La tyrannie des bouffons. Sur le pouvoir grotesque clôt une série de quatre ouvrages qui dessinent la décomposition accélérée de la condition politique que l’essayiste et chroniqueur à Mediapart Christian Salmon voit à l’œuvre depuis 1990. Dans Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La découverte, 2007), il analysait comment l’art de la mise en scène avait remplacé celui de gouverner. La Cérémonie cannibale (Fayard, 2013) dévoilait « la dévoration » par les médias de l’homme politique et la substitution de « l’exhibition de la personne » à « l’incarnation de la fonction présidentielle ». L’Ère du clash (Fayard, 2019) retraçait l’ouragan qui selon l’auteur emporte la scène démocratique de nos sociétés hyper-connectées et hyper-médiatisées dans « la spirale du discrédit », en s’appuyant sur l’émergence d’une nouvelle « rationalité algorithmique » imposée par les GAFAM.
Entretien à paraître dans L’ours 504, janvier 2021

Qui sont les « bouffons » ?
Quand j’utilise dans mon livre le terme de « bouffons » au sujet de certains personnages historiques ou politiques , ce n’est pas pour m’en moquer ou pour les ridiculiser. Ce terme, comme celui de « pouvoir grotesque », désigne une catégorie historico-politique particulière de gouvernements, de gouvernants, de présidents ou de premiers ministres. Leur spécificité, qui est apparue clairement pendant la période de la pandémie, correspond au fait qu’ils assurent leur hégémonie sur la population, font campagne, sont élus, gouvernent, non pas en dépit de leur incompétence, mais au contraire à la faveur – si j’ose dire – de cette dernière. Ce pouvoir qui coïncide avec un discrédit général transgresse de manière paradoxale le statut, les habitus et la rhétorique du gouvernement. Il gouverne, non pas en dépit de cette irrationalité, mais dans une logique rationnelle de cette irrationalité. Et s’il n’obéit pas aux catégories usuelles de la gouvernance ou de la présidentialité d’un régime démocratique, cela signifie que son pouvoir ne lui vient que de lui-même.
On observe ce pouvoir grotesque avec Bolsonaro au Brésil, Boris Johnson en Grande-Bretagne, Modi en Inde et évidemment Donald Trump aux États-Unis. Tous, pendant la pandémie, n’ont pas seulement nié la gravité de la crise sanitaire, mais l’existence même de cette dernière. Ils l’ont fait en jetant systématiquement le discrédit sur l’opinion des épidémiologistes, sur les statistiques du nombre de personnes contaminées et de malades, affirmant ainsi un pouvoir sans contrôle.

Qu’est-ce que « la politique du discrédit » ?
Ce pouvoir grotesque a émergé avec ces dirigeants qui jettent le discrédit sur tout et sur toute parole autorisée, qu’elle provienne des journalistes, des hommes politiques, de l’opposition ou des épidémiologistes dans le cas de la pandémie. Cette politique du discrédit surfe sur ce que j’appelle « la spirale du discrédit ». D’où la question de sa durabilité et celle de la persistance de ce discrédit.
Ce dernier est apparu, selon moi, avec la crise de 2008 et la ruine de ce que j’appelle le « storytelling », c’est-à-dire ces récits néolibéraux qui, pendant trente ans, ont alimenté la communication des pouvoirs politiques. La crise des subprimes a provoqué l’effondrement de toutes ces histoires, parce que, tout simplement, les gens ont cessé d’y croire. Ils se sont alors tournés vers des agitateurs qui expriment le discrédit qu’ils ressentent. Ces « bouffons » manifestent le côté négatif du pouvoir. Ils le font par toutes sortes de performances et d’attitudes, et pas seulement via les mots et les critiques. Ce n’est pas un pouvoir qui cherche à s’accréditer ou à se crédibiliser, mais c’est au contraire un pouvoir qui jette le discrédit sur toutes les autres formes de pouvoir Et c’est ainsi qu’il gagne les élections, qu’il obtient l’assentiment des foules et qu’il se maintient au pouvoir. Et on l’a vu clairement lors de la dernière élection américaine où Donald Trump, bien que défait, a obtenu des scores très importants.

Quel est le rôle des réseaux sociaux ?
Depuis le triomphe de Donald Trump en 2016, la question généralement posée était la suivante : « Mais comment peut-il faire campagne ainsi, en utilisant le ridicule, la vulgarité, l’insulte, en menaçant de prison son adversaire et en sortant en permanence du cadre de la délibération et même de l’affrontement démocratique ? » Très souvent, la réponse était : « Ce n’est pas possible, il ne va pas être élu ». Et une fois qu’il a été élu, beaucoup ont dit : « Ce n’est pas possible, il ne va pas gouverner très longtemps. Il ne restera pas au pouvoir. » Et il s’est maintenu au pouvoir. On voit aujourd’hui qu’il a même failli être réélu.
Pour comprendre la logique qui est derrière tout cela, il faut s’intéresser aux GAFAM, aux algorithmes et aux réseaux sociaux. Il existe en effet une relation forte entre cette gestion grotesque du pouvoir qui jette le discrédit, comme je l’ai dit, sur tous les pouvoirs autorisés, et la manière dont ce discours se diffuse et va être repris par les réseaux sociaux. Cela s’explique par le fait que les réseaux sociaux fonctionnent à la transgression. C’est-à-dire que plus un message est transgressif, plus il est insultant, plus il est ridicule, plus il est grotesque, en d’autres termes, plus il sort du cadre normal d’une discussion raisonnée, plus alors il sera retweeté et partagé sur les réseaux sociaux. Les algorithmes s’en emparent et le démultiplient, créant ainsi une véritable vague de discrédit, d’insultes et de transgressions. Il existe donc une articulation entre le « bouffon » et l’algorithme. Évidemment, derrière l’algorithme, il existe des techniciens et des ingénieurs informaticiens. Ce sont donc ces figures du « clown » et de « l’informaticien » qui se sont imposées avec le pouvoir grotesque. Cette tyrannie des bouffons a pris le double visage du clown et de l’ingénieur informaticien.
propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean

Aux limites de la démocratie, par ISABELLE THIS-SAINT-JEAN (a/s de Christian Salmon, La tyrannie des bouffons. Sur le pouvoir grotesque, Les Liens qui libèrent, 2020, 221p, 16€)

La « tyrannie des bouffons » à laquelle Christian Salmon consacre son dernier ouvrage correspond selon lui à « la phase ultime de cette décomposition » de la scène démocratique. 

Cette dernière étape a été ouverte par l’émergence d’une nouvelle générations de leaders politiques qui, à travers toute la planète, de Trump, à Bolsonaro, en passant par Salvini, mais également Boris Johnson ou Viktor Orban, exercent « un pouvoir grotesque ». Il emprunte à Michel Foucault la définition de ce dernier : « La souveraineté grotesque opère non pas en dépit de l’incompétence de celui qui l’exerce mais en raison même de cette incompétence et des effets grotesques qui en découlent. » Le terme de « grotesque » est donc à prendre « dans son sens premier » pour désigner « ce qui franchit les limites et qui mêle les genres ».

Les bouffons « transcendent les usages politiques, bouleversent les formes et les rituels institutionnels, se jouent des affiliations idéologiques et ne semblent relever que d’eux-mêmes, de cette force obscure qui ne vise pas à instituer, mais à desinstituer le pouvoir politique. Trump et ses hologrammes sont les figures politiques de ce discrédit généralisé (nous soulignons). Partout le pouvoir grotesque assoit sa légitimité de manière paradoxale : non pas sur le crédit qu’inspire la personnalité politique ou son programme et que consacre l’élection, mais sur le discrédit qui frappe le système politique. » Et si de profondes divergences idéologiques séparent ces différentes figures des « bouffons », tous « incarnent le discrédit qui frappe la sphère politique, ses partis, son personnel, ses usages et jusqu’à la forme que peu prendre le charisme de ses chefs. Tout ce que l’on peut dire d’eux c’est qu’ils sont “grotesques” ». 

Dans ce livre, l’auteur en dessinant les portraits grimaçants de ces différents bouffons met en lumière les mécanismes du pouvoir grotesque « qui s’impose non plus à travers des récits crédibles, mais par le recours aux formes et aux rituels du carnaval. » Érigeant l’incrédulité « en croyance absolue », vouant au bûcher toute autorité – qu’elle soit politique, médiatique, scientifique ou intellectuelle –, les bouffons parviennent à fédérer tous les mécontentements et toutes les colères. La tyrannie des bouffons « orchestre le ressentiment des foules et réveill(e) les vieux démons sexistes, racistes, antisémites ». 

Si ses recettes sont celle de la téléréalité, son combustible est celui de la colère populaire, une colère si puissante que « la raison sembl(e) ne plus avoir de prise sur les événements ». Et leur apparition n’est pas « l’histoire de fou(s) qui se serai(en)t emparé(s) du pouvoir par surprise. Bien au contraire, (elle) dit la vérité de l’époque. »
Isabelle This-Saint-Jean