Le sport, objet longtemps dédaigné des historiens voire des sciences sociales, est désormais largement investi par celles-ci. Ces ouvrages parus récemment l’illustrent, des années 1900 à nos jours. À propos des ouvrages de : PHILIPPE TÊTART (dir.), Côté tribunes. Les supporters en France de la Belle Époque aux années 1930, préf. Georges Vigarello, Rennes, PUR, 2019, 428p, 30€ ; SYLVAIN DUFRAISSE, Les héros du sport. Une histoire des champions soviétiques (années 1930-années 1980), préf. M-P. Rey, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2019, 312p, 24€ ; BORIS CYRULNIK, J’aime le sport de petit niveau, Le Cherche Midi, 2020, 96p,10€ ; EDGAR MORIN, Le sport porte en lui le tout de la société, Le Cherche Midi, 2020, 96p, 10€

Le premier est un ouvrage collectif dirigé par Philippe Têtart, qui en est largement l’animateur, auteur ou co-auteur de l’introduction et de la conclusion mais aussi de la moitié des contributions, ce qui permet à ce travail de différer d’une simple juxtaposition de contributions. Consacré aux supporters, que Georges Vigarello qualifie dans la préface de « chœur bruyant et coloré », il comble une lacune en portant le regard sur cette catégorie repérée par Tristan Bernard dès 1898, même si le terme apparaît une décennie plus tard et à laquelle Georges Magnane dédiait en 1964 un chapitre, mais que les historiens ont largement négligé dans leurs approches davantage centrées sur les sportifs eux-mêmes. Comme le chœur dans le théâtre antique, le public est pourtant présent et prend la parole, parfois de manière intempestive, notamment contre l’arbitre, volontiers taxé de partialité… De nombreux lecteurs savoureront ce jugement d’un journaliste bastiais cité par Didier Rey : « un arbitre anglais n’arbitre qu’à demi ».

Les auteurs, qui ont étudié le premier tiers du XXe siècle, se sont essentiellement intéressés au football puisqu’un seul chapitre porte sur le rugby, au prisme de la presse toulousaine. D’autres sports (boxe, cyclisme…) apparaissent toutefois dans le chapitre traquant les supporters dans la littérature de l’époque. Jean Giraudoux en propose même une typologie : il juge les supporters de rugby « élégants », ceux de l’athlétisme « sélects » et ceux de football… « négligés » (!).

Comportements collectifs
Le chapitre analysant le regard des écrivains permet aussi de (re)découvrir deux œuvres à la tonalité sombre, En joue ! de Philippe Soupault et Le martyre d’un supporter de Maurice Carême. Dans les deux cas, la passion pour un sport conduit à une forme de désocialisation qui peut sembler paradoxale au premier abord, mais relève d’une logique d’enfermement dans la monomanie. L’autre problème rapidement pointé par les observateurs concerne le comportement collectif de ces hommes (un seul chapitre réservé aux supportrices, reflet de la dimension très genrée de ce public) réunis en foule, terme fondamental car il renvoie à des problématiques familières du début du XXe siècle. Les auteurs auraient pu citer Charles Maurras, absent de l’ouvrage, qui dans ses lettres des Jeux olympiques d’Athènes en 1896, exprimait son agacement devant l’attitude qu’il jugeait bruyante et vulgaire du public américain venu encourager ses représentants. Les supporters sont vite taxés de violence, parfois associée à celle des sportifs eux-mêmes, qu’il s’agisse du football minier dans le Pas-de-Calais étudié par Olivier Chovaux ou du rugby de muerte de la France au tournant des années 1930. L’ouvrage illustre également la capacité des supporters à conjuguer maintien du campanilisme et culture de masse.

Le triomphe de cette dernière est très net dans le succès croissant du phénomène sportif dans le monde soviétique. Les réticences initiales du communisme devant la compétition, que véhicule encore en 1928 un poème de Maïakovski (où il cible notamment l’haltérophilie, la boxe et le football) s’effacent vite, conversion qui n’est pas sans précédent parmi les socialistes d’Europe de l’Ouest (Turati considérait en 1912 le sport comme un phénomène « stupide et aristocratique »). Dans un ouvrage issu de sa thèse sur les champions soviétiques, Sylvain Dufraisse montre, ce qui était attendu, l’importance du sport dans les relations internationales et l’utilisation de la culture sportive par le régime (que symbolise le titre du chapitre 7 : « Vitrines, courtiers et symboles de la superpuissance soviétique »). Il produit aussi une histoire sociale des sportifs. Ces derniers sont le produit d’une véritable fabrique des corps, faisant appel à une discipline militaire, à la biomécanique et au dopage. Ils sont vite érigés en modèles, ce qui leur permet de bénéficier d’avantages, y compris matériels, non négligeables mais les rend aussi sujets à un contrôle politique mais également social serré. Il porte donc non seulement sur leur fidélité au régime (essentielle car ils ont des occasions de passer à l’Ouest lors de compétitions internationales) mais aussi sur leur comportement qui doit être exemplaire en matière de conformisme aux principes socialistes, ce qui explique la sévérité du pouvoir à l’encontre des dérapages et marginalise les sportifs trop individualistes grisés par le succès. La dérive de l’un d’entre eux est présentée sur plusieurs pages, avec le portrait du footballeur Eduard Strel’tsov, condamné après un viol commis à l’issue d’une soirée arrosée.

Les effets de ce que l’on n’appelait pas encore le star system en URSS sont largement déplorés, au même titre que la marchandisation du sport et sa mise au service de multinationales, par Boris Cyrulnik et Edgar Morin dans leurs entretiens respectifs avec l’INSEP. De manière plus légère, Boris Cyrulnik livre cette définition pleine d’autodérision du sport qu’il a pratiqué : « Le rugby, c’est une heure et demie de match, trois heures de restaurant, et une semaine de vantardise. »

Fabien Conord

Article paru dans L’OURS n°500, juillet-août 2020.