mardi 16 août 2022
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Millerand, un cas de gauche puis de droite, par GILLES CANDAR

Une biographie en sympathie l’ancien président de la République (1920-1924). (a/s Jean-Philippe Dumas, Alexandre Millerand. Un combattant à l’Élysée, CNRS Éditions, 2022, 382p, 26€)

Chartiste, conservateur du patrimoine, Jean-Philippe Dumas semble s’étonner et regretter que son grand homme soit considéré comme un personnage secondaire et n’occupe pas « une place d’honneur dans l’histoire de la gauche française ». Il faut s’entendre: Millerand a joué en effet un grand rôle à gauche pendant deux décennies, en gros de 1885 à 1905. À peu près exact contemporain de Jean Jaurès, cet avocat, défenseur des ouvriers et des syndicalistes, brièvement conseiller municipal de Paris, député pendant plus de trois décennies, s’impose comme le chef parlementaire du socialisme, capable de lui donner de la consistance et de fixer les grandes orientations. C’est le cas notamment le 30 mai 1896 avec son « discours de Saint-Mandé » [prononcé en fait à Paris, près de la Porte Dorée] qui définit le socialisme par sa méthode (conquête des pouvoirs publics grâce au suffrage universel) et ses buts : socialisation progressive de la propriété et entente internationale des travailleurs. Il s’agit de se démarquer autant des « simples » radicaux et des anarchistes non républicains que des socialistes nationalistes. Millerand dirige alors La Petite République, le principal quotidien parisien de tendance socialiste.

De la gauche au centre droit
Mais ce moment ne dure pas. Sans doute en raison du passage au gouvernement de Millerand, entre 1899 et 1902. Non que le bilan ministériel ne soit pas défendable, bien au contraire, avec des avancées sociales (sur la journée de dix heures) ou juridiques (vers le Code du travail) et de nombreux projets (retraites ouvrières, arbitrage obligatoire dans les conflits sociaux…). Le problème est que de fait Millerand évolue alors beaucoup. Disons en termes œcuméniques qu’il cherche moins à être un relais ou un animateur du monde ouvrier et syndicaliste qu’un homme d’État réaliste et responsable. Même son ami et compagnon Georges Renard, l’ancien directeur de La Revue socialiste, le constate, même Jaurès, au fond, quand il commente, encore avec sympathie, son recueil de discours sur Le socialisme réformiste français (1903). Dès lors, et même si son biographe insiste sur les éléments de continuité, Millerand échappe de plus en plus nettement aux destinées politiques de la gauche. Il s’oppose à la politique anticléricale du Bloc des gauches, certes encore avec des arguments « de gauche » puisque réclamant des réformes sociales. Il revient au gouvernement (1909) en s’opposant aux grèves ouvrières. Il est encore possible de le caractériser alors comme un des protagonistes d’une « gauche d’ordre », entre Clemenceau et Briand, ses amis, compagnons et rivaux constants. Toutefois, combattant désormais aussi bien les syndicalistes et les socialistes que les radicaux « unifiés » et leur projet d’impôt sur le revenu, il devient incontestablement une figure du centre droit. C’est bien ainsi qu’il siège et administre au ministère de la Guerre, dans la paix (1912-1913) comme dans la guerre (1914-1915). Cela ne l’empêche pas de rester une figure intéressante et importante de la vie politique, mais il ne s’agit plus de la gauche, même « responsable » ou « gouvernementale ». Cette évolution a été favorisée par des changements de vie, aussi bien dans la pratique de son important cabinet d’avocat que dans ses relations sociales ou sa nouvelle vie de famille, après son mariage et la naissance de ses enfants. Bien entendu, cela n’invalide pas par principe les grands choix politiques de ce nouveau leader de la famille modérée qui, d’une certaine manière, veut continuer la politique de Waldeck-Rousseau. Si son soutien sans faille à l’État-major pendant la première année de la guerre est controversé, sa gestion de l ’Alsace-Lorraine en 1919-1920 est davantage approuvée. 

Chassé par le Cartel des gauches
Sa grande époque dure un peu plus de quatre ans, à la tête du le gouvernement après le départ de Clemenceau (1920) puis à la présidence de la République (1920-1924). Victime d’une exclusive compréhensible du Cartel des gauches hostile à ce président en effet « combattant », Millerand ne joue plus dès lors de grand rôle politique malgré son élection au Sénat, dans la Seine (1925-1927), puis dans l’Orne (1927-1940). Hostile à la politique de Briand dans le domaine international, il fait partie de ces modérés de plus en plus tentés par une révision constitutionnelle.

La biographie de Jean-Philippe Dumas est solide, fondée sur le dépouillement de nombreuses archives. Certaines de ses indications pourraient être parfois discutées, sans que cela ne porte d’ailleurs trop à conséquence. En revanche, la bienveillance qu’elle manifeste constamment à l’égard de son héros est peut-être un peu trop systématique. Il ne saurait évidemment être question de rouvrir pour le plaisir de vieilles polémiques, mais enfin les critiques et points de vue adverses auraient pu être mieux éclairés. Surtout, il ne nous semble pas possible de ne pas prendre toute la mesure du tournant opéré par Millerand dans les premières années du XXe siècle. Sans trop pratiquer le « en même temps », Millerand fut un homme de gauche, puis un homme de droite. Certes, toujours en républicain, accordons-le à Jean-Philippe Dumas, après ce vaste dossier en défense qui équilibre la précédente biographie plus critique de Jean-Louis Rizzo : Alexandre Millerand, socialiste discuté, ministre contesté et président déchu (L’Harmattan, 2013, L’Ours 433).
Gilles Candar

Article paru dans L’ours 520, juillet-août 2022.

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