L’OURS au théâtre : « Fric-frac, boulevard du rire », par ANDRE ROBERT

Pour une fois, cette rubrique va nous emmener au théâtre de boulevard (précisément au magnifique théâtre de Paris) avec la reprise de Fric-frac, d’Édouard Bourdet, créée en plein Front populaire au théâtre de la Michodière le 15 octobre 1936, avec dans les premiers rôles – excusez du peu – Arletty et Michel Simon.
À propos de Fric-frac, d’Édouard Bourdet,  mise en scène par Michel Fau, Théâtre de Paris).Édouard Bourdet (1887-1945), journaliste et auteur de pièces sans prétention, est aujourd’hui assez oublié, quoique son engagement politique et artistique ne fût pas négligeable. Il fut en effet nommé administrateur de la Comédie française par Jean Zay (une fonction qu’il occupera d’octobre 1936 à décembre 1940, date de sa démission). De notoriété publique, au grand dam des réactionnaires comme Brasillach, il donna un nouveau souffle à la vénérable institution, se consacrant alors au dépoussiérage du répertoire et réservant ses propres pièces à d’autres salles.

Fric-fracest un vaudeville en cinq actes. Dans le Paris populaire et gentiment voyou des années 30, Loulou, jeune femme légère et gouailleuse (dont l’homme, le « mec », le « mac » Tintin est en prison), a un pressant besoin d’argent. Tout commence par une scène champêtre très Front populaire (bords de Seine et bicyclettes de rigueur) qui réunit les quatre principaux protagonistes : Jo ami de Tintin, bras cassé de la cambriole, Loulou elle-même, très pimpante dans sa robe printanière, Renée, fille revêche du bijoutier Marcandieu, rêvant – malgré les apparences – d’épouser Marcel et Marcel, employé du précédent, qui en pince pour Loulou. Au deuxième acte, nous voici dans la bijouterie où l’hystérie de la fille du patron conduit au renvoi de Marcel, lequel va glisser à son insu, par désir de Loulou, vers la délinquance. Le troisième acte a pour cadre le bistrot où se réunissent « filles » et mauvais garçons, ce qui nous vaut – à propos d’un autre vol qui tourne mal, quoique sans drame – de savoureuses saynètes. Le quatrième moment se passe dans la chambre de Loulou, en présence de Jo et Marcel, passablement ivres quand s’enclenche l’action de dévaliser la bijouterie. Enfin, le cinquième acte nous ramène de nuit dans la bijouterie où se commet le fric-frac complètement raté qui va jeter Marcel dans les rets d’un mariage, répulsif pour lui, avec la fille de son patron.

Du pur divertissement
Rien de sérieux là-dedans ; comme on le voit, c’est du pur divertissement mais de bon aloi. Si la scène d’exposition est un tantinet longuette, Édouard Bourdet avait manifestement le sens du dialogue et de la répartie (un modèle pour Audiard ?) : on s’amuse constamment et rit de bon cœur, notamment de l’entrechoc entre l’argot et le langage policé, que pratique le « cave » Marcel.
C’est Michel Fau qui, jouant avec le talent multiforme qu’on lui connaît le rôle de Jo, signe – assisté de Quentin Amiot – une mise en scène pétillante et inventive sachant néanmoins rester sobre (car, dans ce genre théâtral, il ne convient pas de trop en rajouter). Les décors, dus à Bernard Fau et Citronelle Dufay, participent beaucoup de la réussite du spectacle (grands panneaux joliment peints de fond de scène, et mobilier de vives couleurs au design loufoque, une porte par exemple se prêtant à des gags efficaces). À signaler aussi la qualité des costumes (dans le ton de l’époque avec ce qu’il faut d’amusant), de la lumière et du son (aux commandes respectivement : David Belugou, Joël Fabing, François Peyrony). Les dix comédiens qui accompagnent le meneur de jeu sont tous à saluer mais les premiers rôles se distinguent bien sûr. Julie Depardieu (Loulou) ne cherche pas à imiter Arletty ; elle impose une autorité toute en espièglerie qui lui est très personnelle. L’ex-duettiste comique Régis Laspalès convainc lui aussi, en utilisant le phrasé qui lui est si particulier, tout en n’en abusant pas, à juste titre. Enfin Émeline Bayart, dans le rôle de Renée, accomplit une performance remarquable en changeant avec bonheur de registre de voix et de comportement, passant de la tonalité de fille un peu triste et bougonne aux grands éclats hystériques qui déclenchent notre hilarité.
Bref, dans ce genre où il est difficile de ne pas être vulgaire ou tout simplement plat (en prétendant être drôle), un spectacle idéal de fin d’année.
André Robert