DEBAT : Réflexions intempestives sur l’accentuation de la crise de la démocratie, par Paul Arrighi 

La crise de la démocratie est aussi une crise des modes de désignation et de représentation. L’on est passé trop vite sur le séisme qui a bouleversé la vie politique française. Sa dynamique mi révolutionnaire /mi conservatrice a été récupérée par son principal artisan, profiteur et dynamiteur, Emmanuel Macron.En fait depuis longtemps la France était comme une « cocotte-minute » qui bouillait et souffrait du sentiment que ses choix lui étaient systématiquement confisqués par une classe politique trop souvent étriquée et confite, en faux-semblants. Dans la réalité ces partis dit « de gouvernement » qui faisaient mine de se combattre s’entendent le plus souvent comme « larrons en foire » malgré des postures visant à se différencier poussées parfois jusqu’à la caricature mais, en fait, s’accordaient entre eux sur le principal, soit :

– 1°) La conservation des positions acquises leur assurant leur longévité par des alternances similaires au ressac des vagues électorales.

– 2°) la conservation d’un modèle économique « libériste » délaissant la nécessaire protection des couches modestes et des classes moyennes des ravages de la « mondialisation néo/libérale ».

– 3°) le maintien d’un statu quo Européen réduit à ses acquêts minimaux d’un marché unique oubliant de défendre ses propres les intérêts de nos Peuples, tels que l’avaient façonné les Britanniques qui l’ont depuis quitté.

– 4°) une vision au-delà des apparences « normales » ou « Jupitérienne » le plus souvent très autoritaire, centralisée et technocratique des institutions et de leur pratique.

Comme tout politique avisé, Emmanuel Macron a chevauché cette crise majeure pour mieux détourner les effets et le choc du bloc des « privilégiés » et s’est efforcé dans l’urgence de bâtir une « restauration » de nature bonapartiste, curieusement fondée sur le centre droit.

Bien sûr, une telle victoire n’aurait jamais pu être remportée par un homme seul, s’il n’a pas le bénéficie du feu vert des principaux pouvoirs dominants de notre époques, le monde de la finance et son expression qui a la faculté de s’imposer aux citoyen(ne)s les plus dépolitisées par le guidage effectué par les « chaînes» de télévision (qui n’ont jamais si bien portées leur nom) et se sont surpassées en capacité de duperie et d’ingérence démocratique.

Mais bien sûr, cette «  intrusion » et cette « captation des consciences» n’auraient pas été possible si les citoyen(ne)s n’étaient désabusés et même très en colère sur le mode de captation et de détournement de la volonté populaire depuis trop longtemps exercée par les deux partis en situation de duopole.

Car, de fait, les mécanismes de désignation interne au sein de ces deux partis échappaient depuis bien longtemps aux citoyens et même à leurs peu nombreux militants si peu écoutés et encore moins entendus et étaient réservés à une très étroite couche politique souvent cooptée par les « élites parisiennes », bien et même trop payées, masculines, reflétant très peu la jeunesse et la diversité sociale et exigeant d’être rompu au jeu de la casuistique politique où l’on perd un temps précieux.

A tant que de voir son rôle systématiquement nié, une partie des Français a préféré suivre le choix que lui suggéraient le « storytelling » des débats télévisés plutôt que de reconduire cette « élite politique » qui se refusait obstinément à les écouter.

Ce fut la chance que sut saisir Emmanuel Macron, homme pourtant issu du sommet de l’État, lequel nous rejoua la pièce qui avait si bien marché en 1958 et en 1962 du choix, mais cette fois-ci d’un jeune, « Bonaparte contre les partis ».

J’en tire la conclusion que les nouveaux mouvements qui sauront et pourront capter l’adhésion et la confiance d’une partie du Peuple doivent d’abord réfléchir à recréer une nouvelle forme de mode d’élaboration des messages politiques et de représentation des citoyens mieux adaptés à leurs vraies attentes et faisant une bien plus grande place à la méthode de démocratie directe et demi-directe.

Face à un gouvernement qui dirige « d’en haut », il est nécessaire de préparer un remplacement qui s’enracine à partir « d’en bas », c’est-à-dire au plus près du Peuple et de ses vraies préoccupations.

Il faut donc changer cet outil vieilli et déserté par les citoyens : « les partis » dont le plus neuf en date, « En Marche » est aussi le plus « Godillot », le plus hypercentralisé, le plus verrouillé et asphyxié démocratiquement.

Au parti idéologique exigeant de défendre la même vision du monde, il faut certainement préférer des formes plus souples et plus fluides fondées certes sur de grandes valeurs communes mais internalisant mieux la diversité de nos sociétés et ne gommant pas les différences.

Les « mouvements » de demain seront bien loin du premier modèle constitué par référence et imitation avec la social-démocratie allemande, d’avant la Première Guerre mondiale encore plus loin aussi du modèle bolchevique, fruit de la guerre, de 1914-1917, de la décomposition du tsarisme et de l’isolement d’un immense pays de paysans.

Il faut inventer autre chose que ce que la « gauche française » a longtemps connu, de plus souple, de plus en réseau, de plus réactif, de plus participatif et, surtout, de plus authentiquement démocratique. Il serait aussi indispensable de veiller à ne pas verser dans la cacophonie des égos qui a tant irritée telle qu’elle ne fonctionnait pas chez les « Verts » et les « Frondeurs ». Autant dire que pour les jeunes gens passionnés par l’action publique s’ouvre un chantier de travaux passionnants, une aventure humaine qui sera celle de notre jeunesse.

La période actuelle de décomposition politique généralisée qui frappe tous les partis m’incite à penser que des forces neuves renaîtront aussi « à gauche », si ce courant de pensée fait l’effort de ne pas esquiver les débats de fond et sait laisser aux citoyen(ne)s et adhérent(e)s leur liberté de pratiquer le libre débat, certes organisé et tolérant.

Ces futurs « mouvements » devraient laisser de côté le primat de la tactique au bénéfice de la détermination des enjeux de fond et d’une stratégie. Il n’est que temps de se doter d’une « théorie ouverte » fondée sur l’analyse des faits et d’un « corpus doctrinal » en phase avec la métamorphose que l’état du monde et de la France rendent indispensables.

Ils devraient s’efforcer de redonner toute sa place à ce que peut désormais représenter un « socialisme » fidèle à ses inspirations éthiques mais sachant aussi les replacer dans le cadre du monde nouveau et leur donner des débouchés concrets et pratiques dont en premier lieu celui de la préservation de l’écologie et de la justice sociale.

Paul Arrighi
(Décembre 2017)