La mode est à l’intelligence artificielle (IA). Pour certains, c’est une révolution, pour d’autres, c’est une catastrophe annoncée. Comment se faire une opinion et, surtout, comment se comporter face à l’envahissement numérique ? Pour répondre à cette question, Gaspard Koenig a entrepris « le voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle » en se demandant si elle ne signe pas « la fin de l’individu ». (a/s de Gaspard Koenig, La fin de l’individu, Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, Editions de l’observatoire, 2024, 448 p., 11 €)
Naguère un sociologue, Alain Touraine, s’interrogeait sur La fin des sociétés (Seuil, 2013, cf. L’ours 433), victimes de la mondialisation, du capitalisme sauvage et du règne de la marchandise. Si l’individu disparaît à son tour, ce serait, sinon la fin du monde, du moins celle de l’humanité ! Sur un tel sujet, il est bon de donner la parole à un agrégé de philosophie. C’est le cas de Gaspard Koenig, candidat déclaré à la présidence de la République en 2022, qui se voulait un Kennedy français (il est né en 1982 !). Il se définit lui-même comme un technocrate progressiste devenu éco-anarchiste en passant de l’essai philosophique au roman à succès sur la terre (Humus) et l’eau (Aqua).
Une analyse approfondie
Le livre dont nous parlons a été publié en 2019. Il a été réédité en 2024 avec une nouvelle préface, car il reste plus que jamais d’actualité. Il résulte de nombreuses rencontres sur le terrain avec des spécialistes de l’IA, de la Chine aux États-Unis, en passant par l’Europe, l’Afrique (Nigéria) et l’Asie (Inde). Sur la base de ces 125 entretiens, il procède à une analyse approfondie des réalités et des potentialités de l’IA et termine par des propositions susceptibles de redonner à l’individu la maîtrise de la pratique et des extensions de l’IA.
L’intelligence artificielle prétend copier le fonctionnement de notre cerveau en utilisant des algorithmes à la place des neurones et fournir ainsi les meilleures réponses possibles aux questions que l’on se pose. Deux anecdotes illustrent le propos. En 1769 un automate habillé en turc a réussi à battre un champion d’échec, En fait, dans les coulisses, un homme était aux commandes, En 1997, le turc est devenu numérique : Deep Blue, une création d’IBM, a battu Kasparov, le champion du monde des échecs. La machine avait pris la place de l’homme.
Cette intelligence reste bien entendu artificielle, mais elle peut faire l’objet de manipulations multiples, à travers les réseaux sociaux notamment. Elle peut aussi bien éclairer la réalité que l’augmenter ou la transformer, mélangeant alors le vrai et le faux. La raison peut s’y perdre au profit de l’émotion, Koenig élargit le débat : « En tout état de cause, il faut se rappeler que l’IA, avant de devenir une technique industrielle, représente un projet philosophique de compréhension du monde ». D’un côté, il y a les prédictions apocalyptiques de Yuval Harari avec son Homo Deus (Albin Michel, 2017) ; de l’autre, il y a l’Homo sapiens capable de maîtriser les technologies qu’il a inventées, grâce à son libre arbitre. Encore faut-il que l’individu décide d’exercer la liberté que l’IA risque d’abolir, si l’on n’y prend garde. L’idée qu’il pourrait y avoir une super-intelligence qui s’imposerait au monde est un mythe dangereux. Nous pouvons garder raison et rester libres, mais il faut être conscients de la multiplicité des domaines où l’IA peut s’imposer.
Les effets variés des algorithmes
Elle fonctionne selon le principe du tourniquet : vous progressez à travers des barrières selon votre choix, mais vous ne pouvez plus reculer ! L’IA utilise un nombre considérable de données aussi bien personnelles que scientifiques, économiques ou culturelles, ainsi que les informations issues du monde entier, d’où une demande énergétique exponentielle. Cette masse de connaissances mises à votre disposition facilite l’apprentissage, mais crée une dépendance à l’égard des plateformes qui dominent le marché. Les Gafam absorbent vite leurs concurrents et des sociétés comme celle qui produit Wikipédia ont bien du mal à exister. L’univers des algorithmes produit ses effets dans les domaines les plus variés : la science, l’économie, la justice, le renseignement, l’éducation, etc. En matière politique, l’IA s’appuie sur des normes plutôt que sur des droits, mettant sous contrainte les libertés individuelles et collectives. La démocratie devient formelle et la place est libre pour des pouvoirs autoritaires qui paraissent plus efficaces que des démocraties vouées au conflit permanent. On le voit en Chine, en Russie et désormais aux Etats-Unis, tandis que l’Europe peine à trouver sa voie.
Le diable s’habillerait-il en IA ? Après nous avoir inquiétés, Koenig nous rassure. On peut éviter le pire : « Là où Harari nous explique que l’IA nous connaît mieux que nous-mêmes et qu’il vaut mieux lui déléguer nos décisions faute de libre arbitre, j’estime que l’IA nous empêche de devenir nous-mêmes et de constituer notre arbitre libre dans l’exercice même de la délibération ». C’est dans l’affirmation de l’individu que se trouve la solution. S’appuyant sur Spinoza et le moine bouddhiste Mathieu Ricard, il fait finalement confiance au libéralisme pour nous libérer des risques liés à l’IA.
On peut en douter. La menace est si grande qu’il y faut une énergie collective. La mobilisation des consciences doit faire l’objet d’une volonté politique à tous les niveaux et dans tous les domaines ; La question est cruciale pour l’Europe, donc pour la France. L’élection présidentielle de 2027 peut être l’occasion d’un vrai débat sur le sujet. Des livres comme celui de Gaspard Koenig peuvent nous aider à combattre ce que Bruno Patino appelle notre « obsolescence programmée ». Sachons en tirer profit pour bâtir un programme d’avenir socialiste !
Robert Chapuis
Article publié dans L’ours 549, septembre-octobre 2026



