La liberté en démocratie sous tensions, par ALAIN BERGOUNIOUX

Ce court essai, qui paraît dans la nouvelle collection Tracts, ouverte aux écrivains pour qu’ils prennent position sur des questions en débat, a d’ores et déjà attiré l’attention. C’est dû, à la fois, à la personnalité de son auteur, avocat, romancier, essayiste, influent dans le milieu politique, et à l’actualité du sujet, la situation des libertés dans notre société. A propos du livrede François Sureau, Sans la liberté, Tracts n°8, Gallimard, 2019, 56p, 3,90€)

Article paru dans L’OURS 493, décembre 2019.

La thèse exposée est claire. Les libertés, telles quelles ont été définies dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la liberté d’opinion, d’aller et de venir, de manifester sont en cause dans leurs réalités. Il faut y voir, évidemment, l’effet des attentats et des menaces terroristes qui, de fait, a restreint les libertés de tous. L’incorporation de nombre de dispositions de l’état d’urgence dans la législation a renforcé les pouvoirs de la police et de l’administration aux dépens de la justice. La crise des Gilets jaunes, avec la loi d’avril 2019, donne aujourd’hui aux gouvernements le moyen de décider qui manifestera. Mais cela va plus loin : un contrôle social s’étend dans différentes dimensions de la vie sociale. Et les exigences écologiques laissent pressentir que cela sera encore plus vrai demain. François Sureau a écrit son texte avant que le président de la République ne parle de la nécessité d’une « société de vigilance », nul doute que cela lui évoquerait plutôt une « société de surveillance ». . .

La sécurité contre la liberté ?
Or, pour l’auteur, il n’y a pas de démocratie authentique sans une culture de la liberté. Une phrase du texte résume bien sa position : « Les inconvénients de la liberté, même avec ses excès, ne l’emporteront jamais sur ses avantages propres, c’est elle, et elle seule, qui soutient la vocation de l’homme. » Il souligne, évidemment, la propension de l’État, de tous les États, à accroître leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Mais l’explica­tion ne tient pas qu’au « despotisme étendu et doux » des États démocratiques, pour reprendre une formule célèbre de Tocqueville. Elle relève de la responsabilité des citoyens. Car les individus aujourd’hui, malgré leurs paroles, ne sont plus réellement attachés aux libertés pour tous, ils ont surtout le culte de leurs droits particuliers au mépris de la liberté des autres. Il s’en suit, selon l’auteur, une « pulvérisation du sujet politique ». Les gouvernants  – pouvoir exécutif comme pouvoir législatif – sont suivistes vis-à-vis de l’opinion et privilégient la sécurité sur les libertés au nom d’une efficacité que l’auteur ne voit pas démontrée. La gauche ne porte plus une ambition pour la liberté, la droite n’est plus fidèle à sa tradition libérale.
C’est dire que ce texte est à la fois l’expression d’une colère et l’aveu d’une mélancolie. François Sureau, en effet, ne donne pas l’impression qu’il sera possible de reformuler un nouveau projet pour la liberté. Les dernières lignes sont explicites : « la dictature de l’opinion commune indéfiniment portée par les puissances nouvelles de ce temps, et trouvant un renfort inattendu dans le désir des agents d’un État discrédité de se rendre à nouveau utiles au service d’une cause cette fois enfin communément partagée – celle de la servitude consentie. »

Maintenir l’équilibre
Cette réflexion est sans doute salutaire. Mais certains points méritent une discussion. La société actuelle est-elle si différente des sociétés passées ? L’auteur rappelle en passant les manquements des républiques précédentes. Pour ne prendre que l’exemple de la « République gaullienne », la main mise sur l’information, les violences policières, une justice d’excep­tion… autant de faits à avoir en mémoire. Cela relativise quelque peu la charge sur le présent. Il faut voir plutôt une tension originelle et pérenne dans nos sociétés démocratiques entre le désir de liberté et un souci de sécurité. C’est un équilibre qu’il faut tenir, et régulièrement remis en cause. D’autre part, l’individualisme contemporain n’est pas que l’expression d’un égoïsme. Malgré les raidissements actuels, une tendance de long terme montre qu’une large majorité est plus tolérante vis-à-vis de la liberté des autres. Les mobilisations collectives, par ailleurs, même si elles ne présentent pas les formes d’hier, n’en sont pas moins réelles. Rien n’est certes écrit, et tout dépend de la profondeur des crises à venir. L’effondrement de 1940 a amené Vichy, qui n’a pas été qu’une parenthèse dans notre histoire. Un projet politique qui recherche le bon équilibre entre la liberté et la sécurité ne manque pas de points d’appui dans notre société si on a la volonté de l’illustrer et de le porter.
Alain Bergounioux