mardi 29 novembre 2022
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La lecture d’un monde en crises, par ALAIN BERGOUNIOUX

Bouleversements, ce titre choisi par François Hollande, s’applique particulièrement bien à la période que nous connaissons actuellement. Nous vivons, en effet, une pluralité de crises. (a/s de François Hollande, Bouleversements. Pour comprendre la nouvelle donne, mondiale, Stock, 2022, 208 p, 15,50 €)

Les crises actuelles traduisent toutes des tendances profondes à l’œuvre dans le monde : transformations géopolitiques, dont la guerre en Ukraine est la dernière et terrible manifestation, menaces terroristes, défi climatique avéré, pénuries énergétiques, réalités migratoires, nouveaux enjeux économiques avec l’ère numérique, et tensions et contradictions dans nos démocraties. Tout cela dessine un paysage complexe et inquiétant, difficile souvent à comprendre. Nous aurions dit, il y a quelques décennies, qu’il s’agit d’un « livre d’intervention » pour répondre à l’urgence. Il en a les qualités, la clarté et la concision, il incite le lecteur à approfondir chaque chapitre, selon ses intérêts, pour saisir toutes les dimensions des problèmes évoqués. Aussi, sans reprendre tous les développements présents dans le livre, j’insisterai, dans cette recension, sur les principaux enseignements que l’ancien président en tire, avec les discussions qu’ils peuvent entraîner.

Face au projet « impérial » de Poutine
Le jugement porté sur la nature de la guerre en Ukraine, voulue par Vladimir Poutine, et son régime, est sans ambiguïtés. Les rencontres qu’il a eues avec le dirigeant russe, particulièrement lors de la crise de 2014, a nourri la conviction de François Hollande. Le projet « impérial » ne fait pas de doute avec la volonté de reconquérir ou pour le moins de soumettre les pays russophones. Ce n’est pas l’OTAN qui a été l’agresseur au moment même où les Etats-Unis ne faisaient plus de l’Europe un enjeu majeur, pris qu’ils sont par leur confrontation avec la Chine. Ce sont les peuples de l’ancienne Europe de l’Est qui ont voulu adhérer à l’OTAN, à la recherche d’une protection – volonté qui n’est pas injustifiée au regard de l’histoire et du présent… Et, il y a là pas seulement un heurt d’intérêts. François Hollande rappelle justement que Poutine et son régime se veulent des ennemis des valeurs démocratiques. Il ne faut donc pas céder. La sauvegarde de l’Ukraine a un caractère stratégique pour les Ukrainiens, évidemment, pour l’Europe bien sûr, mais aussi dans le monde, car ce conflit a de fait une portée mondiale. Même s’il est difficile de prévoir l’issue de cette guerre, il aurait été intéressant que l’ancien président expose ce que pourraient être les conditions d’un rétablissement d’une paix durable. C’est là une question ouverte qui ne peut que nous  préoccuper.

Multilatéralisme et Union européenne
Dans son tour d’horizon des problèmes actuels, François Hollande tire, le plus souvent, la conclusion qu’il n’y aura pas de réponses efficaces sans la construction d’un solide multilatéralisme. Or, nous en sommes, actuellement, très éloignés. La crise de l’ONU, quasiment paralysée – hormis certaines missions humanitaires – en est la manifestation la plus visible. Il n’y a pourtant pas un seul grand problème qui ne puisse se régler sans un respect de règles internationales établies et sans de réelles coopérations. La responsabilité des États est donc majeure. La France doit y jouer son rôle. Mais il faut, pour cela, bâtir des coalitions décidées à agir, et qui doivent dépasser les clivages entre les pays occidentaux et les autres. Des réflexions sur ce point doivent prolonger les analyses proposées ici.

Engager un «saut fédéral » ?
Les lecteurs ne s’étonneront pas que l’Union européenne occupe une place importante dans la vision de l’ancien président. On y retrouve ses convictions ancien­nes et toujours réaffirmées. L’Union européenne a fait preuve de résilience dans les crises qu’elle a traversées depuis 2008, crises financière, migratoire, pandémique, militaire, et a trouvé des solutions, certes dans la difficulté, qui peuvent paraître inachevées, mais qui ont créé des solidarités et des outils nouveaux, qui étaient hier hors de portée. Cela vérifie que les crises font l’Europe. Des lignes de fracture n’en subsistent pas moins, les unes déjà fortes, comme avec la Hongrie, les autres potentielles. La force de souverainismes populistes dans de nombreux pays laisse présager de notables crispations identitaires. François Hollande prend cependant parti pour de nouvelles avancées, il parle même d’un « saut fédéral ». Il défend le passage du vote à la majorité qualifiée pour les pays membres dans des domaines politiques essentiels, à la place du vote à l’unanimité. Cela supposerait une modification des traités. François Hollande en dit les difficultés – plusieurs États ne voudront pas renoncer à leur droit de veto. Il plaide donc finalement pour des « coopérations  renforcées », permises par la législation européenne actuelle. Nous revenons là à la conception d’une Europe à plusieurs vitesses évoquée dès les années 1990.

Des interrogations, aujourd’hui comme hier, peuvent être formulées. Car, en même temps, l’ancien président demeure fidèle à une conception française de l’Europe. Il faut se souvenir qu’à deux reprises quand des dirigeants allemands, en 1994 avec le plan Schauble-Lamers, en 2000, avec le ministre Joschka Fischer, avaient proposé un approfondissement fédéral, les gouvernements français n’avaient pas donné suite. Aujourd’hui, c’est le chancelier Scholz qui, à la fin août, a proposé une vision qui constituerait, effectivement, un « saut fédéral », s’accordant avec plusieurs idées avancées par Emmanuel Macron en 20017. Il était trop tard pour que François Hollande en tienne compte dans son livre, mais dans le fil de sa réflexion, il serait important d’apporter une réponse pour ne pas laisser passer ce qui pourrait être une chance pour l’Europe.

Défendre le projet social-démocrate
À juste titre, François Hollande termine sa réflexion sur la détermination nécessaire de nos démocraties pour faire face aux crises qui tendent à se cumuler actuellement. Car, il n’y a pas de politique efficace de défense, pour ne s’arrêter qu’à l’urgence du moment, sans un « esprit de défense ». Et, pour cela, il faut une vision collective qui puisse être partagée. En Europe, il y a, et il y aura demain, une pluralité de visions et de légitimités nationales. Un sentiment d’appartenance peut, malgré tout, se forger. Pour François Hollande, le projet social-démocrate qui a déjà façonné les pays européens plus ou moins fortement, peut nourrir ce sentiment, parce qu’il est construit sur des équilibres qu’appellent les défis actuels, entre l’État et le marché, l’activité humaine et la protection de la nature, entre les libertés individuelles et la volonté collective. Cela paraîtra une pétition de principe à certains, compte tenu des incertitudes politiques actuelles. Mais c’est un combat politique indispensable pour donner un contenu à un projet politique ambitieux qui ne peut pas être une abstraction.

Alain Bergounioux
Article paru dans l’OURS 522, novembre 2022

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