribunal de grande instance de Lyon déclarant à un déserteur qu’il juge : « Mais quand vous vous engagé, vous saviez bien que ça ne serait pas comme dans les clips de recrutement ? »
Et bien non. Alors, pourquoi continuer ces campagnes mensongères, pourquoi entretenir un tel écart entre le « rêve vendu » et la réalité du métier, et comment s’étonner que « pour 15 000 militaires qui s’engagent chaque année dans l’armée de terre, 12 000 rendent en parallèle leur uniforme » ?
Il faut rendre hommage aux deux journalistes qui n’en sont pas à leur coup d’essai puisqu’elles ont dirigé en 2017 avec Anne-Laure Pineau Impunité zéro. Violences sexuelles en temps de guerre : l’enquête (Autrement), de poser la question. On a déjà dit dans ici qu’étudier le soldat, en tant que personne, devenait une affaire de femme3. Le livre de Justine Brabant et Leïla Miñano, très documenté, appuyé sur des témoignages nombreux, confirme cette tendance.

Françoise Gour

(1) En 2016, l’armée de terre signait un contrat de 1,6 millions d’euros avec Havas.

(2) Syndrome de stress post-traumatique : trouble anxieux sévère qui apparaît à la suite d’événement traumatique ayant exposé à la mort . Sangaris a été considéré comme un « pic de SSPT » par les parlementaires chargés d’un rapport sur la prise en charge des blessés, en décembre 2014.

(3) À propos du livre de Jeanne Teboul, Corps combattant, 2017, L’OURS477.