Et les Blancs furent battus par les Rouges, par CLAUDE DUPONT

Si l’on considère l’abondance et la flamboyance de la littérature qui évoque la révolution bolchevique, l’équipée des Russes blancs fait plutôt pâle figure. Une équipée qui est perçue comme celle de monarchistes revanchards, accrochés à leurs privilèges et soutenus, pour ne pas dire téléguidés, par des puissances capitalistes qui voulaient à tout prix éviter la contagion révolutionnaire. L’ouvrage de Jean-Jacques Marie permet de faire un point plus précis.
À propos du livre de Jean-Jacques Marie, La guerre des Russes blancs, Tallandier, 2017, 524p, 24,90€)

Article paru dans L’OURS 468 (mai 2017), page 6.

Jean-Jacques Marie a l’immense mérite de présenter avec clarté et précision une guerre qui apparaît généralement comme confuse et déroutante. Fort bien documenté, le livre mérite d’être salué pour son « objectivité » – même si le terme ne plaît pas aux historiens – puisque l’auteur, plutôt que de nous asséner ses propres analyses, préfère généralement citer les écrits ou les proclamations des dirigeants Blancs, dont on peut signaler qu’ils furent souvent sans illusion et sans indulgence pour leur propre camp,

Une victoire à portée de main
Les Blancs parurent, plusieurs fois, être à un doigt de la victoire. La révolution d’Octobre résulta d’un coup de force d’une poignée de bolcheviks, alors qu’une large majorité du peuple russe avait voté, à l’élection de la constituante, pour les socialistes révolutionnaires qui, pas plus que les mencheviks ou le parti de droite des Cadets, ne soutirent un régime qui dut aussi se débattre avec des insurrections populaires de paysans excédés par la lourdeur des réquisitions gouvernementales. En décembre 1918, les Blancs prenaient Perm et menaçaient sérieusement Moscou. En juin 1919, l’armée de Ioudenitch entrait dans les faubourgs de Petrograd. En octobre 1919, Denikine effectuait une percée spectaculaire qui le menait à moins de 300 kilomètres de Moscou. Et pourtant les Rouges tinrent bon et les Blancs connurent une débandade effroyable, après s’être un moment accrochés à la Crimée. En fait, l’intérêt majeur du livre c’est de nous offrir l’ensemble des raisons pour lesquelles les Blancs ne l’ont pas emporté, et même ne pouvaient pas l’emporter.

Des Blancs sans stratégie politique
D’abord et surtout ils perdirent la bataille de la propagande, en étant incapables de proposer une plate-forme politique. La plupart des dirigeants étaient au fond d’eux-mêmes monarchistes, mais ils se rendaient compte que les masses rejetaient toute idée de retour en arrière. Ils s’en tinrent donc à une ligne strictement militaire : d’abord gagner la guerre, écraser les bolcheviks, et c’est après la victoire que les décisions concernant les structures politiques et les réformes sociales seraient prises par une assemblée constituante démocratiquement élue. Or les paysans attendaient des engagements immédiats et concrets sur la reconnaissance de leur droit à conserver les terres qu’ils avaient occupées. Comme le disait Timochenko, le chef Blanc du parlement du Kouban : « Une guerre civile, c’est d’abord une guerre sociale et secondairement politique ». C’est ce que ne comprirent point les généraux Blancs.
Pas plus qu’ils ne comprirent que leur nationalisme russe très étroit détournait d’eux les peuples ou les minorités ethniques eux-mêmes en conflit avec les bolcheviks, les Polonais, Finlandais, Ukrainiens ou Cosaques qui hésitant à s’engager aux côtés des Blancs, qui ne répondaient que par l’affirmation de l’unité de la grande Russie à toutes les demandes d’indépendance et même d’autonomie. Certains firent défection à des moments décisifs.

L’absence de stratégie militaire
Quant à la conduite même des opérations, elle fut marquée du sceau du désordre et de la confusion. Compte tenu des réticences des milieux populaires, les armées blanches comptaient une proportion impressionnante d’officiers et d’étudiants. Or, on est surpris du manque d’enthousiasme – et c’est un euphémisme – des officiers dont beaucoup ne cherchaient que le refuge d’une planque administrative, en contribuant à développer une bureaucratie tentaculaire. Certes, les Rouges pouvaient compter sur des effectifs théoriques nettement plus importants.
Mais ils ne pouvaient en mobiliser qu’une partie et les Blancs auraient pu compenser leur infériorité numérique. Encore eût-il fallu au sommet un peu plus de cohérence et de cohésion. Les armées blanches étaient réparties sur quatre secteurs : à l’Est, en Sibérie, c’était l’armée de Koltchak, au Sud, dans la région du Don, celle de Denikine, au Nord-ouest, celle de Ioudenitch, au Nord-Est, celle de Miller, mais il n’existait aucune coordination entre elles, et la nomination de Koltchak au poste de général en chef n’eut aucun effet pratique. Les généraux avaient souvent entre eux des dissensions graves. Ainsi les rapports entre Denikine et son adjoint Wrangel étaient exécrables.
Un tel désordre au sommet ne pouvait qu’avoir des effets pervers. Les armées blanches n’avaient pas d’intendance, et les soldats vivaient sur l’habitant, ce qui ne leur attirait guère la sympathie du peuple. Trop souvent, le goût de la razzia l’emporta sur la volonté de vaincre et, dans les moments critiques, les trains servaient davantage à l’achemi­nement du butin qu’au transport des troupes.
Et il ne faudrait pas sous-estimer la diffé­rence de charisme entre les leaders des camps en présence. Certes, Denikine témoigne, dans ses écrits de belles qualités de lucidité et de finesse, mais ni lui ni ses collègues Blancs n’étaient des orateurs capables de galvaniser les foules. Leur personnalité était terne. On était bien loin de la flamboyance d’un Trotski dont les harangues savaient soulever les troupes.

Ainsi, la petite « armée des volontaires » orga­nisée par Denikine eut beau grossir et accumuler les victoires, les Blancs eurent beau contrôler un temps une grande partie des ressources du pays, l’échec était inévitable dans cette guerre qui fut marquée par des atrocités et des cruautés difficilement imaginables

Claude Dupont