14-18 en version Stars and Stripes, par JEAN-MARC BINOT

L’implication des États-Unis dans la Première Guerre mondiale est souvent réduite à la portion congrue, en raison de l’entrée tardive du pays, militairement parlant, dans le conflit. Cependant, la participation du Nouveau Monde est loin d’être marginale, comme le démontre l’étude d’Hélène Harter, experte de l’histoire américaine. À propos du livre d’Hélène Harter, Les États-Unis dans la Grande Guerre, Tallandier, 2017, 512p, 25,90€

Article paru dans L’OURS 468 (mai 2017), page 8.

En premier lieu, la neutralité du départ n’est pas synonyme d’inaction et d’indifférence. Aussitôt après l’attentat de Sarajevo, le président Wilson envoie l’un de ses conseillers, le colonel House, tenter une médiation. L’investissement humanitaire est énorme : près de 35 millions de dollars sont par exemple collectés au profit de la Belgique envahie. Anne Morgan, la fille du banquier, fonde le Fonds américain pour les blessés français (AFFW) et 150 000 personnes répondent à son appel aux dons. Washington autorise aussi les banques à prêter 80 millions de dollars aux Européens entre octobre 1914 et mars 1915.

L’apport des troupes américaines
Certes, au regard des chiffres, les États-Unis semblent un acteur secondaire. La guerre du côté de l’Oncle Sam ne dure que dix-neuf mois et les pertes de son corps expéditionnaire (116 000 tués, dont la moitié sur le front), vraiment opérationnel seulement printemps 1918, ne sont en rien comparables aux 1 400 000 Français et aux 920 000 Britanniques morts au combat. Deux millions d’hommes traversent l’Atlantique, mais seul un tiers des 90 divisions engagées combat réellement.
Cependant l’apport américain a permis aux Alliés d’éviter la catastrophe au printemps 1918, avant de lui donner l’avantage à partir de l’été. Malgré leur inexpérience, les unités, débarquées à Saint-Nazaire et Brest colmatent les brèches dans la Somme, puis dans les Flandres. En mai, les Marines se lancent à l’assaut du Bois-Belleau et Poincaré déclare que la 2e division US a « pratiquement sauvé Paris ». Huit divisions prennent part à la seconde offensive de la Marne en juillet et seize attaquent devant Saint-Mihiel en septembre. En outre, le nombre d’Américains morts dépasse largement, à l’exception de la guerre de Sécession, celui des conflits précédents (guerre d’Indépendance, guerre contre l’Espagne de 1898), d’autant que les soldats venus du Tennessee, du Texas ou de Virginie ne se battent pas pour défendre l’intégrité territoriale de leur pays. Il est même supérieur aux pertes cumulées des guerres du Viêt-Nam et de Corée réunies. Pour créer de toutes pièces une armée moderne (avec 128 000 hommes, leur armée ne pointe qu’au 17e rang mondial en 1916), les Américains ouvrent aussi largement leur portefeuille : 22 milliards de dollars, soit presque autant que les Français en quatre ans.

L’impact social de la guerre aux États-Unis
Hélène Harter met également en lumière un aspect méconnu, celui de l’impact social, économique et politique du conflit sur le sol américain. Contrairement aux déclarations du président Wilson, l’adhésion massive du pays à la guerre ne va pas de soi. Décidée pour pallier un manque de volontaires, la conscription est vécue comme liberticide dans certains États comme l’Oklahoma où certains fermiers se rebellent les armes à la main. 65% des mobilisés finissent par obtenir une exemption médicale, professionnelle ou familiale. Le ministère de la Justice met tout en œuvre pour pourchasser ceux qui veulent échapper au service, y compris en organisant des raids. On arrête en masse dans les stades, les cinémas et les lieux publics afin de vérifier la situation des hommes en âge de porter les armes : 150 000 personnes à Chicago entre le 11 et le 14 juillet 1918, 500 000 à New York début septembre !
Pour persuader la population du bien fondé de son choix, le gouvernement fédéral met en branle une propagande en mode industriel : 6000 communiqués de presse, une trentaine de brochures tirées à 75 millions d’exemplaires et des campagnes publicitaires culpabilisantes pour les hommes qui répugnent à porter l’uniforme. La guerre favorise l’essor d’un conservatisme prompt à dénoncer les « ennemis de l’intérieur » ou considérés comme tels : les immigrants de fraîche date dont on soupçonne la loyauté, les Américains d’origine allemande (10 % de la population) que surveille le Bureau of Investigation – l’ancêtre du FBI – avec les débordements habituels et ridicules, de l’interdiction de vendre des bretzels à Cincinnati ou de jouer du Beethoven en public à Colombus dans l’Ohio. Les militants anti-guerre de tout poil (socialistes, pacifistes, syndicalistes ou anarchistes) sont ipso facto rangés dans la catégorie des « non patriotes » et perçus comme une menace.

Guerre et ségrégation
En mai 1918, l’adoption du Sedition Act permet au gouvernement de poursuivre en justice tout individu qui s’oppose à sa politique en matière de conduite de la guerre : 6000 personnes sont interpellées et 1000 condamnées. La conflagration, qui accélère le flux migratoire du Sud vers le Nord des populations noires pour occuper des emplois dans l’industrie, favorise la résurgence du suprématisme blanc et élargit la zone d’influence du Ku Klux Klan. Le conflit n’estompe pas la ségrégation dans l’armée, miroir de la société américaine. Comme on craint de les former au combat de peur qu’ils ne se rebellent, les militaires noirs, qui n’ont aucune chance de dépasser le grade de capitaine, sont surtout affectés aux tâches d’intendance, au ravitaillement et à des unités du génie : à eux le transport, le déchargement des bateaux, la construction de routes, de voies ferrées ou de tranchées. Rassemblés dans les 92e et 93e  divisions, seuls 42 000 d’entre eux seront amenés à se battre. Leur bravoure est rarement reconnue. Décoré pour sa vaillance par les Français, le soldat Henry Johnson des Harlem Hellfighters ne sera récompensé par son pays qu’à titre posthume en juin 2015 par le président Obama.

Jean-Marc Binot