Rétro OURS 2 (1992) : Les terreurs de l’an 2000, par CLAUDE FUZIER

Imaginons que dans mille ans des historiens étudient notre fin de siècle. Plus spécialement, qu’ils y regardent la civilisation dominante, cet ensemble américano-européen qui a, pour le moment, imposé au monde une grande partie de sa façon de voir et de sa façon de vivre. Industrie, production, capital, argent, prospérité matérielle, valeur des choses, tels sont les maîtres mots pour la majorité des habitants de ce grand ensemble, surnageant sur un océan de pauvreté ou de misère.

Tout apparemment pour être heureux. Un peu moins d’un milliard d’humains (Japonais inclus) disposant de formidables richesses, consommant l’essentiel de l’énergie produite, ne se posant que la question de savoir comment en avoir plus, affirmant des revendications stupéfiantes un siècle plus tôt. La faim disparue, de nombreuses maladies dominées, les idées et les informations transportées à la vitesse de la lumière, les marchandises et les hommes à celle du son, la durée du temps libre largement supérieure à celle du travail, la vie humaine prolongée sans cesse…

Inquiétude, mal vivre, et peur

Cependant, la stupeur de nos historiens sera peut-être grande en dépouillant nos documents retrouvés. Ils n’y verront que de l’inquiétude, du mal vivre et de la peur. Des catastrophes prophétisées. La nature détruite. Trop d’humains à venir. La disparition des « valeurs ». L’effondrement des idéaux. La superstition l’emportant sur la religion. Une guerre économique féroce et destructrice. La haine de l’autre, de l’étranger…

Reprenons. Ils liront – ou écouteront – les controverses sur le réchauffement de l’atmosphère, sur la disparition de la couche d’ozone, sur la destruction des forêts, sur la pollution des mers, sur l’accumulation des déchets, sur l’anéantissement de la faune et sur l’empoisonnement chimique de notre nourriture. Car, bien entendu, là-dessus les « spécialistes » s’affrontent, avec l’habituel partage entre pessimistes et optimistes, les premiers l’emportant largement sur les seconds.

Ils verront également l’angoisse devant l’augmentation prévisible du nombre d’êtres humains. Combien la terre peut-elle en nourrir ? (alors qu’ils noteront que dans le même temps les pays dits riches détruisent les récoltes et font disparaître les agricultures). Comment empêcher les pauvres de faire des enfants à une cadence encore supérieure à celle d’une mortalité infantile cependant toujours dynamique ? Comment freiner la concentration urbaine, alors que l’objectif du « développement » est la production industrielle au détriment de l’agriculture ?

Ils s’intéresseront aux débats sur la morale de notre société. La tendance générale est qu’il faut libéraliser, sinon libérer. Les grandes religions se réforment pour survivre et minorent ceux qu’elles appellent les intégristes trop attachés à la tradition et aux règles du passé. Les idéologies collectivistes s’effondrent, constatant leur impuissance dans la compétition productiviste et leur incompatibilité avec la liberté individuelle. Mais, dans le même temps, l’individualisme est dénoncé, ainsi que l’affaiblissement des notions collectives: de famille et de patrie. Le monde, si facile à parcourir, se parcellise dans les revendications individuelles, catégorielles, géographiques et ethniques.

Le triomphe du libéralisme

Le libéralisme économique l’a emporté de façon triomphale sur l’économie collective. Nos historiens de l’avenir observeront alors que les personnels politiques qui ont contribué à ce succès sont partout contestés ou déconsidérés. Les peuples victorieux sont aussi mécontents de ceux qui les menèrent à la victoire que les peuples débarrassés du communisme à la russe l’avaient été de leurs maîtres soviétiques.

D’autre part, une compétition forcenée, dans laquelle presque tous les coups sont permis, oppose entre elles les grandes puissances industrielles prônant le libéralisme tout en cherchant les procédés les plus vicieux pour protéger leurs productions. Enfin, chacun constate et s’en désole au moins verbalement que le système conduit à l’intérieur de chaque nation et entre les nations à l’escalade de l’enrichissement des plus riches et de l’appauvrissement des plus pauvres.

Message aux historiens du futur…
Alors que la planète est si facile à parcourir, les historiens du troisième millénaire verront combien étaient nombreux ceux qui ne souhaitaient que bâtir partout des murs pour interdire aux pauvres d’aller chez les riches (ceux-ci se réservant en revanche la réciprocité aseptisée des vacances…). Et comme existe toute une gamme de richesse et de pauvreté, le plus pauvre trouve un plus pauvre que lui pour lui interdire son pré carré…

Comme dans mon hypothèse optimiste – on ne se refait pas – vivront en l’an 3000 des historiens, que pourraient-ils conclure ? Que notre Europe avait connu les terreurs de l’an mil. Qu’elle connut les peurs de l’an 2000. Dans le premier cas, les hommes redoutaient les punitions divines et craignaient les dieux. Dans le second, c’est d’eux-mêmes qu’ils ont peur.

Claude Fuzier

éditorial de L’OURS n°232, août-septembre 1992. Le titre est le même mais les intertitres ont été ajoutés.