Il y a 60 ans, Albert Camus recevait le prix Nobel de littérature, par Denis LEFEBVRE

Le 16 octobre 1957, le prix Nobel de littérature est décerné à Albert Camus. Il est le neuvième français à obtenir cette distinction depuis Sully-Prudhomme en 1901. Ce prix lui a été décerné « pour l’ensemble d’une œuvre qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes. » Il reçoit ce prix à Stockholm le 10 décembre suivant. Quels ont été les commentaires de la presse socialiste française ? Deux organes en ont parlé : Le Populaire de Paris et Le Populaire Dimanche, dans des papiers de style différent, et on remarque qu’ils n’ont pas évoqué la cérémonie de décembre… une autre actualité primait sans doute à ce moment-là !

Le quotidien du Parti, Le Populaire de Paris, est le moins prolixe. Il annonce cette distinction dans son édition du 18 octobre 1957, par un article à la « une », « Albert Camus prix Nobel de littérature », qui rappelle sans plus la vie et l’œuvre de l’écrivain. Le lendemain, Jean-Jacques Marzorati évoque cette question dans sa revue de presse quotidienne, mais en reprenant, guerre froide oblige, certains écrits de la presse communiste et communisante. Qu’on en juge. « Libération, écrit Marzorati, se borne à annoncer la nouvelle et laisse le soin à L’Humanité d’affirmer, tout en reconnaissant qu’Albert Camus est le neuvième Français à obtenir le prix Nobel depuis le début du siècle,
qu’on pourrait citer d’autres noms qui auraient plus que lui mérité cette haute distinction.’
Et, pour ceux qui ne comprendraient pas, le cosaque de service rappelle l’‘anticommunisme tenace’ de Camus qui ne doit être considéré par les militants du PC que comme
le ‘philosophe’ du mythe de la liberté abstraite… l’écrivain de l’illusion… dont l’œuvre lugubre, de la révolte stérile, est aussi le cri de détresse d’un monde condamné.’
C’est peut-être, après tout, le plus bel hommage qu’ait pu souhaiter celui donc Jacques Lemarchand, dans Le Figaro, disait qu’il est
un homme chez qui la sagesse et le courage mêlés ont trouvé leur plus belle expression dans l’amitié délibérée pour les hommes.’
Les perfidies des assassins de la liberté ne peuvent certes pas atteindre l’écrivain et le penseur auquel Georges Altman avait raison de reconnaître hier, dans Franc-Tireur,
l’une des plus grandes qualités de cœur : la fidélité à ce qu’il est.’ »

On le voit, avec ce papier de Marzorati, nous sommes en plein dans la politique, dans la lutte politique, et même dans la polémique. « Hebdomadaire national du Parti socialiste », Le Populaire Dimanche porte un autre regard sur l’actualité, avec plus de recul et il dispose aussi de pages culturelles. Il peut donc s’attarder davantage sur cette question du prix Nobel de littérature, d’autant qu’un de ses chroniqueurs, Jean Sénard, connait bien Camus depuis les débuts de l’Occupation1. Il consacre un long papier à « Albert Camus témoin des humbles, écrivain de la liberté » dans Le Populaire Dimanche, 27 octobre 1957, p. 1 et 5.
La politique n’est pas absente de cet article… A quelle famille peut-il appartenir ? Sénard est affirmatif : « L’auteur de La Peste n’est pas de notre parti. Il n’est d’aucun parti ; et ce n’est pas un genre heureux que de faire parler les morts, les absents et les muets (ainsi que l’Est y excelle) pour en conclure qu’ils sont des nôtres et que, comme ils sont des nôtres, c’est la preuve que nous avons raison. Mais, tantôt rapproché dans l’action jusqu’à ne faire qu’un avec le parti socialiste, tantôt séparé de lui jusqu’à ne trouver qu’en la solitude l’accord avec soi-même nécessaire à son œuvre et, sans doute, à sa vie, Albert Camus, à nul moment, en nulle affaire, n’a pris une attitude incompatible avec les objets du socialisme ou sa doctrine. Je n’écrirai pas – ne le pensant pas – qu’il eut raison toujours contre notre parti quand il s’en tenait éloigné. Mais je dis que le socialisme doit connaître Albert Camus, méditer ses propos, s’enrichir à sa leçon. Car le plus grand malheur des religions, des philosophies, des institutions et des hommes est de s’endormir sur l’oreiller du conformisme, de pendre, mort, à un carcan fait de principes et de mots saints, bref, d’une symbolique dont nul, prêtres compris, ne mesure plus la portée. »
Sénard s’intéresse ensuite à l’homme Camus : « C’est un homme ! Sans vanité, sans mesquineries, sans intrigues. Haïssant la publicité. L’inutilité. Mais fier. Ayant, au départ, les dons d’intelligence, de talent, de volonté, de labeur obstiné qui font les œuvres fortes, il n’a pas voulu le succès, il n’a pas recherché la gloire mais, obstinément, la réalisation de soi. Et cet orgueil, cette fierté qui sont siens, il les aurait gardés intacts s’il était resté un petit professeur, un petit journaliste, à Oran ou Carpentras. […] Avec notre estime, Camus appelle notre tendresse et notre joie. N’est-il pas l’écrivain auquel une génération sceptique, lasse, et en partie sacrifiée, a confié de s’exprimer par délégation affectueuse ? »

On signalera enfin, dans le numéro du même hebdomadaire daté du 2 novembre 1957, un article de Georgette Llopis, « Albert Camus et l’Espagne républicaine ». La femme de Rodolfo Llopis, l’homme clé du socialisme et du syndicalisme espagnol en exil, estime dans son article que la République espagnole doit beaucoup à Camus. Elle revient aussi sur ce qui caractérise l’homme et son œuvre : « Albert Camus n’est pas seulement un grand écrivain, il est aussi une conscience ; il est le courage et l’amitié. »
Elle évoque le philosophe, le moraliste, le romancier, le journaliste, le résistant, l’homme engagé qui « n’a jamais hésité à sortir de sa retraite toutes les fois qu’il s’est agi de défendre une cause juste. […] Il a lutté par la plume et par la parole, assistant à tous les meetings de protestation ou de défense. Nous l’avons entendu crier la révolte de sa conscience, de son esprit et de son cœur contre toutes les tyrannies totalitaires, la répression, les procès d’aveux, les massacres, les trahisons des pays libres ou de nos grands organismes internationaux. »
En annexe à son texte, Georgette Llopis insère des extraits d’un article de Camus, « Fidélité à l’Espagne ».

1 Décédé le 3 novembre 1956 à l’âge de 53 ans, Jean Sénard était journaliste depuis l’avant Seconde Guerre mondiale : au Progrès de Lyon puis à Combat, dans l’équipe de Camus, avant de rejoindre Le Figaro littéraire. Ce militant socialiste avait notamment été candidat à Paris aux législatives de 1958.

[En 2010, L’OURS avait consacré un dossier spécial à Albert Camus, à l’occasion du 50e anniversaire de sa disparition. Le sommaire et quelques articles sont au bout de ce lien]