Crises et reconfigurations partisanes, par ALAIN BERGOUNIOUX

Pierre Martin donne ici la synthèse des nombreux travaux de politique électorale comparée qu’il a menés depuis quelques décennies déjà.  Son livre à l’ambition d’expliquer les évolutions des systèmes partisans dans les démocraties libérales depuis 1945.
A propos du livre de Pierre Martin, Crise mondiale et système partisan, Presses de Sciences Po, 2018, 326p, 24€)
Article paru dans L’OURS 483, décembre 2018, page 4.Il s’agit des pays où se tiennent des élections libres. Il concerne, cela dit, essentiellement l’Europe et les pays de culture politique semblable, avec les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande auxquels s’ajoutent Israël et le Japon. On trouve donc dans cette étude une masse de données précieuses. Mais, dans le droit fil de sa thèse publiée en 2000 sur les réalignements électoraux avec les ruptures qu’ils entraînent, il présente maintenant une perspective théorique d’ensemble qui est sous-tendue par les interrogations que nous pouvons avoir sur l’avenir de nos démocraties représentatives au cœur même de l’Europe.

Théorie des clivages partisans
Le schéma d’ensemble proposé est clair. Il est fondamentalement structuré par la théorie des clivages partisans, élaborée par les politologues Seymour Lipset et Stein Rokkan dans les années 1960, renouvelée plus récemment par les travaux d’Hanspeter Kreisi. Les partis politiques, en effet, se créent et se développent principalement par les relations qu’ils expriment avec les lignes de fracture structurelles des sociétés. Les systèmes qui se sont mis en place à la fin du XIXesiècle, pour les partis modernes, et ont dominé une grande part du XXesiècle, ont obéi à quatre clivages clés : les oppositions entre les possédants et les travailleurs (le capital et le travail), qui a été le clivage majeur dans toutes les démocraties, mais également entre l’État et les Églises (principalement le catholicisme), le rural et l’urbain, les centres et les périphéries. Ces trois derniers clivages expliquent largement les différences nationales dans les systèmes des partis. La distinction entre la gauche (ou les gauches) et la droite (les droites) n’a pas le même sens, elle traduit une dynamique politique, aux contenus changeants, constitutive des vies démocratiques, qu’on la reconnaisse, la critique voire la nie. Ces clivages principaux permettent de bien comprendre les vies politiques nationales dans leurs différences jusqu’à la fin des années 1970. Si l’on excepte les États-Unis, les démocraties représentatives connaissent, jusque-là, quatre pôles identifiables, avec toute une gradation créée pour beaucoup par les modes de scrutin : une gauche, où se distingue principalement un pôle communiste plus ou moins fort ; une gauche de type social-démocrate ; une droite, où se différencient des partis libéraux et conservateurs avec un rôle important, dans plusieurs pays, de la démocratie chrétienne, des partis centristes ; et enfin des extrêmes droites faibles.

Crises des partis traditionnels
L’essentiel du livre est cependant consacré aux changements et aux transformations intervenus depuis les années 1980. Avant même la crise majeure de 2007-2008, financière et économique, les partis de gouvernement installés (« le club », dit l’auteur) tendent à perdre de leur influence et subissent un affaiblissement électoral et militant, alors que de nouvelles forces prennent consistance, les mouvements et partis écologistes, et les extrêmes droites, avec plus ou moins d’importance selon les pays. Les effets de la crise de 2007-2008 accentuent fortement ces tendances, en donnant un élan notable aux gauches radicales, et amènent même, dans quelques pays (dont le nôtre), un véritable effondrement des partis traditionnels de gouvernement induisant ainsi une reconfiguration des systèmes politiques entiers. Pierre Martin voit désormais, pour l’avenir, trois grands pôles organiser les systèmes politiques : un pôle démocrate et écologiste, remodelant l’ensemble des gauches, la social-démocratie se délitant ; un pôle libéral et mondialiste, regroupant la droite de la social-démocratie, les forces centristes, les partis de la droite libérale, proeuropéens ; un pôle conservateur et identitaire, unissant les droites radicales et les extrêmes droites. Évidemment, ce ne sont là que des tendances, les tensions et les oppositions au sein de chaque pôle rendent les réalités politiques nationales plus complexes et peuvent amener d’autres regroupements.

Les nouveaux clivages
Pierre Martin donne plusieurs séries d’explications pour rendre compte de ces évolutions. L’organisation en cours des systèmes politiques lui paraît être le produit de la mondialisation libérale qui a forgé deux nouveaux clivages structurants, le premier qui oppose « identité » et « cosmopolitisme », pour reprendre les mots de l’auteur, le second « alter-mondialisme et néo-libéralisme ». Ces clivages exercent leurs effets dans un contexte marqué par le recul de la croissance, les revendications individualistes dans nos sociétés, la critique des institutions, la constitution et l’isolement d’une « classe politique mondialisée ». Cette analyse, pour l’essentiel, relève d’un fond d’interprétation marxiste qui place au premier rang des causes les évolutions du capitalisme et sa crise actuelle. Ce qui introduit – même si l’auteur s’en défend – une part de déterminisme et de simplification. Les théoriciens marxistes de l’entre-deux-guerres n’avaient pas anticipé les possibilités d’un État social dans le cadre d’une économie de marché. Les difficultés actuelles rendent-elles impossible la mise en œuvre de nouveaux équilibres entre le marché et la démocratie ? La dénonciation d’« une classe politique mondialisée » est également discutable, en passant à côté de la nature des élites nationales qui ne sont pas – loin s’en faut – toutes semblables. De manière générale, il est toujours difficile de pondérer la part des causalités économiques et culturelles. Pierre Martin le sait bien qui parle d’un enchevêtrement des clivages. D’autant qu’il ne faut pas faire totalement l’économie de la vieille opposition entre la gauche et la droite, qui se recompose, certes, selon les enjeux, mais qui s’enracine encore fortement dans la question de la justice sociale. Bref, les futurs lecteurs l’auront compris, les analyses de Pierre Martin sont suggestives et permettent de nous orienter dans un monde changeant en nous posant les questions qui comptent.
Alain Bergounioux