DEBAT : à propos de « L’idée du socialisme » d’Axel Honnet, par Philippe Quéré

Dans un ouvrage récemment traduit en France sous le titre l’idée du socialisme1, Axel Honnet propose une analyse stimulante de l’échec actuel du socialisme démocratique, en proposant d’en situer la source dans certains de ses présupposés originaux.Mais, avant, il reformule la conviction, l’idéal spécifique au socialisme. Selon lui ce mouvement a pointé la contradiction entre les valeurs portées par la révolution Française et la manière dont le développement de l’ère industrielle et du capitalisme ont dévoyé le sens de l’une de ces valeurs, à savoir la liberté, au détriment de l’égalité et plus encore de la fraternité. Le socialisme aurait alors façonné l’idée d’une « liberté sociale », une liberté qui ne soit pas la poursuite d’un pur égoïsme individuel, mais qui se développe dans un rapport aux autres, grâce aux autres. Les premiers socialistes avaient cherché à donner consistance à cette idée notamment dans leurs réflexions sur les associations, les coopératives, ou encore les phalanstères.

Les trois présupposés du socialisme
Mais trois présupposés vont, selon l’auteur, fortement limiter et obérer le développement du socialisme démocratique et sa capacité à réaliser cette « liberté sociale ». Premièrement, le socialisme va considérer que toute la dénaturation de la liberté en égoïsme provient de la forme capitaliste de la production industrielle, et ne va s’intéresser qu’à cela, en considérant qu’un changement d’organisation de la production résoudrait à lui seul la question. Cette focalisation a conduit le socialisme à passer souvent à côtés de nombreuses autres luttes d’émancipation, par exemple la lutte pour l’égalité femmes-hommes. Deuxièmement, le socialisme a considéré qu’il existait dans la société, une force déjà présente, qui ne demandait qu’à prendre conscience d’elle-même, pour agir dans l’histoire et porter son combat, en l’occurrence la classe ouvrière. Ici, les évolutions sociales et économiques ont mis à mal cette idée d’une classe pré-structurée et ayant des « intérêts objectifs communs ». Enfin, le socialisme s’est adossé à l’idée que les contradictions que produisait le capitalisme allaient nécessairement conduire à son renversement. Cette nécessité historique a notamment conduit les socialistes à avoir un rapport distendu, parfois hostile, à la démocratie politique libérale et notamment à ne pas se confronter à des enjeux d’expérimentations. Ce serait tout, tout de suite.

Ce sont là selon l’auteur, malgré la très grande diversité des courants du socialisme, trois présupposés qui ont pesé sur toute son histoire.

Le diagnostic d’un monde qui nous empêche de penser son dépassement est largement partagé. Axel Honnet commence son essai sur ce constat, comme Pierre Dardot et Christian Laval dans leur ouvrage Commun, ou encore dans un genre très différent Jean-Luc Marion dans sa Brève apologie pour un moment catholique, qui décrit la manière dont cela fait maintenant plusieurs dizaines d’années que nous n’arrivons pas à être en crise…

La question n’est donc probablement pas, pour celles et ceux qui veulent se revendiquer du socialisme, d’avoir à en clarifier l’idée, les idéaux, qui eux n’ont pas été discrédités, au contraire, par l’évolution de nos sociétés, mais à se confronter à la question de la concrétisation de ceux-ci, là où le socialisme s’est essoufflé.

Relever les défis
Pour ce faire notre premier défi est probablement de démontrer que l’émancipation est possible, cette action collective qui fait croitre la « liberté sociale » évoquée précédemment. Non d’attendre le grand soir, ni de gérer le monde des Hommes au moins mal, mais de faire éclore tout de suite ces communautés d’actions qui peuvent réellement, concrètement, changer les choses et permettre aux femmes et aux hommes de vivre cette liberté sociale.

Ces démarches doivent assumer une dimension expérimentale. Nous devons mieux dissocier les lois des politiques publiques. Nous ne changerons pas le monde en faisant des lois. Celles-ci peuvent y contribuer, elles peuvent ouvrir de nouveaux cadres juridiques d’action pour les femmes et les hommes. Souvenons-nous par exemple au tournant des années 2000 de la création des Sociétés Coopératives d’Intérêts Collectifs. La loi, en plus que de proclamer et d’organiser les droits fondamentaux des personnes, doit proposer des cadres d’action. Nous pouvons penser ici à une expérience comme les « Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée ». La loi est venue offrir un cadre juridique pour une action expérimentale. Pouvons-nous résorber le chômage de longue durée ? Pouvons-nous changer l’état des choses ? Nous avons là l’exemple que oui, c’est possible.

Les sujets « sociétaux » peuvent relever du combat socialiste, pour autant qu’ils ne soient pas d’autres formes du déploiement de la liberté égoïste. Comme l’a analysé Alain Touraine dans son livre La fin des sociétés2, beaucoup des nouveaux mouvements sociaux ne sont pas tournés vers les questions d’organisation de la production, mais vers la question de la reconnaissance des personnes. La défense de la dignité des personnes ne saurait être hors du champ des combats du socialisme. Mais si cette reconnaissance s’enferme dans une logique identitaire qui particularise et oppose, elle est par contre antagoniste à notre idéal de « liberté sociale ». Et le simple fait que cette vigilance soit nécessaire démontre que le dévoiement de la liberté en exaspération des égoïsmes n’est pas un mouvement propre et spécifique au monde économique. Et là aussi, les exemples ne manquent pas de combats pour la dignité qui s’organisent de manière collective et ouverte.

Notre combat sur les questions du droit du travail est également au coeur de cette bataille. Comment faire droit aux nécessaires adaptations des entreprises tout en en faisant des lieux d’épanouissement d’une co-construction, de cette « liberté sociale » ? Notre refus des ordonnances travail relève de cette analyse. Il faut des sécurités aux salariés, nous proposons notamment le renforcement de leur présence, via les syndicats, donc dans un cadre collectif organisé où à nouveau peut se réaliser cet idéal de « liberté sociale », dans les conseils d’administration. Le Compte Personnel d’Activité (CPA) était par ailleurs la première pierre d’une nouvelle sécurisation des parcours professionnels aujourd’hui mise à mal.

L’ensemble de ces démarches est porté par cet idéal d’une « liberté sociale », une liberté individuelle qui sait qu’elle ne peut s’épanouir que dans un dialogue avec les autres libertés individuelles et non dans un monologue. C’est ainsi que sur chaque sujet, local, particulier ou général, une délibération doit associer le plus de personnes possibles, car c’est ainsi qu’à la fois chacune et chacun fait entendre son avis mais le forme également, et qu’un diagnostic le plus précis possible de chaque sujet est réalisé ainsi qu’une réflexion sur les actions visant à les résoudre. Cela nous engage sur les chemins de la démocratie participative, continue, délibérative, ou autres qualificatifs. Et là aussi nous voyons la société foisonner d’expériences diverses de rénovation de notre démocratie. Mais là aussi, certaines sont dans la recherche de démarches, de procédures, de co-construction, de délibération, alors que d’autres renvoient notre société à la simple somme des individualités qui n’auraient d’autre voeux que de faire entendre leurs demandes singulières. Encore une fois, nous voyons la possibilité du dévoiement de la liberté dans un autre champ que le champ de la production économique. Là aussi nous avons à proposer, expérimenter, des dispositifs à même de faire émerger la liberté sociale.

Ainsi, si nous pouvons nous accorder avec Axel Honnet sur le faite qu’il n’existe pas une « classe » déterminée par des « intérêts objectifs communs », prête à surgir pour porter cette nouvelle société que nous appelons, nous faisons le constat que notre société bruisse de ces initiatives, dans tous ces domaines (les différentiations fonctionnelles décrites par Axel Honnet) que nous avons rapidement balayés, de femmes et d’hommes qui se rassemblent, font ensemble, pour la dignité et l’émancipation. Nous ne présupposons pas une classe sociale, nous n’imaginons pas non plus une avant garde éclairée qui voudrait faire un « homme nouveau », nous nous contentons de considérer que les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité n’ont pas été formulés par hasard, et correspondent effectivement à des aspirations universelles que beaucoup d’hommes et de femmes cherchent concrètement à réaliser. C’est en leur nom que nous voulons et devons réouvrir l’avenir.

Inventer de nouveaux outils
Nous le voyons, pour porter à nouveau ce vieil idéal du socialisme, il nous faut des outils, des méthodes, et donc en fait un parti, neufs. Non pas un mouvement, où la « base » acclame le leader, mais une organisation comme beaucoup de femmes et d’hommes dans notre société l’appellent. Une organisation qui elle-même illustre, incarne, expérimente, réalise, des dispositifs de liberté sociale. Un parti qui offre un cadre de délibération, un parti qui offre des cadres d’action, qui soutienne ces expérimentations qui feront changer l’état de chose de ce monde et démontreront donc au plus grand nombre que nous pouvons changer notre société. Un parti qui soit un panel de fonctions supports pour des communautés locales et, ou thématiques de femmes et d’hommes qui s’engagent, qui expérimentent et délibèrent sur la base de ces expériences. Nous retrouverions là dans une forme renouvelée l’invitation classique des partis politiques de gauche à l’attention de leurs membres d’avoir également des engagements associatifs et syndicaux.

Une concrétisation possible de cette démarche, à l’issue de l’actuelle période intermédiaire des forums organisés par les militant(e)s et sympathisant(e)s, serait que sur chacun des enjeux programmatiques qui émergeront de l’analyse de ces forums, le parti socialiste adopte une organisation à même de permettre à ses adhérent(e)s mais aussi à toute personnes intéressée, de s’engager dans l’élaboration de projets visant à résoudre concrètement certains sujets identifiés, en concevant et mettant en oeuvre des actions, ainsi qu’en diagnostiquant les éventuels enjeux législatifs pouvant contribuer à ces solutions, et en organisant et expérimentant de nouvelles formes de délibérations démocratiques sur ces sujets.

C’est à cette condition que nous pourrons à la fois retrouver une légitimité pour celles et ceux qui auront, dans le cadre de nos institutions et de notre débat public, à porter ces innovations et cette vision au nom de ce collectif renouvelé, et conforter, préciser, décliner, cette même vision, ce projet de société.

Si le coeur de l’idéal socialiste est de réaliser dans notre société une liberté sociale, par laquelle chacune et chacun puisse réaliser sa liberté personnelle, s’émanciper, voir sa dignité reconnue, alors c’est bien la forme de nos relations que nous souhaitons changer. Alors commençons sans attendre, changeons nous-même nos relations, notre organisation, notre délibération, nos actions.

Pour percer la chape d’impuissance qui pèse sur notre société, qui décrédibilise la politique, qui laisse penser que les choses sont ce qu’elles sont, décidons, socialistes, d’être différemment, décidons de faire, maintenant.

Philippe Quéré

(sur cet ouvrage, lire aussi la critique par Alain Bergounioux parue dans L’OURS 471.

1 Axel Honnet, L'idée du socialisme, Ed. Gallimard, Coll. NRF essais, 2017.
2 Alain Touraine, La fin des sociétés, Ed. Seuil, Coll. La couleur des idées