corde.raide, de debbie tucker green, vue à la Manufacture des Oeillets, Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 28 janvier 2026. Traduction : Emmanuel Gaillot, Blandine Pélissier, Kelly Rivière
corde.raide est la traduction française de hang, de debbie tucker green, dramaturge britannique qui a déjà à son actif plusieurs pièces et remporté plusieurs récompenses (les noms propres sont ici volontairement sans majuscules selon leur graphie d’origine, conforme à un usage développé par la génération z). Si beaucoup de réminiscences peuvent venir à l’esprit, Kafka (pour le côté bureaucratique inextricable de l’affaire), Beckett (pour l’attente, sans fin véritable), Ionesco (pour l’absurde de certaines situations), Sarah Kane (pour l’atrocité pressentie de quelque chose qui s’est passé), debbie tucker green impose pourtant un style d’écriture théâtrale très personnel. Fort bien rendues en français, les paroles des protagonistes, saccadées, souvent inachevées, parfois murmurées parfois hurlées à la mesure de la colère d’un personnage, s’enchevêtrent et se chevauchent, créant une béance irrésolue (insoluble ?) quant à leur objet référentiel central. Une aura de mystère angoissant s’installe ainsi sur tout le spectacle, sauf quand il s’agit des trivialités quotidiennes de la vie de bureau, qui suscitent des rires (comme quelques autres répliques trahissant la servilité de l’idéologie bureaucrate).
Trois personnages, Un, Deux (Quentin Raymond et Blandine Pélissier), Trois (Laëtitia Lalle Bi Benie). Cette dernière, terrorisée, est la victime ancienne de quelque meurtre horrible mais c’est elle qui semble, dans le bureau blanc aseptisé où règne une lumière crue, en position d’accusée. C’est du moins en cela que la transmue la bienveillance (ainsi désignée dans la littérature managériale contemporaine) des deux employés zélés, cadres intermédiaires, appliquant les principes d’un néo-management réputé moins brutal, mais tout autant dévastateur que l’ancien, quand ils reçoivent leur ‘cliente’. Ce autour de quoi ‘cela’ tourne (un crime, un criminel, la peur, une immense souffrance affectant une famille entière, une lettre, une sentence de mort, une exécution) n’est jamais complètement cerné, laissé dans une relative incertitude (hormis les détails des protocoles des différents modes d’exécution des condamnés). Il est cependant difficile de passer à côté de la nature foncièrement coloniale du rapport entre les deux fonctionnaires (‘criminels de bureau’ en puissance) et la jeune femme tremblante, victime-accusée, mais résistante et si forte finalement. Dans une veine toute autre que son récent Edouard III, Cédric Gourmelon dirige avec une grande rigueur les trois excellents comédiens, dans une scénographie très juste de Mathieu Lorry-Dupuy et sous la lumière d’Erwan Orhon (qui ménage aussi quelques instants de clair-obscur fort beaux).
Durée : 1 h 20. Jusqu’au 1er février 2026 à la Fabrique, TQI, Ivry-sur-Seine. Puis du 3 au 5 mars 2026 : Comédie de Saint-Étienne Centre Dramatique National.
Edouard III, pièce publiée anonymement en 1596, attribuée à Shakespeare, vue au théâtre de la Tempête (Cartoucherie de Vincennes) le 22 janvier 2026.
C’est la première fois qu’est présentée en France cette pièce, dont la paternité intellectuelle a été discutée (même si celle-ci, peut-être partagée, ne semble plus faire de doute aujourd’hui), s’agrégeant au registre des drames historiques de Shakespeare. Avec sa troupe, Cédric Gourmelon, directeur de la Comédie de Béthune, a choisi de nous faire vibrer aux emportements amoureux et aux élans belliqueux du roi Edouard III (1312-1377, roi d’Angleterre de 1327 à sa mort) revendiquant le trône de France au début de la guerre de Cent ans (1337-1453); le metteur en scène réussit parfaitement son pari. A entendre la magnifique traduction due à Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent (publiée aux éditions du Brigadier), on ne doute pas un instant qu’on est bien en présence de la poésie et de la force dramaturgique shakespeariennes.
Edouard III d’Angleterre déclenche la guerre en 1337, refusant sa vassalité à l’égard de Philippe VI de Valois, roi de France, et proclamant sa légitimité pour ce trône en arguant de son ascendance maternelle (Isabelle de France). La pièce va nous faire assister à son entreprise guerrière sur le territoire ‘français’ à travers notamment les batailles de Crécy et de Poitiers, puis le siège de Calais. Mais, avant cela, les deux premiers actes nous valent, à l’occasion de la rencontre entre Edouard et la comtesse de Salisbury (dont l’époux lutte contre les Ecossais, alliés des Français), des moments de joute amoureuse qui sont un pur bonheur théâtral grâce à Vincent Guédon (incarnation du pouvoir et de la folie amoureuse muée en folie de pouvoir absolu sur le corps d’une femme) et Fanny Kervarec (incarnation de la soumission obligée au pouvoir royal et de la résistance féminine) :
« Vous fabriquerez vous-même la rivière
Avec le sang de ceux qui nous séparent dans notre amour/
A savoir mon mari et votre épouse »
Les trois actes suivants nous transportent au cœur des batailles. Les trouvailles de mise en scène de Cédric Gourmelon sont nombreuses, outre l’humour de comédie qu’il sait tirer du texte (déjà présent dans les deux actes précédents, par-delà leur dimension de tragédie). Parmi ces trouvailles, les combats stylisés entre soldats renouvellent le genre, de simples petits gestes introduits ici ou là dans les scènes les plus solennelles apportent une touche de distance et d’originalité drolatique, l’épisode mythique des bourgeois de Calais est fort bien traité, les accompagnements musicaux s’avèrent pertinents. L’ensemble est remarquablement servi par une troupe mêlant plusieurs générations et nationalités, dans une profération sans micro – c’est à noter – qui passe très bien la rampe, à l’image d’un théâtre populaire dans l’esprit de Jean Vilar (aux côtés de Vincent Guédon et Fanny Kervarec: Zakary Bairi, Laurent Barbot, Jessim Belfar, Marc Bertin, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Manon Guilluy).
Durée: 3 h 10 avec entracte. Jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h.
