Les partis socialistes et la reconstruction de l’Europe de 1944 à 1947, par GILLES VERGNON

Quelle part les partis socialistes européens
ont-il pris dans la reconstruction de leurs pays
après la Seconde Guerre mondiale ?
Une passionnante histoire croisée.

(à propos du livre de Jan de Graaf,
Socialism across the Iron Curtain. S
ocialist Parties in East and West and the reconstruction of Europe after 1945
,
Cambridge University Press, 2019, 320p, 75£)

Jan De Graaf, un jeune chercheur néerlandais aux compétences linguistiques impressionnantes (il mobilise dans son livre des sources et une bibliographie en sept langues, dont le tchèque, le polonais, l’italien, le français, sans compter l’anglais, l’allemand et le néerlandais !) s’attaque dans cet ouvrage à un sujet bien connu des historiens, le « moment radical » des années 1944-1947 et, plus précisément la place qu’y ont tenu les partis socialistes européens. Mais il innove largement en abordant son objet par le biais de l’histoire comparative en plaçant sous son microscope quatre partis, deux « de l’ouest », la SFIO et le Parti socialiste italien (PSI), deux « de l’est », le PPS polonais et le CSSD tchécoslovaque. Chacun des quatre est observé sous l’angle de sa presse, de sa littérature « grise » (résolutions et motions de congrès), d’archives produites par les militants et les dirigeants (les inépuisables fonds de l’OURS ont bien sûr été sollicités) mais aussi sous l’angle de sa production locale dans quatre villes sélectionnées en tant que « bastions » socialistes : Lille, Milan, Lodz (Pologne) et Plzen (Tchécoslovaquie).

Le poids des occupations
La thèse de l’auteur est forte et sera suivie tout au long des 300 pages du livre : les partis socialistes confrontés aux épreuves de la reconstruction matérielle et politique de sociétés chamboulées par la guerre et l’occupation nazie (ce qui est le cas aussi bien en France qu’en Tchécoslovaquie, en Pologne qu’en Italie) ont davantage en commun, quelle que soit leur position par rapport au rideau de fer, qu’avec des partis qui n’ont pas connu ces situations (le SAP de Suède ou le Labour Party). Surtout, les quatre partis choisis pour l’étude s’opposent deux par deux selon un clivage qui n’aurait, selon l’auteur, rien à voir avec la « guerre froide » (il est vrai pas encore vraiment commencée…) mais selon leur attitude par rapport aux questions posées par la reconstruction de leurs économies, de leurs sociétés et de leurs institutions (les quatre pays organisent des scrutins constituants entre 1945 et 1947). Il oppose ainsi d’un côté la SFIO et le CSSD, plus « occidental » que les socialistes polonais ou roumains et, de l’autre, le PSI de Pietro Nenni, bien plus « radical » que son parti frère transalpin et le PPS qui n’est pas (ou pas principalement) un parti « socialiste Molotov», colonisé par des agents soviétiques. Jan de Graaf montre ainsi, sources à l’appui, que les deux premiers, enracinés dans une tradition de coalitions (Bloc des gauches, Cartel, Front populaire en France) ou de participations gouvernementales (le CSSD participe au gouvernement de Jan Masaryk fondateur de la république tchécoslovaque en 1918, puis à la plupart des gouvernements jusqu’en 1938) ont un rapport positif à la démocratie représentative et un rapport confiant à leurs propres sociétés et à leurs histoires. Bohumil Lausman, leader du CSSD, exalte ainsi le caractère « naturellement démocrate » du peuple tchèque, depuis l’épopée médiévale des Hussites jusqu’à Masaryk et Bénès, tandis que la SFIO fait fond sur l’héritage de la Révolution française.

Enraciner la démocratie
Les deux autres partis, PSI et PPS, qui ont connu beaucoup plus tôt l’épreuve de longs régimes autoritaires (dès 1922 en Italie, régime de Pilsudski et de ses successeurs en Pologne) sont hantés par leurs échecs des années 1920, très réservés quant au potentiel démocratique de leurs sociétés respectives et convaincus du caractère vital de l’alliance avec les communistes pour barrer la route à une résurgence des « forces réactionnaires » telle que la connaît la Grèce. Seule une épuration et une transformation profondes des sociétés italienne et polonaise, quitte à user avec les communistes de moyens temporairement autoritaires, peuvent enraciner une « vraie démocratie », qui n’a, comme l’affirme Lelio Basso en 1948 rien de commun avec le « formalisme démocratique ».

Les quatre partis développent cependant des positions plus homogènes quant à la reconstruction économique, défendant les « sacrifices » nécessaires, la discipline au travail sans différence fondamentale avec les communistes, et en décalage avec les aspirations de leurs électorats, particulièrement les « nouveaux venus » dans la production industrielle (femmes, jeunes ruraux) dont on fustige fréquemment « l’égoïsme » revendicatif.
L’ouvrage de Jan de Graaf est passionnant de bout en bout et sa lecture, décapante, s’avère indispensable à tout historien ou à toute personne intéressée par la période. On peut néanmoins faire quelques observations. Sans faire des Soviétiques (et des communistes locaux…) des dei ex machina, peut-on traiter des partis socialistes polonais et tchécoslovaque sans faire précisément référence à leurs activités, leurs pressions et leur noyautage ? C’est là une vraie question, que l’auteur, tout occupé à s’extraire du « paradigme de la Guerre froide », ne traite pas vraiment. De la même façon, on peut discuter l’échantillon comparatif choisi : les cas de l’Autriche ou de la Hongrie (voire de l’Allemagne…) auraient sans doute apporté un autre éclairage. Mais ces remarques ne font qu’inciter au développement des études comparatives en histoire politique.
Gilles Vergnon