L’ours au théâtre en 2026 : L’enfant unique, par André Robert

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Enfant unique au sens habituel, sans frère ni soeur, mais aussi enfant unique comme l’est chaque individu dans sa singularité. Unique, c’est-à-dire naturellement investi par ses parents de toutes les promesses d’un avenir enchanté, mais unique également par le chemin qu’il est amené à se tracer seul, même si ce chemin se révèle souvent balisé de passages communs – par-delà des variantes – à toutes les générations, espoirs et dépits inclus. Dans cette nouvelle création écrite et mise en scène par David Lescot, spectacle polyphonique où sont explorées les ressources musicales du langage, le choeur initial (Yannick Morzelle, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon et David Lescot lui-même), placé sous le signe du Temps, donne le ton : « Je suis le temps … Les visages, oh les visages … c’est moi qui les dessine et c’est moi qui les teinte/ Puis c’est moi qui les brouille et c’est moi qui les froisse /Puis c’est moi qui les affale et c’est moi qui les efface ». Un voile de mélancolie et de gravité profonde enveloppe ainsi le spectacle, sans pour autant que celui-ci exclue la part de l’humour et du rire, bien présents (scènes de la visite de Théobald, des parents d’élèves, du restoroute, entre autres).

L’enfant unique se construit autour de ces passages en quelque sorte obligés d’une jeune existence, sur fond de moments historiquement situés comme autant de repères, collectifs et intimes tout à la fois : ‘Se rencontrent’ (rencontre amoureuse des parents), « Controverse 2012 » (présidence Hollande), « Particules fines », « Controverses 2016 » (élection Trump I), « Controverse 2022 » (effets Covid), « Cadmium », « Mina se redessine », « Mon enfant, ma fille », etc. Les scènes s’enchaînent vivement, de l’amour passionnel de Clotilde et Abel à la naissance de leur enfant, des premiers pas de celle-ci (Myrto, l’héroïne, interprétée avec une grande plasticité physique et mentale par Sarah Brannens) après la grave opération qu’elle a subie bébé, jusqu’à son adolescence, percutée par la séparation des parents (Ludmilla Dabo, Clotilde, et Antoine Sarrazin, Abel, remarquables), et sa révolte. Entre-temps, les parents encore unis ont bien eu conscience de la précarité d’un bonheur inéluctablement voué à passer : « si elle pouvait rester comme ça …».

Poétique, politique, actuelle, musicale, la pièce travaille les possibilités du langage, avec des choeurs parlés, des dialogues qui deviennent des polyphonies, des phrases scandées jusqu’à glisser au chant, parfois presque slamées, à quoi font écho des rythmes martelés et des interventions musicales plus douces (lyre, flûte, guitare et surtout le très délicat prélude de Kabalevski, joué deux fois, par le chirurgien qui l’a rendue à la vie au début, par Myrto elle-même « remise au piano » à la fin). Dans une scénographie épurée due à Alwyne de Dardel, enveloppée du son créé par Alexandre Borgia, sous les lumières de Juliette Besançon et avec les costumes de Marianne Delayre, David Lescot joue des caches et trappes dissimulées dans la vaste estrade centrale pour ménager à ses personnages des situations de vie on ne peut plus crédibles, sans rien laisserperdre de leur dimension poétique. Bref un théâtre d’une vraie modernité, où affleure en permanence une grande sensibilité aux êtres, particulièrement, par la voix de Myrto, la génération Z : « Je suis allée me vider le ventre de tout ce que vous avez mis dedans/ Je suis allée rater la vie que avez programmée pour moi/ Je suis allée expier un peu vos lâchetés et vos hontes … ».

Durée : 1 h45. Au théâtre de Cornouaille 30 septembre et 1er octobre. Ensuite au Théâtre de la Ville-Les Abbesses (Paris, 18 e) du 7 au 17 octobre. Texte disponible aux éditions Solitaires intempestifs.

Gros succès au Off d’Avignon 2026, Les filles aux mains jaunes poursuit sa carrière, et très heureusement, car cette pièce aborde un sujet (et même plusieurs) majeur (s), à la fois sur un plan historique et avec une indéniable dimension d’universalité, résonnant pour une part dans notre actualité politique. Si le terme n’était pas propre à quelque peu effrayer et donner une tonalité intellectualiste à un spectacle qui ne l’est pas du tout, j’avancerais l’adjectif intersectionnel : il est ici question de la Grande guerre et de ses causes, des femmes qui, à l’arrière, sont contraintes de travailler et de se faire, pour certaines, ouvrières dans des usines d’armement, ‘munitionnettes’ ou ‘obusettes’, de l’exploitation capitaliste, redoublée pour les femmes (salaires divisés par deux), du début de la lutte féministe des ‘suffragistes’, du socialisme et du pacifisme, du combat pour l’égalité et la santé au travail, et de la répression des grandes grèves de 1917. L’auteur, Michel Bellier, a un sens remarquable de l’écriture théâtrale, nous livrant un enchaînement de scènes sans aucun temps mort et des dialogues dotés d’une grande crédibilité. Si tous ces thèmes sont abordés, ils le sont tout à fait clairement, à travers quatre personnages féminins extrêmement attachants.

La mise en scène très alerte de Alexander Liebe ménage cette clarté et cette vivacité de telle façon que notre intérêt et notre émotion sont en permanence captés, captivés. Au centre de ces « oubliées de la Grande Guerre », Louise, suffragiste, est, par ses carnets personnels, la narratrice de cette histoire ; elle rend aussi compte, sous pseudonyme,dans un journal militant, de cette condition d’ouvrière qu’elle partage avec Rose, d’abord réticente puis gagnée à la cause des femmes prolétaires, Julie qui apprend la mort de son mari au front mais n’abandonne pas son rêve d’un amour à venir encore, et Jeanne, la plus âgée, anti-Rouges et anti-gréviste avant de se rallier (apprenant que son propre époux fait partie des fusillés pour l’exemple). La répétition mécanique des gestes mimés de tournage des obus, le verre de lait quotidien préconisé à l’usine, leurs mains devenant progressivement jaunes sont le signe qu’il y a quelque chose de pourri dans ce qu’on leur fait faire, au nom d’un patriotisme qui n’est sans doute qu’intérêt des industriels et des puissants de ce monde. Chacune avec sa personnalité, Love Bowman, Nolwen Cosmao, Alicia Rousseau, Lucie Roux-Baucher (de la Compagnie En suspens) sont totalement convaincantes et émouvantes, vectrices d’un esprit de révolte et d’humanité dont on a grand besoin. A ne pas manquer.

Le cas Dominique, paru en 1971 aux éditions du Seuil, a beaucoup fait pour la renommée de la psychanalyste. Françoise Dolto y déploie en effet sa manière particulière d’écoute des enfants, notamment ceux réputés ‘fous’, en les abordant comme des personnes à part entière, non comme des aliénés pauvres d’esprit, et en leur parlant un langage de vérité non abêtissant. Dominique est ce jeune adolescent que ses parents, son père particulièrement (mais la mère a elle-même un comportement inapproprié avec ses enfants), jugent définitivement perdu, retardé mental irrécupérable. Ils acceptent cependant de le confier pendant une année aux bons soins de la docteure Dolto qui exerce alors à l’hôpital Trousseau. Douze séances s’enchaînent au cours desquelles on voit progressivement Dominique éclore à la parole, à la création d’objets, à une certaine réflexion et capacité d’analyse des situations familiales. Pas de happy end absolu cependant : Dominique n’ayant pas poursuivi la cure (faute de vouloir de ses parents), Dolto note pour finir qu’il a pu s’assumer comme adulte (dans un centre dirigé par Fernand Deligny) mais qu’elle n’en sait pas plus sur lui.

Soutenu par Catherine Dolto, ce spectacle résulte de l’intérêt pour l’oeuvre de la psychanalyste , devenue célèbre à la radio dans les années 70, et de la volonté ancienne d’en faire théâtre de Nathalie Boutefeu, adaptatrice et metteuse en scène (qui joue aussi le rôle, très effacé, de la mère). Dans une scénographie très sobre (deux chaises, un bureau) et en jouant de belles lumières, dues toutes deux à Agathe Argaud, les extraits de dialogue de Françoise avec Dominique se déploient devant nous avec beaucoup de sensibilité, de souci de l’autre et de confiance (des deux côtés), voire de poésie. La grande comédienne qu’est Bernadette Le Saché incarne à merveille Françoise Dolto et sa sollicitude si particulière vis-à-vis de ses jeunes ‘patients’. Elle est parfaitement secondée par  Lucas Bottini qui, dans ses costumes et par son jeu très attachant, renvoie l’image de ce garçon de la France des années 60, hyper-sensible et d’abord muré dans les lourds secrets familiaux. 

Durée: 1h 15, tous publics à partir de 14 ans (l’âge de Dominique !) du jeudi au dimanche à 19 h. jusqu’au 20 septembre.

Secondée à l’écriture et à la dramaturgie par David Jungman, Kelly Rivière, alias Kelly Ruisseau à la scène (tout un programme tenu de touchante modestie, et non pas de fausse modestie) nous livre avec La vie rêvée un formidable hymne, une enthousiasmante déclaration d’amour au théâtre, à ses filtres ensorceleurs (comme chez Shakespeare et d’autres), ses pouvoirs magiques, parfois réparateurs. La vie rêvée se nourrit de la propre vie pas rêvée de l’autrice et actrice, qui ne tombe jamais dans le seul repli sur l’intime impudique, et met toujours la petite dose d’universalité dans les séquences successives de désenchantements mais aussi de bonheurs évoqués pour que chacun s’y reconnaisse peu ou prou. 

Dans sa galerie de personnages, tous superbement campés, on retiendra particulièrement cette grand-mère maternelle au délicieux accent du Midi, si bienveillante pour ses petits-enfants, et par laquelle Kelly ponctue son spectacle dans un discret et émouvant hommage. Mais aussi les parents, aux personnalités si différentes voire opposées, la belle-mère ancien proviseur à qui il faut bien se résoudre à emprunter la voiture pour aller courir le cachet (tant le salaire d’une intermittente est insuffisant), la prof de danse qui met un terme au rêve de devenir étoile, car le « cuisseau » du petit rat est trop court, et ses tendons pas assez étirés. Egalement Max, l’amour de jeunesse, lui-même rêveur exceptionnel, voué corps et âme à la poésie et au théâtre, emporté trop tôt par une terrible maladie … On se souviendra des moments fort bien chantés, notamment celui où Kelly Ruisseau fait revivre le trop vite oublié Jacques de Bronckart (Adélaide, J’suis heureux) pour sa chanson très juste, Je suis comédien (1969). Bref, un moment théâtral rare, tout en talent et délicatesse, où quand les larmes affleurent, la distance ironique à soi, le sourire ou le rire ne sont jamais loin …

Durée : 1 h 20. Dernière ce samedi 27 juin, mais poursuite de tournée espérée.

Sous la direction de Philippe Person et Florence Le Corre, les jeunes comédiens de l’école du théâtre du Lucernaire, ainsi que quelques professionnels formant « La Compagnie », font merveille dans La Dame de chez Maxim (1899). Pour la première fois, j’ai ri franchement à cette pièce, que j’ai souvent trouvée inférieure à d’autres Feydeau, dans d’autres versions scénographiques. Il est vrai qu’ici, les metteurs en scène ont transposé l’action dans les années 50, et ont eu l’habileté de réduire les personnages à l’essentiel, les docteurs Longicourt et Petypon (et sa femme), la fameuse môme Crevette – au centre de tous les quiproquos – , le général retour de la colonie, les provinciales de Touraine qui veulent rivaliser de parisianisme … Le spectacle y gagne en intensité comique. Tout est mené avec une frénésie qui emporte l’adhésion, entraîne d’abord le sourire à quelques réparties typiques de Feydeau, puis le rire sans retenue lors des situations les plus cocasses remarquablement réinventées. Plusieurs trouvailles font mouche  – grâce au talent et au plaisir théâtral pris par les actrices et acteurs -, notamment la manière de faire jouer les trois provinciales à l’unisson comme des poupées manipulées, de faire prendre une voix masculine à la duchesse fumant cigare, de faire réagir mécaniquement chaque protagoniste à l’évocation du mot  « duel », de faire chanter une chanson moderne très enlevée à la môme Crevette ( Julia Dailles, dont l’ensemble de la prestation est formidable autour de la réplique emblématique « C’est pas mon père ! »), etc. Toute la distribution est à saluer. Il est banal de dire que, par ces temps fort désespérants, ce spectacle fait du bien, mais c’est vrai.

Durée : 1 h 45. Du mercredi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 17 h. Jusqu’au 30 août 2026.

Nage libre, de Lisa Wurmser, vu au studio Hébertot le 1er mai 2026.

De même que Pierre Assouline a récemment fait remonter à la surface l’histoire occultée du nageur juif français Alfred Nakache (cité dans la pièce), déporté et rescapé d’Auschwitz, l’écrivaine et metteuse en scène Lisa Wurmser nous fait découvrir à travers Nage libre le destin de trois nageuses juives autrichiennes membres du club sportif viennois Hakoah dans les années trente. Ces trois jeunes femmes (dans la réalité Judith, Ruth, Lucie) ont eu le courage, face au nazisme, de refuser de se rendre aux JO de Berlin, moyennant quoi leurs records précédents ont été effacés des tablettes, tandis que le club Hakoah et ses sections (dont celle, célèbre, de football) étaient dissouts. Toutes trois ont choisi l’exil, fait leur vie, et sont revenues à Vienne en 1995 lorsque la ville a décidé de leur rendre leurs médailles.

C’est à ce moment précis que nous fait assister la pièce, moment de retrouvailles, moment d’évocation des souvenirs et moment de la cérémonie de restitution elle-même. Rachel, Hannah, Esther, – les personnages de Lisa Wurmser – ont chacune leur histoire et évidemment chacune leur personnalité. Vieilles dames, elles pétillent littéralement grâce à un texte très alerte, qui dit – outre les joies de la natation – les choses douloureuses de l’exil forcé sans jamais s’appesantir, et grâce au talent de trois grandes comédiennes (Francine Bergé, Flore Lefebvre des Noëttes, Bernadette Le Saché). La rencontre a lieu dans un cabaret-hôtel, où officie un mystérieux serviteur, M. Lust (Nicolas Struve, également excellent), incarnation (lieu et personne réunis) de la mauvaise conscience de l’Autriche post-nazie. Chansons, certaines emblématiques de l’époque (chantées par ce M. Lust intrigant) et séquences dansées, sur la musique d’Eric Slabiak, apportent un contre-point à la traversée des épreuves, révélant encore mieux l’élégance et la dignité de trois sportives, restées debout. La nage libre de leur jeunesse les a hissées à la célébration en acte de la liberté dans toute leur vie. Comment, à la vue de ce spectacle délicat, ne pas s’alerter de ce qui risque de venir politiquement sous peu dans notre pays, et ne pas s’insurger contre cela ?

Durée : 1 h 15. Jusqu’au 31 mai les jeudi, vendredi, samedi à 19 h, le dimanche à 17 h. 

Au confluent de la mémoire personnelle (Faustine est petite-fille de Républicains espagnols réfugiés, elle a passé toutes ses vacances d’enfant dans un village ‘espagnol’ en Corrèze) et de la Grande histoire tragique du XXe siècle (la guerre d’Espagne puis la dictature de Franco pendant 40 ans), Faustine Noguès place son spectacle dans une nécessaire action poétique (et tout autant politique) contre « la montée des idéologies fascistes qui teinte la période que nous vivons ». Psicofonia nous entraîne dans une expérience sonore immersive, écoutée au casque pendant toute une partie, nous donnant à découvrir ce que recouvre ce mot d’origine espagnole : pratique d’enregistrement du silence dans des lieux ‘hantés’ pour en révéler les présences invisibles en filtrant le bruit dit ‘blanc’. Il n’est pas étonnant que Faustine commence son récit par son expérience à Belchite, village d’Aragon resté en ruines à l’issue de combats acharnés entre républicains et franquistes, où, à travers les silences singuliers ainsi entendus, se manifestent les fantômes de la Guerre civile.

A partir de là, l’autrice, metteuse en scène et interprète, dévide les fils entrelacés de sa mémoire personnelle en train de se construire et de la mémoire républicaine collective, convoquant aussi bien la figure aimée de son grand-père José, demeuré longtemps taiseux – par une sorte de crainte perpétuée – sur le crime commis par un nationaliste contre un de ses proches que la figure universellement connue de Federico Garcia Lorca, lui-même assassiné et martyr témoin du sort de la culture et de la poésie sous la férule fasciste. Faustine Noguès nous murmure, avec une douceur poétique, mais encore avec force et détermination, que cette mémoire n’en a pas fini de se débattre avec la politique espagnole démocratique post-dictature, autour notamment de la loi d’amnistie et de la volonté des descendants de victimes de retrouver les corps massacrés de leurs parents, comme en a attesté le film, évoqué à plusieurs reprises, Le silence des autres (2018). Ces silences d’Espagne, poignants, Faustine nous les donne à entendre par les psicofonias et tissages de souvenirs, et à en prévenir la résurgence dans d’autres contextes, si nous baissons la garde contre les montées totalitaires. Elle est remarquablement accompagnée, entre autres, par Colombine Jacquemont (création sonore), Joséphine Supe (dramaturgie), Willy Cessa (création lumière).

Durée : 1 h 15. A voir les 11 et 12 mai au théâtre d’Aurillac puis au théâtre des Halles (salle chapelle) pendant le Festival off d’Avignon, juillet 2026.

Le titre, qui doit réunir quatre époques de l’histoire du XXe et du XXIe siècle, provient d’une formule latine Hic sunt dragones, due à Jean Mansel (Fleur des histoires, XVe siècle), qui traduit l’inquiétude ressentie par l’homme devant des espaces inconnus (le manuscrit enluminé de ce texte est actuellement visible à l’exposition Cartes imaginaires de la BNF). Les dragons sont ici les monstres politiques qui ont fait se déchirer le monde et souffrir les masses jusqu’à l’élimination de peuples entiers. Cela n’est hélas pas fini, la finalité proclamée du spectacle étant de nous donner à comprendre et à dénoncer la logique perverse qui conduit aujourd’hui la Russie à vouloir annihiler toute identité propre de l’Ukraine. 

Après une première époque resserrée autour de l’année 1917, où nous avions rencontré le rôle révolutionnaire de l’anarchiste ukrainien Makhno, durement réprimé par le pouvoir soviétique malgré son action auprès de l’Armée rouge, la deuxième époque embrasse plus large, de 1918 à 1933. Ariane Mnouchkine n’a pas son pareil pour faire alterner mouvements de foule, discours-clés (tel celui de Blum à Tours en décembre 1920), présence de la metteuse en scène fictive qui dit avoir du mal à tout organiser (on peut la comprendre tant l’abondance historique nécessite des choix), rencontre avec le fantôme obsédant de Makhno, survenue des trois soeurs fatales, avec leurs pâles lanternes, tout droit issues de Macbeth, prophétesses de malheur, séquences longues et autres plus furtives, créant une dynamique permanente du spectacle, fulgurances poétiques. Constamment en alerte, accompagnés par une musique électronique angoissante et contemplant des toiles de fond de scène souvent de toute beauté (entre autres, ce Westminster façon Monet), nous sommes transportés à Petrograd, Moscou, Arras (sur le front), Tours, Munich, Berlin, Londres, Detroit, Tokyo, etc. Les figures majeures de la tragédie du XXe siècle apparaissent sous leurs masques réalistes (Lenine, Trotsky, Staline, Zinoviev, Djerzinsky, Hitler, Goebbels, Henry Ford, Cachin, Blum, Churchill …) et dans leurs paroles restituées au plus près de l’essentiel. 

Avec sa magnifique et nombreuse troupe multinationale, non seulement Ariane Mnouchkine ne nous perd pas mais nous offre un livre d’images d’histoire des plus éclairant (même si, comme toujours, et tant mieux, certains choix ou non-choix peuvent être débattus). Dans cet ensemble mêlant cynisme et effroi, des percées poétiques ou visionnaires affleurent avec les artifices du théâtre : par exemple, la dénonciation littéraire des dérives soviétiques par Mikhaïl Boulgakov, pourtant initialement acquis au régime, telle douce scène de piano avec marionnette-enfant très touchante, le long poème associé au voyage en train dans les étendues blanches vers le Goulag (inspiré à Hélène Cixous par de grands auteurs russes, Mandelstam et Akhmatova), le cri de la journaliste Dorothy Thompson contre la montée du nazisme, et encore la splendide scène finale, par ailleurs éminemment politique puisque faite d’un discours de Churchill, représentant le vieux lion ballotté par les flots – toujours formidablement suggérés au théâtre du Soleil – une lumière de résistance à la main, alors que les pires menacent s’abattent, de Berlin, sur l’Europe (1933). 

Durée : 3h15 avec l’entracte. Jusqu’au 31 mai 2026.

Avignon n’est pas seulement capitale du théâtre chaque été depuis 1947, avec sa proposition annuelle, en constant accroissement, d’environ 1700 spectacles (in et off inclus). En réalité, la cité des Papes vit théâtralement toute l’année, grâce notamment à des auteurs, créateurs, metteurs en scène, tel Serge Barbuscia qui, à la tête du théâtre du Balcon, fait de longue date un travail culturel en profondeur auprès de tous publics, notamment scolaires et habitants des banlieues, action indispensable à une vie citoyenne d’échanges et de compréhension mutuelle. Sa nouvelle création Ulysse se situe dans cette exacte perspective ; le titre complet en est Le syndrome d’Ulysse, désignant ce sentiment aigu, douloureux, parfois de stress extrême, éprouvé par les exilés forcés de vivre loin d’où ils sont nés, dont le héros d’Homère errant vingt ans sur les mers avant de rentrer à Ithaque est le symbole. Cette écriture est née de la rencontre de deux temporalités, celle de la mythologie grecque, celle dramatique des migrants d’aujourd’hui, et de deux vécus, celui de Serge Barbuscia, qui met en scène, et d’Ali Babar Kenjah, co-auteur travaillant entre la Caraïbe et la France, spécialiste des questions de colonialité.

Les poètes Edouard Glissant, Derek Walcott, Pablo Neruda, et d’autres, sont au rendez-vous, faisant se rencontrer les imaginaires de plusieurs continents, par la vertu de la co-écriture ‘transatlantique’ des deux créateurs, complétée ensuite par une écriture au plateau. Cette narration – en français – d’expériences multiples de l’exil est traversée de la belle présence d’autres langues dites et chantées, l’espagnol, l’arabe de Kabylie, le persan, par les comédiennes-musiciennes-chanteuses (Theodora Carla, Aïni Iften) et les comédiens-musiciens (Jérémy Bourges, Bass Dhem), accompagnés du meneur d’histoires, Serge Barbuscia. Un flux d’émotions affleure, à la mesure des drames vécus sur les mers par trop d’Ulysse(s) contemporains, autant de Personne(s) face aux Cyclope(s) de la bureaucratie technologique et de tous les pouvoirs répressifs. La représentation ne conduit pourtant pas au désespoir car elle est éclairée par des ressources d’universelle humanité toujours recommencées et celles des cultures continuant à se mélanger dans l’éclat des lumières (Sébastien Lebert) et le chatoiement des costumes (Annick Serret). Après l’ultime salut musical de la troupe, on quitte la salle en songeant au vers du poète turc Nazim Hikmet, lui-même exilé : “Jamais les chants ne m’ont trompé”.

Durée : 1 h15. Au théâtre du Balcon à Avignon du 12 au 22 mars à 20h (16 h les dimanche). Puis au festival Off. A Cargese (Corse) en octobre, au Festival Casamance (Sénégal) en décembre, et au Théâtre National du Luxembourg du 9 au 11 décembre 2026.

Comment lutter efficacement contre la montée des idées d’extrême droite dans de plus en plus de consciences (voir l’enquête dans Le Monde du 10 mars) et bientôt, malheureusement, à nouveau dans les urnes ? Le monde de la culture et des arts, particulièrement menacé comme le montrent l’argument de la pièce et les leçons de l’histoire, dispose des armes de la parole, du geste, du chant, de la musique et de la danse, du jeu théâtral, formant résistance par la réussite de la création. Tel est le cas avec Kabarett, commandé par le directeur et metteur en scène de l’ESCA Paul Desveaux à un ancien de l’école de théâtre par alternance, Joris Mugica, acteur dans la première Expérience, quand il s’agit ici de la quatrième (travail de la troupe chaque année avec un créateur, sur une longue durée, pour aboutir à un spectacle original). L’idée soumise à l’auteur a été de repartir du film Cabaret (Bob Fosse), lui-même tiré de la nouvelle de 1939 Adieu à Berlin (Christopher Isherwood), racontant l’irrépressible montée du nazisme à travers la fin des jours heureux d’une salle de spectacles, sous la République de Weimar.

Joris Mugica nous propose une dystopie située en 2032 après l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, ce qui l’a conduit à une adaptation-transposition du Cabaret initial : revisite habile de l’intrigue de départ, airs connus mais avec paroles en français réécrites pour ” en faire un espace politique ” actualisé, nouvelles chansons, chorégraphies originales … Magnifiquement porté par 11 jeunes comédiennes et comédiens et deux musiciens en live (tous à saluer), le scénario délivre son message critique de façon complètement incarnée et sans didactisme : le spectateur ressort à la fois enchanté (par la qualité des performances) et mis en garde, alerté, horrifié s’il en était besoin (rien n’est anodin dans les idées d’extrême droite, même et surtout si elles se présentent sous forme normalisée). Aux côtés des protagonistes cités, concourent encore à la réussite de ce travail de troupe, Maria-Laura Baccarini, cheffe de chant, Jean-Marc-Hoolbecq, chorégraphe, Marc Chalosse, arrangements musicaux, Laurent Schneegans, lumières, Baptiste Znamenak, costumes, ainsi que leurs assistants, et les régisseurs et techniciens. Un spectacle complet, dont on ne peut que souhaiter qu’il ‘tourne’ dans notre pays. 

Du très beau titre ‘A tous ceux qui …’ et du très beau texte de Noëlle Renaude (éditions théâtrales, 2002), Laetitia, adaptatrice et interprète, et Timothée de Fombelle, metteur en scène et scénographe, font un petit joyau scénique. Un repas du dimanche à la campagne en 1949 : alors que les séquelles de la guerre sont encore perceptibles, une multitude de personnages, de tous les âges, de l’enfant de 4 ans jusqu’à la centenaire (tous habités par la voix et le corps de Laetitia de Fombelle), disent tour à tour petits et grands malheurs et bonheurs de leurs vies, comme en des répons. Sur fond de 15 000 épis de blé (offerts par Bertrand Monot, agriculteur) nous transportant dans la splendeur d’un été, la scénographie est de toute beauté, remarquablement servie par la lumière de Jean-Pascal Pracht, la création vidéo de Valéry Faidherbe et le son de Margaux Robin. Hervé Pierre, ancien sociétaire de la Comédie-Française, a prêté sa voix off à ce délicat spectacle, plein de poésie du temps passé et de tendresse pour les gens ordinaires.

Durée : 1 h15. A 20 h du mardi au samedi jusqu’au 22 mars 2026, à 15 h. le dimanche.

En 1662, L’Ecole des femmes exprime génialement, à travers les alexandrins de Molière (inspiré par Straparole et Scarron), la lutte entre l’ordre ancien et l’ordre moderne émergeant, que la pièce fait triompher, déclenchant un scandale chez les bien-pensants d’alors. Ordre où un patriarcat tout-puissant organise le monde, et particulièrement la domination sur les femmes, contre nouvelle conception du monde où commencent à être affirmées la prééminence de l’amour non arrangé et la liberté du mariage. De cet ordre ancien, le riche bourgeois Arnolphe, qui s’est ridiculement rebaptisé de La Souche, est le représentant bon chic bon genre, tour à tour affable, antipathique, tourmenté, obsédé du cocuage, violent, pitoyable (Cédric Colas). Il a fait élever à ses frais dans un couvent, dès l’âge de 4 ans, Agnès (Sara Monpetit), enfant pauvre, pour … après, c’est-à-dire en vue de “se la réserver” pour lui seul et la soumettre entièrement au service de ses vieux jours. Cet après étant venu, il continue à la séquestrer dans une partie de sa demeure avant de bientôt l’épouser:

” …Chacun a sa méthode/ En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode ….
Et grande, je l’ai vue à tel point innocente/ Que j’ai béni le ciel d’avoir trouvé mon fait/
Pour me faire une femme au gré de mon souhait/ … Je l’ai mise à l’écart, comme il faut tout prévoir “

La survenue inattendue du jeune et séduisant Horace (Hugo Givort, également créateur vidéo) enraye définitivement les plans d’Arnolphe qui – malgré richesse, pouvoir, violence – n’est pas en mesure de prendre le dessus sur l’amour, qu’un heureux deus ex machina moliéresque rend pour finir à la comédie. Ce surgissement subversif de la modernité au coeur de l’ordre, dont est porteur avec alacrité, drôlerie et réflexivité critique L’Ecole des femmes, la metteuse en scène Frédérique Lazarini et son scénographe François Cabanat le perpétuent remarquablement comme modèle appelé à opérer de nouveau, dans le miroir falsifié qu’en offre une hyper-modernité du XXIe siècle, avec toute sa technologie de restriction des libertés. Confinée dans une maison de verre, Agnès vit sous l’oeil permanent de caméras de vidéo-surveillance qui permettent à Arnolphe de la contrôler à la minute, non sans renvoyer à une dimension voyeuriste sexualisée, quoique jamais accomplie, et à une idéologie viriliste contestée mais encore vivace. Ici, le dispositif vidéo en direct n’a nulle gratuité, il est au contraire particulièrement justifié, interrogeant le statut des libertés individuelles dans nos sociétés, et il est à mettre au rang de l’inventivité de cette interprétation de Molière. Fort, parmi d’autres, est ainsi le moment où Agnès remplace sur la platine le disque compilant les obligations de la femme par Quand on a que l’amour de Brel. Guillaume Veyre (Chrysalde), Alain Cerrer (Alain et Oronte), Emmanuelle Galabru (Georgette) participent aussi pleinement de cette réussite, avec le reste de l’équipe technique. Un spectacle percutant et contemporain, à la hauteur du génie créateur de Molière, sans le trahir en rien.

Durée: 1h35. A partir du 23 février, mardi 20 h, mercredi 17 h, jeudi 19 h, vendredi 20h30, samedi 17 et 20h30, dimanche 15 h. Relâches exceptionnelles le 10 mars, les 10 et 17 avril 2026. 

Face aux guerres et violences en tous genres (dont les femmes sont historiquement parmi les principales victimes), les metteuses en scène et chorégraphes Brigitte Seth et Roser Montilo Guberna ont sollicité Marie Dilasser (désormais MarDi) pour l’écriture d’une dramaturgie dénonciatrice de cet état de fait et imaginative d’une alternative, en référence au personnage de Lysistrata. On sait que, dans la pièce éponyme d’Aristophane (445-385 av. notre ère), cette femme athénienne réussit à mobiliser contre la guerre toutes ses soeurs des villes grecques belligérantes par le moyen de la grève du sexe, s’attirant les sarcasmes d’un choeur hostile (les vieux mâles) et les encouragements d’un autre choeur (celui des vieilles femmes). Gardant des linéaments de cette comédie antique à succès, MarDi s’est souvenu de Trois Guinées (1938) où Virginia Woolf répond à la question d’empêcher la guerre également par la solution féminine (-iste), et du titre de la pièce d’Edward Albee Qui a peur de Virginia Woolf ?(1962) D’où le titre de ce spectacle ambitieux entremêlant texte et danse, mythe et réalité, colère et humour, immortelles et mortels.

Sous le regard et la volonté des deux immortelles (Brigitte Seth et Roser Montilo Guberna), ordonnatrices du jeu tant dans le réel que dans la fiction théâtrale, sept comédiens et comédiennes, danseurs et danseuses, font merveille, notamment dans des chorégraphies extrêmement inventives : Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Alice Rahimi, dont les performances reçoivent une ovation méritée. On retiendra en particulier ce moment de grâce où, sous les beaux éclairages clair-obscur de Guillaume Tesson et les projections vidéo sur leurs corps de Hugues Laniesse, ils-elles se confondent les unes les autres et glissent progressivement dans le noir, chérissant des enfants dans leurs bras. Cet autre moment où, à la fin, ils-elles apparaissent revêtus de costumes somptueusement emplumés et colorés, dus à Sylvette Dequest, pour entonner des hymnes d’espoir.

Durée : 1 h 40. A Annemasse (Château rouge) au printemps 2027, et tournée en cours d’élaboration.

Nous avons déjà vu des acteurs sur des vélos au théâtre, Samy Frey jadis pour un exercice de souvenirs qui n’avait rien à voir avec le sport cycliste, plus récemment Stéphane Olivié Bisson incarnant le champion normand dans Anquetil tout seul, d’après Paul Fournel. Avec Léo Gardy, mis en scène par l’excellent Jacques Vincey (dernièrement Wonnangatta), nous avons affaire à un véritable cycliste-acteur qui se livre en direct à une performance sportive, tout en disant des fragments du beau texte de Philippe Bordas, Forcenés (Gallimard, Folio, 2013). Un grand écran derrière lui faisant défiler des images des héros de la route, non banales mais joliment élaborées, installé sur un home-trainer (dont les niveaux variables de sollicitation physique sont affichés sur un autre poste), Léo Gardy est tour à tour Anquetil (à tout seigneur tout honneur), Bartali, Coppi, Gaul, Aimar, les frères de Vlaeminck, Hinault… Le Tour de France bien sûr, Bordeaux-Paris, aujourd’hui supprimé, Paris-Roubaix, et d’autres routes de souffrance, où se confronter à un improbable absolu, sont au rendez-vous.

Le style épique de Philippe Bordas est remarquablement rendu sensible  ur la scène, par exemple lorsqu’est évoqué l’exploit de Bordeaux-Paris 1965 : « Cinq kilos perdus, peut-être plus, l’ovation immense du Parc des Princes et Janine immobile. Anquetil au sang de reptile s’effondre en larmes pour la première fois ». L’auteur, servi par l’adaptation et la mise en scène de J. Vincey, l’interprétation de L. Gardy et la musique d’Alexandre Meyer, hisse les cyclistes au rang de personnages homériques, forcenés plutôt que forçats (comme ils ont souvent été baptisés), c’est-à-dire engagés de tout leur corps (fût-ce au prix du dopage) leur coeur (littéralement parlant) et leurs muscles dans une lutte contre des dieux invisibles et parfois contraires, construisant – sans même le vouloir – une mythologie désormais reléguée dans le passé. Car Philippe Bordas et le spectacle tiré de son récit soutiennent aussi la thèse que « le cyclisme est mort » (cette phrase s’affiche sur l’écran, parmi d’autres) quand le profit démesuré et la techno-science s’en sont emparés, il y a déjà quelques décennies, transformant des hommes, en proie à tous les maux et sentiments humains des Iliade et des Odyssée, en hommes-machines, trans-humains isolés par les oreillettes, augmentés par des procédés physico-chimiques inédits, relevant plus de la SF que de la légende d’Homère. Un moment d’émotion et de réflexion à ne pas manquer, pour tous les publics, au-delà du seul amour de la geste cycliste.

Durée : 1h15. Du 18 au 28 février, à 20 h.

Prix Nobel de littérature 2023, le norvégien Jon Fosse (né en 1959) est l’auteur d’un théâtre singulier, puissant par le mystère et l’inquiétude qu’il suscite, quoique, ou parce que, assez avare de discours, au bénéfice d’atmosphères, de situations, de caractères. Avec Violet, nous sommes d’emblée plongés au coeur de la cave lugubre d’un bâtiment industriel désaffecté, où un groupe d’adolescents répète frénétiquement une musique rock dont on a du mal à apprécier la qualité. Un des ados, le guitariste, comme les autres mal dans sa peau, avoue ouvertement son désarroi : “On n’est pas bons”, à la différence des autres garçons qui, eux, préfèrent “se la jouer”. Et c’est cette inquiétude latente, cette recherche de soi que Fosse travaille à travers ses cinq protagonistes, masqués de blanc et pour certains affublés de crêtes punk, eux-mêmes inquiétants : le Chanteur, le Bassiste, le Batteur, le Garçon, la Fille. Avec les situations qui se succèdent dans cette ambiance malsaine des profondeurs, sur fond de musique lancinante et de lueurs blafardes ou aveuglantes, nous sommes constamment au bord du drame, sans jamais y basculer : au bord de la brutalisation de la fille par le guitariste, au bord du viol de celui-ci par le batteur, puis encore de la tentative de rasage des cheveux du même guitariste par le même batteur dévoilant son potentiel de harcèlement et de violence, néanmoins stoppé dans ses pulsions par ses camarades. Des adolescents finalement ordinaires, révélateurs d’un malaise contemporain, mais pas entièrement emportés dans une dérive mortifère … force de ce théâtre de la presque banalité.

Il faut saluer cette belle réalisation de la Compagnie du Sixième Mur, composée de très jeunes gens: les deux directeurs, Lewis Janier-Dubry (metteur en scène et auteur des masques) et Sylvain Septours (Le Garçon, co-auteur avec Lewis de la scénographie très réussie) ; Salomé Baumgartner (la Fille), Gabriel Caballero (le Chanteur), Simon Deterre (le Bassiste), Marius Pinson (le Batteur). A signaler aussi le beau travail sur les lumières de Léandre Garcia-Lamolla et Julie Biasolo-Fauquier, ainsi que la collaboration technique de Jean-Marc Istria. On retrouvera avec intérêt la Compagnie du Sixième Mur dans le Off d’Avignon 2026 pour La Tour de la défense, de Copi.

Durée: 1 h. Jusqu’à ce 15 février. Le 26 avril 2026 au Théâtre Villon à Vesoul à 15 h.

Avec Arrabal (né en Espagne en 1932), c’est à l’avant-garde de la deuxième moitié du XXe siècle que nous avons affaire, avec des films-événements comme Viva la muerte ou des pièces marquantes comme Le cimetière de voitures. Il faut reconnaître que cette esthétique est aujourd’hui un peu oubliée, mais les circonstances politiques de montée des extrêmes droites partout dans le monde et les menaces contenues dans le trumpisme justifient pleinement de monter sur la scène La lettre à Franco. Dans ce texte de 1971, Arrabal interpelle le caudillo, qui sera au pouvoir jusqu’à sa mort en 1975, globalement pour les tortures et les crimes commis afin d’en finir avec la République et d’arriver au pouvoir absolu, singulièrement pour l’arrestation et la condamnation à mort de son propre père, le peintre Fernando Arrabal Ruiz (finalement porté disparu en 1941). C’est non pas tant un cri de haine crachée, bien que celle-ci soit nécessairement et à juste titre présente, qu’une protestation raisonnée, parfois murmurée, contre la dictature, en même temps que sont évoqués les grands poètes espagnols eux-mêmes victimes du fascisme et de sa détestation de toute vraie culture.

Sous les lumières de Lucas Pernoutchou, dans une mise en scène de Jérémy Lemaire, co-créateur des décors avec Michel Rubio, Frédéric Rubio, sans chercher d’effets particuliers, sait nous émouvoir en disant simplement ce monologue d’alerte, de rappel de la mémoire et d’appel à la vigilance permanente contre “le ventre toujours fécond d’où surgit la bête immonde”.

Durée: 1h 10. Jusqu’à ce 15 février. Compagnie Au Sud De Nulle Part (Juan-les-Pins).

corde.raide est la traduction française de hang, de debbie tucker green, dramaturge britannique qui a déjà à son actif plusieurs pièces et remporté plusieurs récompenses (les noms propres sont ici volontairement sans majuscules selon leur graphie d’origine, conforme à un usage développé par la génération z). Si beaucoup de réminiscences peuvent venir à l’esprit, Kafka (pour le côté bureaucratique inextricable de l’affaire), Beckett (pour l’attente, sans fin véritable), Ionesco (pour l’absurde de certaines situations), Sarah Kane (pour l’atrocité pressentie de quelque chose qui s’est passé), debbie tucker green impose pourtant un style d’écriture théâtrale très personnel. Fort bien rendues en français, les paroles des protagonistes, saccadées, souvent inachevées, parfois murmurées parfois hurlées à la mesure de la colère d’un personnage, s’enchevêtrent et se chevauchent, créant une béance irrésolue (insoluble ?) quant à leur objet référentiel central. Une aura de mystère angoissant s’installe ainsi sur tout le spectacle, sauf quand il s’agit des trivialités quotidiennes de la vie de bureau, qui suscitent des rires (comme quelques autres répliques trahissant la servilité de l’idéologie bureaucrate).

Trois personnages, Un, Deux (Quentin Raymond et Blandine Pélissier), Trois (Laëtitia Lalle Bi Benie). Cette dernière, terrorisée, est la victime ancienne de quelque meurtre horrible mais c’est elle qui semble, dans le bureau blanc aseptisé où règne une lumière crue, en position d’accusée. C’est du moins en cela que la transmue la bienveillance (ainsi désignée dans la littérature managériale contemporaine) des deux employés zélés, cadres intermédiaires, appliquant les principes d’un néo-management réputé moins brutal, mais tout autant dévastateur que l’ancien, quand ils reçoivent leur ‘cliente’. Ce autour de quoi ‘cela’ tourne (un crime, un criminel, la peur, une immense souffrance affectant une famille entière, une lettre, une sentence de mort, une exécution) n’est jamais complètement cerné, laissé dans une relative incertitude (hormis les détails des protocoles des différents modes d’exécution des condamnés). Il est cependant difficile de passer à côté de la nature foncièrement coloniale du rapport entre les deux fonctionnaires (‘criminels de bureau’ en puissance) et la jeune femme tremblante, victime-accusée, mais résistante et si forte finalement. Dans une veine toute autre que son récent Edouard III, Cédric Gourmelon dirige avec une grande rigueur les trois excellents comédiens, dans une scénographie très juste de Mathieu Lorry-Dupuy et sous la lumière d’Erwan Orhon (qui ménage aussi quelques instants de clair-obscur fort beaux).

Durée : 1 h 20. Jusqu’au 1er février 2026 à la Fabrique, TQI, Ivry-sur-Seine. Puis du 3 au 5 mars 2026 : Comédie de Saint-Étienne Centre Dramatique National.

C’est la première fois qu’est présentée en France cette pièce, dont la paternité intellectuelle a été discutée (même si celle-ci, peut-être partagée, ne semble plus faire de doute aujourd’hui), s’agrégeant au registre des drames historiques de Shakespeare. Avec sa troupe, Cédric Gourmelon, directeur de la Comédie de Béthune, a choisi de nous faire vibrer aux emportements amoureux et aux élans belliqueux du roi Edouard III (1312-1377, roi d’Angleterre de 1327 à sa mort) revendiquant le trône de France au début de la guerre de Cent ans (1337-1453); le metteur en scène réussit parfaitement son pari. A entendre la magnifique traduction due à Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent (publiée aux éditions du Brigadier), on ne doute pas un instant qu’on est bien en présence de la poésie et de la force dramaturgique shakespeariennes.

Edouard III d’Angleterre déclenche la guerre en 1337, refusant sa vassalité à l’égard de Philippe VI de Valois, roi de France, et proclamant sa légitimité pour ce trône en arguant de son ascendance maternelle (Isabelle de France). La pièce va nous faire assister à son entreprise guerrière sur le territoire ‘français’ à travers notamment les batailles de Crécy et de Poitiers, puis le siège de Calais. Mais, avant cela, les deux premiers actes nous valent, à l’occasion de la rencontre entre Edouard et la comtesse de Salisbury (dont l’époux lutte contre les Ecossais, alliés des Français), des moments de joute amoureuse qui sont un pur bonheur théâtral grâce à Vincent Guédon (incarnation du pouvoir et de la folie amoureuse muée en folie de pouvoir absolu sur le corps d’une femme) et Fanny Kervarec (incarnation de la soumission obligée au pouvoir royal et de la résistance féminine) :

« Vous fabriquerez vous-même la rivière
Avec le sang de ceux qui nous séparent dans notre amour/
A savoir mon mari et votre épouse »

Les trois actes suivants nous transportent au cœur des batailles. Les trouvailles de mise en scène de Cédric Gourmelon sont nombreuses, outre l’humour de comédie qu’il sait tirer du texte (déjà présent dans les deux actes précédents, par-delà leur dimension de tragédie). Parmi ces trouvailles, les combats stylisés entre soldats renouvellent le genre, de simples petits gestes introduits ici ou là dans les scènes les plus solennelles apportent une touche de distance et d’originalité drolatique, l’épisode mythique des bourgeois de Calais est fort bien traité, les accompagnements musicaux s’avèrent pertinents. L’ensemble est remarquablement servi par une troupe mêlant plusieurs générations et nationalités, dans une profération sans micro – c’est à noter – qui passe très bien la rampe, à l’image d’un théâtre populaire dans l’esprit de Jean Vilar (aux côtés de Vincent Guédon et Fanny Kervarec: Zakary Bairi, Laurent Barbot, Jessim Belfar, Marc Bertin, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Manon Guilluy).

Durée: 3 h 10 avec entracte. Jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h.

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