AccueilActualitéLa lecture d’un monde en crises, par ALAIN BERGOUNIOUX

La lecture d’un monde en crises, par ALAIN BERGOUNIOUX

Bouleversements, ce titre choisi par François Hollande, s’applique particulièrement bien à la période que nous connaissons actuellement. Nous vivons, en effet, une pluralité de crises. (a/s de François Hollande, Bouleversements. Pour comprendre la nouvelle donne, mondiale, Stock, 2022, 208 p, 15,50 €)

Les crises actuelles traduisent toutes des tendances profondes Ă  l’œuvre dans le monde : transformations gĂ©opolitiques, dont la guerre en Ukraine est la dernière et terrible manifestation, menaces terroristes, dĂ©fi climatique avĂ©rĂ©, pĂ©nuries Ă©nergĂ©tiques, rĂ©alitĂ©s migratoires, nouveaux enjeux Ă©conomiques avec l’ère numĂ©rique, et tensions et contradictions dans nos dĂ©mocraties. Tout cela dessine un paysage complexe et inquiĂ©tant, difficile souvent Ă  comprendre. Nous aurions dit, il y a quelques dĂ©cennies, qu’il s’agit d’un « livre d’intervention » pour rĂ©pondre Ă  l’urgence. Il en a les qualitĂ©s, la clartĂ© et la concision, il incite le lecteur Ă  approfondir chaque chapitre, selon ses intĂ©rĂªts, pour saisir toutes les dimensions des problèmes Ă©voquĂ©s. Aussi, sans reprendre tous les dĂ©veloppements prĂ©sents dans le livre, j’insisterai, dans cette recension, sur les principaux enseignements que l’ancien prĂ©sident en tire, avec les discussions qu’ils peuvent entraĂ®ner.

Face au projet « impérial » de Poutine
Le jugement portĂ© sur la nature de la guerre en Ukraine, voulue par Vladimir Poutine, et son rĂ©gime, est sans ambiguĂ¯tĂ©s. Les rencontres qu’il a eues avec le dirigeant russe, particulièrement lors de la crise de 2014, a nourri la conviction de François Hollande. Le projet « impĂ©rial » ne fait pas de doute avec la volontĂ© de reconquĂ©rir ou pour le moins de soumettre les pays russophones. Ce n’est pas l’OTAN qui a Ă©tĂ© l’agresseur au moment mĂªme oĂ¹ les Etats-Unis ne faisaient plus de l’Europe un enjeu majeur, pris qu’ils sont par leur confrontation avec la Chine. Ce sont les peuples de l’ancienne Europe de l’Est qui ont voulu adhĂ©rer Ă  l’OTAN, Ă  la recherche d’une protection – volontĂ© qui n’est pas injustifiĂ©e au regard de l’histoire et du prĂ©sent… Et, il y a lĂ  pas seulement un heurt d’intĂ©rĂªts. François Hollande rappelle justement que Poutine et son rĂ©gime se veulent des ennemis des valeurs dĂ©mocratiques. Il ne faut donc pas cĂ©der. La sauvegarde de l’Ukraine a un caractère stratĂ©gique pour les Ukrainiens, Ă©videmment, pour l’Europe bien sĂ»r, mais aussi dans le monde, car ce conflit a de fait une portĂ©e mondiale. MĂªme s’il est difficile de prĂ©voir l’issue de cette guerre, il aurait Ă©tĂ© intĂ©ressant que l’ancien prĂ©sident expose ce que pourraient Ăªtre les conditions d’un rĂ©tablissement d’une paix durable. C’est lĂ  une question ouverte qui ne peut que nous  prĂ©occuper.

Multilatéralisme et Union européenne
Dans son tour d’horizon des problèmes actuels, François Hollande tire, le plus souvent, la conclusion qu’il n’y aura pas de rĂ©ponses efficaces sans la construction d’un solide multilatĂ©ralisme. Or, nous en sommes, actuellement, très Ă©loignĂ©s. La crise de l’ONU, quasiment paralysĂ©e – hormis certaines missions humanitaires – en est la manifestation la plus visible. Il n’y a pourtant pas un seul grand problème qui ne puisse se rĂ©gler sans un respect de règles internationales Ă©tablies et sans de rĂ©elles coopĂ©rations. La responsabilitĂ© des États est donc majeure. La France doit y jouer son rĂ´le. Mais il faut, pour cela, bĂ¢tir des coalitions dĂ©cidĂ©es Ă  agir, et qui doivent dĂ©passer les clivages entre les pays occidentaux et les autres. Des rĂ©flexions sur ce point doivent prolonger les analyses proposĂ©es ici.

Engager un «saut fédéral » ?
Les lecteurs ne s’étonneront pas que l’Union europĂ©enne occupe une place importante dans la vision de l’ancien prĂ©sident. On y retrouve ses convictions ancien­nes et toujours rĂ©affirmĂ©es. L’Union europĂ©enne a fait preuve de rĂ©silience dans les crises qu’elle a traversĂ©es depuis 2008, crises financière, migratoire, pandĂ©mique, militaire, et a trouvĂ© des solutions, certes dans la difficultĂ©, qui peuvent paraĂ®tre inachevĂ©es, mais qui ont crĂ©Ă© des solidaritĂ©s et des outils nouveaux, qui Ă©taient hier hors de portĂ©e. Cela vĂ©rifie que les crises font l’Europe. Des lignes de fracture n’en subsistent pas moins, les unes dĂ©jĂ  fortes, comme avec la Hongrie, les autres potentielles. La force de souverainismes populistes dans de nombreux pays laisse prĂ©sager de notables crispations identitaires. François Hollande prend cependant parti pour de nouvelles avancĂ©es, il parle mĂªme d’un « saut fĂ©dĂ©ral ». Il dĂ©fend le passage du vote Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e pour les pays membres dans des domaines politiques essentiels, Ă  la place du vote Ă  l’unanimitĂ©. Cela supposerait une modification des traitĂ©s. François Hollande en dit les difficultĂ©s – plusieurs États ne voudront pas renoncer Ă  leur droit de veto. Il plaide donc finalement pour des « coopĂ©rations  renforcĂ©es », permises par la lĂ©gislation europĂ©enne actuelle. Nous revenons lĂ  Ă  la conception d’une Europe Ă  plusieurs vitesses Ă©voquĂ©e dès les annĂ©es 1990.

Des interrogations, aujourd’hui comme hier, peuvent Ăªtre formulĂ©es. Car, en mĂªme temps, l’ancien prĂ©sident demeure fidèle Ă  une conception française de l’Europe. Il faut se souvenir qu’à deux reprises quand des dirigeants allemands, en 1994 avec le plan Schauble-Lamers, en 2000, avec le ministre Joschka Fischer, avaient proposĂ© un approfondissement fĂ©dĂ©ral, les gouvernements français n’avaient pas donnĂ© suite. Aujourd’hui, c’est le chancelier Scholz qui, Ă  la fin aoĂ»t, a proposĂ© une vision qui constituerait, effectivement, un « saut fĂ©dĂ©ral Â», s’accordant avec plusieurs idĂ©es avancĂ©es par Emmanuel Macron en 20017. Il Ă©tait trop tard pour que François Hollande en tienne compte dans son livre, mais dans le fil de sa rĂ©flexion, il serait important d’apporter une rĂ©ponse pour ne pas laisser passer ce qui pourrait Ăªtre une chance pour l’Europe.

Défendre le projet social-démocrate
Ă€ juste titre, François Hollande termine sa rĂ©flexion sur la dĂ©termination nĂ©cessaire de nos dĂ©mocraties pour faire face aux crises qui tendent Ă  se cumuler actuellement. Car, il n’y a pas de politique efficace de dĂ©fense, pour ne s’arrĂªter qu’à l’urgence du moment, sans un « esprit de dĂ©fense ». Et, pour cela, il faut une vision collective qui puisse Ăªtre partagĂ©e. En Europe, il y a, et il y aura demain, une pluralitĂ© de visions et de lĂ©gitimitĂ©s nationales. Un sentiment d’appartenance peut, malgrĂ© tout, se forger. Pour François Hollande, le projet social-dĂ©mocrate qui a dĂ©jĂ  façonnĂ© les pays europĂ©ens plus ou moins fortement, peut nourrir ce sentiment, parce qu’il est construit sur des Ă©quilibres qu’appellent les dĂ©fis actuels, entre l’État et le marchĂ©, l’activitĂ© humaine et la protection de la nature, entre les libertĂ©s individuelles et la volontĂ© collective. Cela paraĂ®tra une pĂ©tition de principe Ă  certains, compte tenu des incertitudes politiques actuelles. Mais c’est un combat politique indispensable pour donner un contenu Ă  un projet politique ambitieux qui ne peut pas Ăªtre une abstraction.

Alain Bergounioux
Article paru dans l’OURS 522, novembre 2022

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