De la solidarité ouvrière internationale, par CLAUDE DUPONT

C’est une étude très riche, composée avec rigueur et clarté,
que nous présente Nicolas Delalande, un des coordinateurs
avec Michel Boucheron de l’Histoire mondiale de la France,
sur un aspect essentiel des luttes ouvrières de ces deux derniers siècles.

A propos du livre de Nicolas Delalande,
La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières,
Le Seuil, 2019, 360p, 24€Une première mondialisation économique balaie le monde au milieu du XIXe siècle, une mondialisation des échanges avec un marché globalisé, et qui a des répercussions multiples, notamment sur les cultures politiques. Face à ce déploiement et cet essor du capitalisme, s’esquisse la construction d’une véritable solidarité ouvrière, qui se traduit par la formation en 1864 de la première Internationale, l’AIT, dont le siège est à Londres. L’objectif est double : développer la notion de solidarité et en organiser les moyens. Sous l’influence des Britanniques, les mieux organisés, le soutien aux mouvements sociaux marque des points. Mais les obstacles sont nombreux.

Comment organiser la solidarité internationale ?
D’abord, au niveau de la conception même de l’organisation. Convient-il de fédérer ou de diriger ? L’Internationale doit-elle avoir une fonction de liaison ou un pouvoir d’impulsion ? Les tensions ne manquent pas, par exemple entre anarchistes et socialistes. Puis, au niveau de l’organisation financière. À la notion du don et des collectes ponctuelles, il est préféré celles du prêt, de l’échange et de la réciprocité. Chacun doit verser une cotisation annuelle. Mais les dirigeants des Trade Unions, habitués à une gestion saine et transparente, sont horrifiés par le dilettantisme des continentaux. Les cotisations rentrent mal. Les Proudhoniens considèrent que le crédit doit être gratuit. Pas question de placer les fonds pour récupérer des intérêts. Les employeurs se battent contre la constitution sous contrôle ouvrier de sociétés de secours ou de caisses de crédit mutuel. Ils préfèrent, comme Schneider au Creusot, en créer eux-mêmes. Au sein de l’Internationale, s’enfle un double courant de méfiance. Le conseil général de Londres accuse les fédérations nationales de précipiter des grèves mal préparées, qui coûtent cher et qui échouent. Les syndicats nationaux jugent les dirigeants de Londres pingres et timorés, trop tatillons et trop lents dans leurs interventions.
Il y eut néanmoins de beaux succès. Mais il faut constater que les actions les plus efficaces furent menées par les centrales syndicales « amalgamées », c’est-à-dire regroupant à l’échelle nationale les adhérents d’un même métier. On en eut la démonstration avec la grève des typographes de Leipzig en 1865 ou avec les grèves de cigariers. Il se crée, à partir de certains corps de métiers bien intégrés, une sorte d’aristocratie ouvrière, bien coordonnée, avec un trésor de guerre alimenté par de fortes cotisations, et c’est à l’échelon de ces métiers, de leur organisation locale et de leur articulation transnationale que se dessinent les actes de solidarité les plus efficaces.

Un argument poussait les travailleurs, même les plus favorisés, à envisager une aide internationale en faveur des grévistes d’autre pays. C’est qu’il fallait éviter un dumping qui risquait de favoriser l’arrivée d’ouvriers à revenus trop bas dans des pays aux salaires plus élevés. La lutte pour la limitation des migrations a toujours existé dans les milieux ouvriers, qui craignaient, avant tout, une menace pour l’emploi.

Luttes corporatives ou syndicalisme révolutionnaire ?
Les divergences conduisent à l’éclatement de la première Internationale en 1872. Mais la deuxième Internationale voit le jour en 1889. Son action est marquée par l’implication des masses dans les luttes sociales. Trois grosses fédérations se développent : les mineurs, les métallos et les transports. Ce sont désormais les Allemands qui ont le leadership. Vers les années 1900, les centrales ont une énorme capacité financière. De nouvelles revendications se font jour, comme la protection sanitaire. Mais le patronat tient bon, ayant de son côté renforcé sa cohésion. De nouveau, des désaccords se font jour. Les Britanniques, entre autres, s’inquiètent des progrès des revendications socialistes et d’une trop grande attente des interventions étatiques. Et ils se méfient de l’amateurisme et du romantisme qu’ils jugent verbeux de leurs camarades Français. Deux Europes sociales apparaissent clairement. L’une, portée par un syndicalisme de services, avec une centralisation des organes de direction, met l’accent sur les luttes corporatives ; l’autre, autour des Allemands, des Belges et des guesdistes, s’appuie sur un syndicalisme révolutionnaire, faisant davantage confiance à la spontanéité des masses et à leur capacité de mobilisation.
Il y eut de forts moments de solidarité internationale, au moment de l’exécution de Sacco et Vanzetti, ou lors de la guerre d’Espagne. Mais la question de fond était sous-jacente : pouvait-on aller plus loin, renverser le capitalisme, par l’usage de la grève générale ? Les syndicalistes traditionnels l’emportèrent. On considéra que la grève générale ne pouvait avoir de sens qu’en visant un objectif bien précis, l’extension du droit de vote, par exemple.
La Révolution russe modifia les données. Désormais, c’est dans un climat de concurrence, pour affirmer la supériorité de tel type de société, que se situent les actions internationales. La solidarité avec les démocrates chiliens face à la répression de Pinochet, et celle avec les Polonais de Solidarnosc n’ étaient pas sur le même plan ni portées par les mêmes acteurs. Par ailleurs, les rapports de proximité – géographique, corporative, voire raciale – continuèrent à peser lourd.

L’heure des ONG
Une page s’est tournée, depuis l’effondrement du monde communiste, et l’affaiblissement du syndicalisme et de la social-démocratie. Ce sont les ONG qui ont pris la relève des actions de solidarité internationale. Mais, les différences sont sensibles. L’aspect caritatif est dominant. Les interventions ne sont plus fondées sur la similarité et la lutte, mais sur l’altérité et la compassion. La dissymétrie s’approfondit entre la mondialisation du capitalisme et la fragmentation du monde du travail. Dans la dernière phrase de l’ouvrage, Nicolas Delalande en fait le constat : « Sans coopération ni organisation, les mondes ouvriers ont peu de chance d’échapper au règne de la concurrence généralisée. Construire les solidarités de la mondialisation demeure une ardente obligation. »
Claude Dupont