
1, 2, 3 Poquelin, de Molière et TG Stan, vu à la carrière de Boulbon le 16 juillet 2026.
Avec 1, 2, 3 Poquelin, nous revenons aux temps anciens, d’échelles temporelles variables selon le point de vue d’où l’on se place. A échelle courte, temps anciens de la Compagnie flamande (s’exprimant en français, avec accent, souvent souligné volontairement, qui fait entendre autrement les mots de Molière et, en plus de la force intrinsèque de ceux-ci, prête encore plus à rire, gentiment) puisque TG Stan (Stop Thinking About Names), fondé en 1989, a commencé son cycle avec Le Misanthrope en 1998, l’a poursuivi avec Poquelin en 2003, puis Poquelin II en 2017. A échelle longue, temps anciens du théâtre de tréteaux et d’itinérance, à la manière de l’Illustre Théâtre, ainsi célébré, parcourant les routes de France au XVIIe siècle. Comme chez Molière, ici les membres de la troupe font tout, de la lecture au jeu et à la dramaturgie, en passant par la direction artistique et la fabrication des affiches.
Dans la carrière de Boulbon que rafraîchit un peu la tombée du soir, au centre, des tréteaux, auxquels les acteurs accèdent par de petits escaliers, les spectateurs étant répartis selon un dispositif tri-frontal, dont chaque partie offre des angles de vue distincts sur la scène. Sur le quatrième côté, se trouvent les accessoires, costumes, fauteuils, objets divers. Cela commence d’ailleurs par un laborieux lever de lampadaires exigeant la participation de plusieurs comédiennes et comédiens, signe de l’imminence du jeu. Puis le cirque moliéresque peut se mettre en place. TG Stan a choisi de réinvestir certaines de ses prestations passées et d’en introduire de nouvelles dans ce qui est comme sa synthèse Poquelin 2026. Dans des tenues invraisemblables (entre autres, celle du fils d’Harpagon, Cléante), les acteurs grimpent sur scène et viennent s’impliquer, avec beaucoup de dynamisme, dans plusieurs rôles, y compris lorsqu’il s’agit de la même pièce. Il peut leur arriver d’avoir oublié tel ou tel passage, un souffleur à vue (métier disparu des théâtres contemporains) leur venant alors en aide (renchérissant sur le naturel et la décontraction de l’ensemble). Mais Molière est dit à la lettre: sont réunis cette fois Sganarelle, Le médecin malgré lui, L’Avare, Le Malade imaginaire et … Les égotistes (montage des Femmes savantes et des Précieuses ridicules).
Comme les pièces, particulièrement L’Avare et Le Malade imaginaire, sont données en quasi intégralité, cela prend du temps et nécessite un entracte. On ne s’ennuie cependant jamais tant la langue et les péripéties de Molière sont bien là, et la créativité des acteurs jamais à court, dans une ambiance générale foutraque très génératrice de plaisir. Si rien n’est à jeter de cette soirée, j ‘ai spécialement apprécié l’enchaînement de Sganarelle et du Médecin malgré lui, jamais vus aussi drôles, puis, à la fin, le montage Les égotistes, où le sonnet à la Princesse Uranie (Femmes savantes) par Trissotin est un régal absolu. Et, dans la nuit avancée, un émouvant hommage final au génie du théâtre, ponctue le tout.
Durée: 4h 30 avec entracte. Tous les soirs à 21 h jusqu’au 25 juillet. Captation TV les 16 et 17 juillet, visible en replay (France 5 et France TV).
Thelma, Louise et nous, d’après le film Thelma et Louise, vu au Théâtre des Halles le 18 juillet 2026.
Thelma et Louise (1991) de Ridley Scott (qui ne passe pas pour un réalisateur spontanément féministe) et de la scénariste Callie Khouri (j’apprends avec plaisir grâce à la pièce cette écriture du scénario par une femme) est devenu, au fil du temps, une oeuvre-culte, une sorte de manifeste féministe, à travers le road-movie de deux jeunes femmes en rupture, joyeuse et désespérée, avec la société et la domination masculine. Trente ans après, au début des années 2020, Anna Pabst et Nolwenn Le Doth, s’emparent du film pour le référer au mouvement #metoo en plein développement et l’accommoder à leur situation de jeunes artistes françaises. La rencontre avec Nicolas Bonneau, co-auteur et co-metteur en scène avec elles deux, donne alors matière à une écriture au plateau, d’où est né Thelma et Louise et … nous.
‘Nous’, c’est-à-dire elles deux, et au fond toutes les femmes, où en sont-elles ? Est imaginé sur la scène un road-movie à la française, aujourd’hui porté par Anna Pabst elle-même et Cyrielle Voguet (ayant repris le rôle de Nolwenn), qui conduit deux jeunes femmes de la Bretagne au canyon du Roussillon, road-movie qui est une occasion de récit des moments de bonheur mais aussi des agressions sexuelles subies (par elles et par d’autres), et de réflexions sur l’état des relations femmes/hommes dans nos sociétés contemporaines. Un long écran occupant le fond de scène et deux sièges de voiture américaine le devant, la parole et les images circulent entre le film, sa transposition, des vidéos, documentaires ou fictions, des ‘arrêts sur images’ pour prendre le temps du débat, etc. Tout est mené avec beaucoup d’alacrité par deux comédiennes très énergiques, dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler un théâtre militant au bon sens du terme, c’est-à-dire ferme et assuré dans ses convictions, mais non manichéen. Ainsi est particulièrement significatif le moment où les deux amies s’opposent quant à l’interprétation du film de Ridley Scott: simple appropriation malvenue de la violence masculine par le mouvement des femmes ou dénonciation radicale de celle-ci par les moyens du passage à la limite absolument nécessaire ? La pièce ne tranche pas mais a le mérite de donner à réfléchir, en même temps qu’elle nous emporte dans une aventure, avec ce que cela procure de plaisir (notamment via des chansons originales, dans des lumières et avec des costumes très réussis). La fin – appelant à continuer le combat des femmes – est plus heureuse et chargée de promesses que la scène dramatique qui ponctue le film … Cette production du ‘Bleu d’Armand’ a vocation à toucher un très large public, à partir de 12 ans, collégiens et lycéens en qui les questions posées résonnent immanquablement. Merci aux autrices, auteur, et à toute l’équipe de les faire vivre en scène, intensément.
Durée: 1h 20. Jusqu’au 25 juillet, relâche le 22.
Antiwords, de Petr Bohac et Mirenka Cechova, vu au château de Saint-Chamand (via le théâtre du Train Bleu) le 17 juillet 2026.
Etrange atmosphère que celle du théâtre venu de l’Est, ici précisément de la Compagnie Spitfire originaire de Tchécoslovaquie. Etrangeté survenant, dans Antiwords, de la confluence du politique illégitime (l’exercice d’un pouvoir arbitraire) et de l’absurde des situations, ce qui – référant à la Tchécoslovaquie communiste – n’est pas pour étonner. Petr Bohac, également metteur en scène, et Mirenka Cechova, également performeuse interprète, ont en effet conçu cette pièce d’après Vaclav Havel, écrivain, auteur – pour le théâtre – d’Audience (source d’inspiration lointaine ici), dissident persécuté puis président de la République après l’effondrement du régime inquisiteur.
Comme dans la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre chez Magritte, Vaclav Havel, un des deux personnages de la pièce, rencontre étrangement un brasseur de bière, avec qui on ne peut pas dire qu’il ‘dialogue’, très peu de mots étant prononcés dans la bien nommée Antiwords (seulement en voix off : ‘bois cette bière’ et : ‘c’est merdique’). Ils rivalisent dans les injonctions faites à l’autre de boire un nombre incalculable de bouteilles de Pilsen, la bière tchèque emblématique, et échangent parfois leurs rôles, les dérobades devant l’ingurgitation d’alcool étant fluctuantes. Si métaphore il y a, c’est celle de l’absurdité des ordres et du régime politique, ‘merdique’ sur sa fin, encore plus que répressif, c’est-à-dire hésitant, incertain de lui-même, sans renoncer pour autant à traquer la culture et les idées. La performance des deux comédiennes sur scène (en alternance, heureusement pour elles) consiste notamment à boire réellement plusieurs litres de bière, leurs visages dissimulés la plupart du temps sous des masques macrocéphales, autres pourvoyeurs de l’étrangeté en question. On rit jaune. Le contraste entre ces masques gigantesques et les corps graciles qui les portent restera dans notre mémoire comme une des ces images de théâtre fortes, nourrisseuses d’imaginaire. Ce spectacle a déjà remporté de nombreux prix et parcouru le monde avec un grand succès.
Durée : 50 minutes. Les jours impairs jusqu’au 25 juillet à Avignon. Bientôt en tournée à Belgrade, puis en Tchéquie et en Slovaquie, puis les 18 et 19 novembre à Rennes (Dialogues européens face à la guerre).
Liliom, de Ferenc Molnar, vu au Théâtre de l’Archipel, le 17 juillet 2026.
Ferenc Molnar (1878-1952) a écrit Liliom en 1909 dans le contexte de l’empire austro-hongrois, et pourtant sa pièce (ici traduite par Christian Benedetti) est d’une stupéfiante modernité. Modernité par l’argument (c’est ce qui a frappé et séduit le jeune et talentueux metteur en scène Rémi Camps), modernité par le jeu des acteurs, jeunes récemment sortis d’écoles de théâtre, dans cette production très réussie du collectif ‘Les Risiens’.
Liliom est un bonimenteur de foire, instable, violent, séducteur, qui – ses défauts en sont l’indice – cherche désespérément sa place dans la société (à l’instar de beaucoup d’ados d’aujourd’hui, thème assez récurrent dans l’actuel Festival Off, du moins dans ce que nous avons pu en capter). Il est l’amant de la veuve Muskat, tenancière de manège qui l’emploie, le dénigre mais a un besoin vital de lui. Lorsque le jeune homme rencontre, séduit puis met enceinte Julie, petite bonne rencontrée au manège, sa patronne le licencie. Violent (un autre des thèmes dominants: les violences faites aux femmes) mais tendre aussi, émerveillé devant la prochaine naissance de ‘son’ enfant, voulant lui assurer un avenir, il ne trouve rien de mieux que de se laisser embarquer par un autre desperado comme lui (mais celui-là antipathique et sans épaisseur) dans une attaque à main armée contre un caissier d’usine. L’affaire tourne mal et Liliom se suicide. L’invention géniale de Molnar est de le faire revenir 16 ans après dans sa famille, auprès de Julie et de leur fille, sous le contrôle de la ‘police du ciel’, conclusion fantasmatique assez sidérante.
Dans un dispositif scénique simple et efficace (des bandes d’alu disposées en fond de scène pouvant aussi bien figurer la fête foraine que le décor céleste), scénographie – et costumes – étant dus à Clara Anneix et Armelle Stellingwerf Beintema, toute la troupe brille et nous offre un moment de théâtre jubilatoire. Sans pouvoir citer tout le monde (plaisir de voir une troupe soudée, nombreuse et d’excellente qualité), soulignons la prestation remarquable d’Anton Salachas, Liliom gouailleur, à la fois tendre et vulgaire comme le requiert le personnage, tout à fait convaincant, ainsi que celles de Fanny Prost-Boucle, Julie, d’abord naïve puis douce et réflexive, et Pauline Roux, mère Muskat, très virevoltante. Bref, un spectacle de théâtre complet, dont on espère qu’après Avignon, il continuera à tourner et à rencontrer des publics (dès 13 ans).
Durée : 1 h10. A 10h 50. Relâche les 9, 16 et 23 juillet.
Romance, de Catherine Benhamou, vu au Train Bleu (espace MAIF) le 16 juillet 2026.
Romance, c’est un formidable coup de poing dramatique envoyé à notre tranquillité toujours finalement de retour, même après les événements nationaux et mondiaux les plus terribles (en l’occurrence, la France vient de rendre hommage aux victimes de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016). Romance, c’est aussi la ‘ romance d’aujourd’hui’, tube célèbre de Michel Fugain, rengaine ignorée des jeunes générations coupées de leurs parents, le plus souvent de leurs mères seules, qui s’interrogent sur ce qu’il peut y avoir dans la tête de ‘leurs jeunes’. Romance, c’est encore l’histoire de Yasmine, contée par Ismène, adepte comme tous les ados des réseaux sociaux, et qui y a fait la rencontre toxique d’un ‘fiché S’ qui va la conduire à nourrir ‘un projet’ et l’épouser (fictivement ? mais tout donne à croire sur les réseaux que c’est quand même pour de bon).
Ce projet, que Yasmine n’a bien sûr pas voulu dévoiler au sociologue venu dans sa classe terminale enquêter sur les envies suicidaires des ados et leurs rêves (ou absences de rêves), c’est le projet terroriste de ‘plier’ la tour Eiffel (et, pour le ‘mari’, de faire le maximum de victimes). Le spectateur est littéralement pris, embarqué dans le récit construit avec les mots de la jeune génération, mais sans la démagogie qu’on voit poindre chez certains (notamment l’enquêteur maladroit dans la classe). Sur le formidable texte de Catherine Benhamou, Marion Trémontels déploie une impressionnante énergie pour faire vivre ses personnages (Ismène, Yasmine, sa mère, le sociologue, le terroriste) et nous emporte dans la spirale où est prise centralement Yasmine, suscitant notre effroi et notre réflexion. Tout est juste dans ce spectacle, mis en scène par Heidi-Eva Clavier : la critique serrée des réseaux, avec son cortège de protocoles immédiatement accessibles (faire une bombe, organiser un attentat, procéder au lavage mortuaire, suivre la procédure de mariage en ligne, etc.), la dénonciation de la violence comme substitution à la désertion des pères et à l’absence de projets civiques forts proposés par la société, le portrait d’ados contemporains désemparés … Même si notre conscience de ces données politiques et sociales est acquise, on ne peut que ressortir secoué par la force dramaturgique de ce texte et de sa mise en espace scénique. A voir absolument, dès 13-14 ans.
Durée: 1 h 05 (plus trajet en navette). A 14h 05 (rdv au Train Bleu). Relâche 5, 12, 19 juillet.
Lichen, de Magali Mougel, vu au Théâtre Artephile le 16 juillet 2026.
Le dispositif scénique joue sur une opposition dedans/dehors: dedans, à l’intérieur d’une cabane métallique, qui peut figurer la maison, s’affaire un musicien, qui peut figurer le père. Dans cet espace, Gaël Ascal fait la création sonore du spectacle et l’interprète. Dehors, dans une ambiance de lumières usant de différents niveaux d’ombres, due à Jean-Luc Malavasi, sous la direction du metteur en scène Marien Tillet, avec qui elle a assuré la direction artistique, Amélie Armao se démultiplie dans plusieurs rôles.
Lichen, cette végétation qui risque de tout envahir si un environnement est laissé à l’abandon, c’est le récit de la vie d’un quartier pavillonnaire et d’habitation collective promis par l’administration à la destruction puis … à la réhabilitation (ce mot peut-il avoir du sens pour les habitants actuels ?). Dans les costumes de Laure Hieronymus, Amélie Aramao incarne tour à tour la petite fille (restée seule avec son père, harcelée à l’école, personnage central), l’instituteur, l’envoyé de l’administration, la mère – Bovary des voyages lointains dans les îles – qui revient … Ce spectacle de la Compagnie Théâtre de l’imprévu, à l’atmosphère poétique, se présente comme une ode à la résilience et, plus, à la résistance ; il le fait sans pathos ni lourde morale assénée, dans un moment comme suspendu des autres bruits du monde. Le texte de Magali Mougel a reçu le grand prix de littérature dramatique Artscena en 2024.
Durée: 1 h 05. A 12 h 20. Relâche les 5, 12 et 19 juillet.
Le poids de l’eau, de Alexandre Testagrossa, vu au théâtre de la Carreterie, le 15 juillet
Quelle formidable écriture dramatique que celle d’Alexandre Testagrossa, auteur, metteur en scène et un des deux interprètes de son texte aux côtés de Joseph Gabison. On sait combien réussir des dialogues et embarquer des spectateurs dans une aventure d’abord verbale est chose délicate et difficile, surtout lorsque le sujet initial paraît éloigné des préoccupations immédiates de tout un chacun. Deux hommes, trentenaire et quinquagénaire, se rencontrent dans une piscine après un entraînement. Leur conversation porte d’abord sur leur rapport à la natation, et leurs différences de performance, l’un ayant été vice-champion olympique, l’autre seulement champion régional. Très vite, ils se cherchent en plusieurs sens du verbe : on s’amuse aux piques et dénigrements qu’ils s’adressent l’un l’autre, accusant assez nettement un fossé générationnel, tout en restant sympathiques cependant (premier bilan de vie rigoureux pour le plus âgé, propos plutôt fortement hâbleurs pour le plus jeune, qui dit vivre librement avec sa copine Sarah); mais on comprend aussi très vite qu’ils se cherchent érotiquement (Franck a déjà été en couple avec un nageur australien tandis que, pour Julien, on ne sait pas si Sarah existe vraiment). L’eau, c’est ici l’élément premier qui réunit deux êtres pas forcément prévus pour se rejoindre, le poids de cette eau, c’est l’exigence des entraînements et en général du travail, c’est aussi le poids de la vie à assumer, à réussir, et au premier chef sur le plan du bonheur personnel.
L’écriture nous attache aux deux personnages, dont on suit les hésitations, les pudeurs et dont apprends la force du refoulé qui les habite chacun de manière différente. Franck veut satisfaire l’envie de théâtre de Julien en l’inscrivant à un stage qui les oblige tous deux, par la force de l’improvisation imaginée comme solution à une impasse pour finir, à se dévoiler plus, à se déchirer et à se désirer, jusqu’à s’accepter dans leur amour (quelques épisodes de music hall dans la préparation de leur spectacle viennent mettre une pointe d’humour dans la tendresse et la nostalgie qui imprègnent l’ensemble). Les scènes physiques sont traitées très pudiquement, avec grande douceur. Et la boucle se boucle par une dernière scène à la piscine, où les deux hommes se reconnaissent comme faits l’un pour l’autre. Les deux acteurs sont extrêmement convaincants et, on le répète, attachants dans leurs fragilités (ce qui n’est pas si courant). Ils sont fort bien assistés par l’équipe technique da la compagnie Scénartistes. Un très beau moment de théâtre, à la portée existentielle forte.
Durée: 1 h 15. A 14h 35 (relâche les 9, 16, 23 juillet).
Oiseau, d’après Impossibles adieux, de Han Kang, vu à la Cour d’Honneur du Palais des Papes le 15 juillet 2026.
Dans le cadre de l’invitation d’honneur faite à la République de Corée pour ce 80e festival ‘In’, la metteuse en scène Julie Deliquet (nouvelle directrice de La Colline) a choisi le parti inverse de Welfare quand elle avait il y a quelques années investi la Cour d’honneur du Palais des papes. Là où elle avait déployé toute l’ampleur d’un décor et la diversité des comédiens et comédiennes, elle restreint cette fois le spectacle à une lecture-performance statique. Il s’agit du premier chapitre intitulé Oiseau du roman Impossibles adieux, de la coréenne Han Kang, prix Nobel de littérature. Isabelle Huppert en français et Hyeyoung Lee en coréen surtitré, toutes deux vêtues d’un costume blanc, nous livrent le récit d’une amitié de deux femmes professionnellement liées avec tout le détail des mille et une choses de la vie (certaines dramatiques, mais pas toutes et se déroulant dans l’île de Jeju) relevant d’une ‘écriture blanche’ (R. Barthe) ou ‘neutre’, qui produit dans la durée un effet de fascination.
Les deux comédiennes, Isabelle Huppert en particulier (qui a ici naturellement la part la plus belle, dans la traduction française de Kyungran Choi et Pierre Bisiou), animent le récit et – performance redoublée – n’accrochent pratiquement jamais. A la fin, c’est Han Kang en personne qui vient sur la scène livrer le bref récit du massacre, sur l’île de Jeju, de 30 000 communistes et de dizaines de milliers de personnes, y compris enfants, nourrissons, pendant la guerre de Corée (quelque peu oubliée). On songe à ‘Massacres en Corée’ de Picasso, lui-même écho de ‘Guernica’ évidemment bien plus présent à nos mémoires d’Européens. Un moment fort, dans le dépouillement d’une lecture faite sous le signe de la blancheur mémorielle et réparatrice (lumière de Vyara Stefanova, son de Lucas Lelièvre), donnant à méditer sur le cours de l’Histoire, et des histoires.
Durée: 1 h 30. Les 15 et 16 juillet à 22 h.
Poièsis, par Jérémie Sonntag et Florian Goetz, vu au Lycée Mistral d’Avignon (via le “11) le 15 juillet 2026.
Le poète René Char interrogeait : “comment vivre sans inconnu devant soi ? “. Les deux concepteurs et interprètes de Poièsis (fabrication, création) lui font écho en lançant, devant des publics et dans des lieux variés (ici une salle de classe, mais cette fois sans vrais élèves), la question : “comment vivre sans poésie en soi, pour soi, pour survivre ?”. Rien de compassé dans leur prestation, qui n’est pas comme on disait jadis une lecture poétique, mais un spectacle rempli de l’énergie que déploient les deux protagonistes pour appréhender notre monde et sa misère et trouver des sources d’espoir à l’aide de poèmes de tous les temps articulés les uns avec les autres (depuis le XVIe siècle jusqu’à la poésie contemporaine, en intégrant parfois de l’improvisation). Tandis que les comédiens Florian Goetz et Jordan Sajous , très mobiles, expriment aussi leur protestation conte la banalité et la dureté du monde en collant sur tableaux et vitres des post-it interrogateurs, ils disent les poètes; au passage, outre Louise Labbé sans doute, on reconnaît Verlaine (Chanson) et Rimbaud (dont le Bateau Ivre est sublimement proféré à deux voix alternées).
C’est l’île de la Réunion, dont l’un des deux comédiens est originaire, qui a en quelque sorte insufflé de son esprit pour faire naître cette compagnie des Arpenteurs de l’invisible célébrant – à travers la poésie – l’altérité, le multiple, le “tout-monde”, la puissance de la langue subvertie par l’invention poétique.
Durée: 40 minutes + 10 minutes d’échange avec le public. Dès 12 ans. Du 6 au 23 juillet à 11h30, rdv au “11” (bd Raspail). Relâche les 10 et 17.
Sillages, par la Compagnie Neova, vu au Théâtre du Train Bleu, La Respélid (Jardin de l’ancien Carmel) le 15 juillet 2026.
Léo Ricordel et Quentin Beaufils mettent en scène, ici dans une clairière des Jardins de l’ancien Carmel, une performance sur un trampoline, réussissant à faire accomplir à leurs acteurs ‘circassiens’ des figures parfois spectaculaires, souvent poétiques. Sur fond d’enregistrement de paroles de personnes banales (jamais complètement toutefois) faisant le récit de leurs vies, les trois performers (dont une musicienne) tracent des arabesques épousant les méandres des vies et s’évertuant à créer une poétique corporelle de la douceur.
Durée: 35 minutes. Tous publics. A 16h50, jours impairs.
Forcenés, d’après Philippe Bordas (vu en avant-première). Théâtre “Le 11” (bd Raspail) salle 1 à 10h15, du 4 au 23 juillet (relâche les 10 et 17).
Léo Gardy, mis en scène par Jacques Vincey, est un véritable cycliste-acteur qui se livre en direct à une performance sportive, tout en disant des fragments du beau texte de Philippe Bordas, Forcenés (Gallimard, Folio, 2013). Tandis que des images des héros de la route sont projetées en fond de scène, installé sur un home-trainer (dont les niveaux variables de sollicitation physique sont visibles), Léo Gardy est tour à tour Anquetil (à tout seigneur tout honneur), Bartali, Coppi, Gaul, Aimar, les frères de Vlaeminck, Hinault… Le Tour de France bien sûr, Bordeaux-Paris, course aujourd’hui supprimée, Paris-Roubaix, et d’autres chemins de souffrance et d’exploits, défilent, ravivant nos souvenirs: sur ces lieux, les célèbres ‘forçats de la route’ se sont confrontés, et se confrontent toujours, mais dans un autre contexte, à un improbable absolu.
A travers l’adaptation et la mise en scène de Jacques Vincey, l’interprétation de Léo Gardy et la musique d’Alexandre Meyer, le style épique avec lequel Philippe Bordas parle du cyclisme est remarquablement mis en valeur, par exemple lorsqu’est évoqué l’exploit de Bordeaux-Paris 1965 : « Cinq kilos perdus, peut-être plus, l’ovation immense du Parc des Princes et Janine immobile. Anquetil au sang de reptile s’effondre en larmes pour la première fois ». L’auteur hisse les cyclistes au rang de personnages homériques, forcenés plutôt que forçats, engagés de tout leur corps (fût-ce au prix du dopage), leur coeur et leurs muscles, dans une lutte contre des dieux invisibles et parfois contraires, construisant – sans même le vouloir – une vraie mythologie. Mais une thèse s’affiche aussi sur l’écran: « le cyclisme est mort ». Quand le profit démesuré et la techno-science s’en sont emparés, ils ont transformé des athlètes, en proie à tous les maux et sentiments humains comme les héros antiques, en hommes-machines, trans-humains isolés par les oreillettes, augmentés par des procédés physico-chimiques inédits, relevant plus de la SF que de la légende homérique. Tout dans le cyclisme a en effet commencé à basculer (en négatif) quand Tapie y a introduit le ‘business’ (même s’il ne s’agit pas d’idéaliser le vélo professionnel d’avant). Cela n’enlève évidemment rien au talent, célébré, de Bernard Hinault (ni de ses successeurs), mais« Hinault ne s’accepte plus en vainqueur; il devient un gagneur certifié par Tapie. […] Il n’est plus question de victoire mais de gagne. Il n’y a plus de vaincus, mais des êtres en faillite, des enfants non rentables régurgités par le marché ». La mythologie de la geste cycliste semble alors définitivement reléguée dans un passé révolu.
Un moment d’admiration néanmoins maintenue pour les coureurs contemporains (particulièrement en cette période de Tour de France), d’émotion à l’évocation des exploits anciens et de réflexion critique salutaire sur l’évolution du sport cycliste. A ne pas manquer, pour tous publics.
Durée : 1h15.
Les Glaces, de Rébecca Déraspe (vu en avant-première). Théâtre “Le 11” (bd Raspail) salle 1, du 4 au 23 juillet à 22 h 30 (relâche les 10 et 17).
Les Glaces, comme celles que charrie l’hiver le Saint-Laurent, le Fleuve, omniprésent dans la pièce, en filigrane de tous les drames vécus, et comme celles qui, en miroir, pétrifient à jamais corps et âmes violentés …
Si l’action imaginée par Rébecca Déraspe (prix Michel Tremblay 2023 de la meilleure oeuvre dramatique du Québec) est ainsi géographiquement située, son sujet est malheureusement universel, le viol et, au-delà, la culture du viol d’une part, la notion de consentement d’autre part. L’autrice l’aborde de front, sans fard, d’une écriture dramatique extrêmement alerte, traversée de fulgurances verbales (mots racontant, tels des morceaux de glace, corps et coups), faisant se succéder les scènes avec une remarquable dynamique interne et une grande vérité des dialogues, sans volonté didactique pesante (les échanges entre protagonistes ouvrent sans cesse au questionnement), tout en affirmant un point de vue final sans aucune ambiguïté.
Dans la mise en scène très précise de Sophie Langevin, organisée autour des silences comme autant de tensions dramatiques, sur une scénographie au réalisme stylisé de Peggy Wurth, sous les clairs-obscurs de Jef Metten et dans une ambiance sonore elle-même en tension de Rozenn Lièvre, évoluent sept personnages, tous exceptionnellement incarnés sur le plateau. La révélation à Noémie (Amandine Truffy) que son fils s’est rendu coupable d’un viol sur Jeanne (Juliette Moro) la renvoie brutalement à un trauma enfoui, refoulé, sans nul doute son propre viol – adolescente – par deux copains, Vincent (Thomas Gourdy) et Sébastien (Bryan Polach), ce qui la conduit à interpeller véhémentement ceux-ci. Le premier, jeune père, immédiatement quitté par sa femme (Lydia Iodova), se réfugie dans la maison familiale auprès de sa soeur Valérie (Renelde Pierlot) et de son père Richard (Francesco Mormino) qui lui-même ne se trouve pas exempt de toute tache sur la conscience, quand il se souvient avoir assisté jadis, de loin – en tous sens du terme -, à un moment de la scène entre les trois ados au bord du fleuve … Vincent est au moins assailli par remords et questionnements alors que Sébastien, mis devant ses responsabilités trente ans après, ne cherche qu’à les fuir. Résonnant particulièrement dans l’actualité post #metoo, un des enjeux dramaturgiques très forts des Glaces est là, en parallèle avec le choix de Noémie de soutenir Jeanne, contre son propre fils violeur. Une pièce puissante, marquante, à voir absolument, dès 13-14 ans.
Cette pièce a aussi reçu le prix de la meilleure production des arts de la scène luxembourgeois.
Psicofonia. Silences d’Espagne, de Faustine Noguès (vu en avant-première). Théâtre des Halles (salle chapelle) à 14 h. jusqu’au 25 juillet (relâche les 8, 15, 22).
Au confluent de la mémoire personnelle (Faustine est petite-fille de Républicains espagnols réfugiés, elle a passé toutes ses vacances d’enfant dans un village ‘espagnol’ en Corrèze) et de la Grande histoire tragique du XXe siècle (la guerre d’Espagne puis la dictature de Franco pendant 40 ans), Faustine Noguès place son spectacle dans une nécessaire action poétique (et tout autant politique) contre « la montée des idéologies fascistes qui teinte la période que nous vivons ». Psicofonia nous entraîne dans une expérience sonore immersive, écoutée au casque pendant toute une partie, nous donnant à découvrir ce que recouvre ce mot d’origine espagnole : pratique d’enregistrement du silence dans des lieux ‘hantés’ pour en révéler les présences invisibles en filtrant le bruit dit ‘blanc’. Il n’est pas étonnant que Faustine commence son récit par son expérience à Belchite, village d’Aragon resté en ruines à l’issue de combats acharnés entre républicains et franquistes, où, à travers les silences singuliers ainsi entendus, se manifestent les fantômes de la Guerre civile.
A partir de là, l’autrice, metteuse en scène et interprète, dévide les fils entrelacés de sa mémoire personnelle en train de se construire et de la mémoire républicaine collective, convoquant aussi bien la figure aimée de son grand-père José, demeuré longtemps taiseux – par une sorte de crainte perpétuée – sur le crime commis par un nationaliste contre un de ses proches que la figure universellement connue de Federico Garcia Lorca, lui-même assassiné et martyr témoin du sort de la culture et de la poésie sous la férule fasciste. Faustine Noguès nous murmure, avec une douceur poétique, mais encore avec force et détermination, que cette mémoire n’en a pas fini de se débattre avec la politique espagnole démocratique post-dictature, autour notamment de la loi d’amnistie et de la volonté des descendants de victimes de retrouver les corps massacrés de leurs parents, comme en a attesté le film, évoqué à plusieurs reprises, Le silence des autres (2018). Ces silences d’Espagne, poignants, Faustine nous les donne à entendre par les psicofonias et tissages de souvenirs, et à en prévenir la résurgence dans d’autres contextes, si nous baissons la garde contre les montées totalitaires. Elle est remarquablement accompagnée, entre autres, par Colombine Jacquemont (création sonore), Joséphine Supe (dramaturgie), Willy Cessa (création lumière).
Durée : 1 h 15.



