dimanche 22 mai 2022
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L’imposture historienne de monsieur Zemmour, par FLORENT LE BOT

Imposture : « tromperie d’une personne qui se fait passer pour ce qu’elle n’est pas » (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey dir., 1998) (a/s de Laurent Joly, La falsification de l’Histoire. Éric Zemmour, l’extrême droite, Vichy et les juifs, Grasset, 2022, 136p, 12€)

Monsieur Zemmour n’est pas un historien, il en méprise le travail. Il ne se rend pas en archives, ne confronte pas les sources et ne lit les travaux des historiens (quand il les lit) qu’avec des lunettes idéologiques qui en détournent les conclusions. À l’instar de Winston dans le 1984 de George Orwell, monsieur Zemmour réécrit le passé pour le mettre en cohérence avec ses vieilles lunes d’extrême droite.

Laurent Joly propose dans cet essai à la fois une généalogie des thèses de monsieur Zemmour et leur interprétation dans le contexte politique actuel. 

Du point de vue généalogique, il puise dans le creuset des extrêmes droites françaises (Charles Maurras et l’Action française, ainsi que Maurice Barrès et Edouard Drumont notamment, au tournant des XIXe et XXe siècles) pour élaborer une vision organiciste et exclusiviste de la Nation. Laurent Joly, en spécialiste de l’antisémitisme sous la IIIe république et des mesures antisémites durant la Seconde Guerre mondiale, rappelle que dès 1945 des plumitifs d’extrême droite ont nié la réalité de la politique antisémite du gouvernement du maréchal Pétain et l’effectivité du concours offert par ce dernier aux déportations orchestrées par les nazis. La théorie des « deux cordes » (sous-entendu à l’arc de la France) ou encore celle de « l’épée » et du « bouclier » (de Gaulle le combattant, Pétain « le protecteur ») émerge alors comme substitut au réel (Pétain utilise d’ailleurs l’expression de « bouclier » lors d’une audience à son procès, le 23 juillet 1945). L’idée également que les deux auraient été « de mèche », s’entendant pour se répartir les rôles ; ce qui a ouvert à de sévères dénégations de la part de De Gaulle.

Il s’agit de le redire ici avec fermeté. Non, Pétain et son gouvernement n’ont pas mené une politique de protection, ni vis-à-vis des juifs de France en général, ni même à l’égard des juifs français : que l’on pense notamment aux dénaturalisations consécutives à la loi du 22 juillet 1940 qui frappent de très nombreux juifs installés en France depuis les années 1920 (cf. Claire Zalc, Dénaturalisés. Les retraits de nationalité sous Vichy, Seuil, 2016), aux spoliations des biens et entreprises « juives » étendues à l’ensem­ble du pays par la loi de Vichy du 22 juillet 1941 (Joseph Billig, Tal Bruttmann, Jean-Marc Dreyfus, Laurent Joly, Florent le Bot, etc.), ou encore aux déportations d’enfants juifs français nés de parents étrangers (Serge Klarsfeld). Les travaux sont nombreux, étayés, fruits d’années de longues et patientes recherches. Les débats ont eu lieu entre historiens : les faits sont établis. Postuler d’une « doxa » inspirée de l’étranger (Robert Paxton, La France de Vichy, 1973) est décidément mal connaitre et mal considérer le travail individuel et collectif des historiens de métier (Marc Bloch).

L’Union des droites
Alors pourquoi tout cela ? L. Joly propose deux éléments d’interprétation. En niant la réalité de l’antisémitisme de Vichy, monsieur Zemmour a comme objectif de faire tomber « l’interdit » empêchant la droite libérale et gaulliste de se réunir avec l’extrême droite pétainiste. « L’union des droites » se ferait ainsi sur le lit de l’histoire. Qui plus est, en niant, la part française dans les discriminations antisémites, la portée des politiques antimusulmanes voulues par monsieur Zemmour se verrait ainsi relativisée.

Il reste à s’interroger sur l’écho que reçoit monsieur Zemmour dans la société française d’aujourd’hui. Et là s’ouvre devant nous une grande béance… Florent Le Bot

Lecture de salubrité publique, par ARTHUR DELAPORTEZemmour contre l’histoire, Collection Tracts (n° 34), Gallimard, 64 p, 3,90€ 

Ce tract (collection bien nommée) arrive tard, mais il est à mettre entre toutes les mains. Des historiens de métier, chacun dans leur domaine de spécialité (J-L Chappey, L. Joly, Cl. Gauvard ou S. Thénault), démontent, une par une, certaines des plus grosses contre-vérités historiques proférées par E. Zemmour. À partir d’une citation, de courts chapitres partent d’un élément historique pour rappeler la vérité, les faits, et mettre en évidence les mensonges et les énormités d’un polémiste sans scrupule : Clovis n’a jamais été oublié, Dreyfus n’est pas coupable, Vichy n’a pas protégé les juifs français… Cela va mieux en le lisant, en le disant. A. D.

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