Forcenés, d’après Philippe Bordas (vu en avant-première). Théâtre “Le 11” (bd Raspail) salle 1 à 10h15, du 4 au 23 juillet (relâche les 10 et 17).
Léo Gardy, mis en scène par Jacques Vincey, est un véritable cycliste-acteur qui se livre en direct à une performance sportive, tout en disant des fragments du beau texte de Philippe Bordas, Forcenés (Gallimard, Folio, 2013). Tandis que des images des héros de la route sont projetées en fond de scène, installé sur un home-trainer (dont les niveaux variables de sollicitation physique sont visibles), Léo Gardy est tour à tour Anquetil (à tout seigneur tout honneur), Bartali, Coppi, Gaul, Aimar, les frères de Vlaeminck, Hinault… Le Tour de France bien sûr, Bordeaux-Paris, course aujourd’hui supprimée, Paris-Roubaix, et d’autres chemins de souffrance et d’exploits, défilent, ravivant nos souvenirs: sur ces lieux, les célèbres ‘forçats de la route’ se sont confrontés, et se confrontent toujours, mais dans un autre contexte, à un improbable absolu.
A travers l’adaptation et la mise en scène de Jacques Vincey, l’interprétation de Léo Gardy et la musique d’Alexandre Meyer, le style épique avec lequel Philippe Bordas parle du cyclisme est remarquablement mis en valeur, par exemple lorsqu’est évoqué l’exploit de Bordeaux-Paris 1965 : « Cinq kilos perdus, peut-être plus, l’ovation immense du Parc des Princes et Janine immobile. Anquetil au sang de reptile s’effondre en larmes pour la première fois ». L’auteur hisse les cyclistes au rang de personnages homériques, forcenés plutôt que forçats, engagés de tout leur corps (fût-ce au prix du dopage), leur coeur et leurs muscles, dans une lutte contre des dieux invisibles et parfois contraires, construisant – sans même le vouloir – une vraie mythologie. Mais une thèse s’affiche aussi sur l’écran: « le cyclisme est mort ». Quand le profit démesuré et la techno-science s’en sont emparés, ils ont transformé des athlètes, en proie à tous les maux et sentiments humains comme les héros antiques, en hommes-machines, trans-humains isolés par les oreillettes, augmentés par des procédés physico-chimiques inédits, relevant plus de la SF que de la légende homérique. Tout dans le cyclisme a en effet commencé à basculer (en négatif) quand Tapie y a introduit le ‘business’ (même s’il ne s’agit pas d’idéaliser le vélo professionnel d’avant). Cela n’enlève évidemment rien au talent, célébré, de Bernard Hinault (ni de ses successeurs), mais« Hinault ne s’accepte plus en vainqueur; il devient un gagneur certifié par Tapie. […] Il n’est plus question de victoire mais de gagne. Il n’y a plus de vaincus, mais des êtres en faillite, des enfants non rentables régurgités par le marché ». La mythologie de la geste cycliste semble alors définitivement reléguée dans un passé révolu.
Un moment d’admiration néanmoins maintenue pour les coureurs contemporains (particulièrement en cette période de Tour de France), d’émotion à l’évocation des exploits anciens et de réflexion critique salutaire sur l’évolution du sport cycliste. A ne pas manquer, pour tous publics.
Durée : 1h15.
Les Glaces, de Rébecca Déraspe (vu en avant-première). Théâtre “Le 11” (bd Raspail) salle 1, du 4 au 23 juillet à 22 h 30 (relâche les 10 et 17).
Les Glaces, comme celles que charrie l’hiver le Saint-Laurent, le Fleuve, omniprésent dans la pièce, en filigrane de tous les drames vécus, et comme celles qui, en miroir, pétrifient à jamais corps et âmes violentés …
Si l’action imaginée par Rébecca Déraspe (prix Michel Tremblay 2023 de la meilleure oeuvre dramatique du Québec) est ainsi géographiquement située, son sujet est malheureusement universel, le viol et, au-delà, la culture du viol d’une part, la notion de consentement d’autre part. L’autrice l’aborde de front, sans fard, d’une écriture dramatique extrêmement alerte, traversée de fulgurances verbales (mots racontant, tels des morceaux de glace, corps et coups), faisant se succéder les scènes avec une remarquable dynamique interne et une grande vérité des dialogues, sans volonté didactique pesante (les échanges entre protagonistes ouvrent sans cesse au questionnement), tout en affirmant un point de vue final sans aucune ambiguïté.
Dans la mise en scène très précise de Sophie Langevin, organisée autour des silences comme autant de tensions dramatiques, sur une scénographie au réalisme stylisé de Peggy Wurth, sous les clairs-obscurs de Jef Metten et dans une ambiance sonore elle-même en tension de Rozenn Lièvre, évoluent sept personnages, tous exceptionnellement incarnés sur le plateau. La révélation à Noémie (Amandine Truffy) que son fils s’est rendu coupable d’un viol sur Jeanne (Juliette Moro) la renvoie brutalement à un trauma enfoui, refoulé, sans nul doute son propre viol – adolescente – par deux copains, Vincent (Thomas Gourdy) et Sébastien (Bryan Polach), ce qui la conduit à interpeller véhémentement ceux-ci. Le premier, jeune père, immédiatement quitté par sa femme (Lydia Iodova), se réfugie dans la maison familiale auprès de sa soeur Valérie (Renelde Pierlot) et de son père Richard (Francesco Mormino) qui lui-même ne se trouve pas exempt de toute tache sur la conscience, quand il se souvient avoir assisté jadis, de loin – en tous sens du terme -, à un moment de la scène entre les trois ados au bord du fleuve … Vincent est au moins assailli par remords et questionnements alors que Sébastien, mis devant ses responsabilités trente ans après, ne cherche qu’à les fuir. Résonnant particulièrement dans l’actualité post #metoo, un des enjeux dramaturgiques très forts des Glaces est là, en parallèle avec le choix de Noémie de soutenir Jeanne, contre son propre fils violeur. Une pièce puissante, marquante, à voir absolument, dès 13-14 ans.
Cette pièce a aussi reçu le prix de la meilleure production des arts de la scène luxembourgeois.
Psicofonia. Silences d’Espagne, de Faustine Noguès (vu en avant-première). Théâtre des Halles (salle chapelle) à 14 h. jusqu’au 25 juillet (relâche les 8, 15, 22).
Au confluent de la mémoire personnelle (Faustine est petite-fille de Républicains espagnols réfugiés, elle a passé toutes ses vacances d’enfant dans un village ‘espagnol’ en Corrèze) et de la Grande histoire tragique du XXe siècle (la guerre d’Espagne puis la dictature de Franco pendant 40 ans), Faustine Noguès place son spectacle dans une nécessaire action poétique (et tout autant politique) contre « la montée des idéologies fascistes qui teinte la période que nous vivons ». Psicofonia nous entraîne dans une expérience sonore immersive, écoutée au casque pendant toute une partie, nous donnant à découvrir ce que recouvre ce mot d’origine espagnole : pratique d’enregistrement du silence dans des lieux ‘hantés’ pour en révéler les présences invisibles en filtrant le bruit dit ‘blanc’. Il n’est pas étonnant que Faustine commence son récit par son expérience à Belchite, village d’Aragon resté en ruines à l’issue de combats acharnés entre républicains et franquistes, où, à travers les silences singuliers ainsi entendus, se manifestent les fantômes de la Guerre civile.
A partir de là, l’autrice, metteuse en scène et interprète, dévide les fils entrelacés de sa mémoire personnelle en train de se construire et de la mémoire républicaine collective, convoquant aussi bien la figure aimée de son grand-père José, demeuré longtemps taiseux – par une sorte de crainte perpétuée – sur le crime commis par un nationaliste contre un de ses proches que la figure universellement connue de Federico Garcia Lorca, lui-même assassiné et martyr témoin du sort de la culture et de la poésie sous la férule fasciste. Faustine Noguès nous murmure, avec une douceur poétique, mais encore avec force et détermination, que cette mémoire n’en a pas fini de se débattre avec la politique espagnole démocratique post-dictature, autour notamment de la loi d’amnistie et de la volonté des descendants de victimes de retrouver les corps massacrés de leurs parents, comme en a attesté le film, évoqué à plusieurs reprises, Le silence des autres (2018). Ces silences d’Espagne, poignants, Faustine nous les donne à entendre par les psicofonias et tissages de souvenirs, et à en prévenir la résurgence dans d’autres contextes, si nous baissons la garde contre les montées totalitaires. Elle est remarquablement accompagnée, entre autres, par Colombine Jacquemont (création sonore), Joséphine Supe (dramaturgie), Willy Cessa (création lumière).
Durée : 1 h 15.
