Chercheur au centre d’études politiques de l’Europe latine de l’université de Montpellier, Nicolas Lebourg est un des meilleurs spécialistes de la violence politique dans la France contemporaine. Auteur de nombreux ouvrages, il a dernièrement participé au volume collectif dirigé par Isabelle Sommier, Violences politiques en France, paru en 2022 aux Presses de Sciences Po.
En tant qu’historien comment qualifier, définir et réfléchir sur la violence dans l’espace politique et social ?
La définition est assez délicate à produire. Pour le programme de l’Agence nationale de la recherche sur les violences politiques en France, l’équipe avait fait le choix de s’en remettre à la définition d’Harold L. Nieburg1 considérant que ce sont des blessures et dommages « tels que leur objet, le choix de leurs cibles ou de leurs victimes, leur mise en œuvre ou leurs effets acquièrent une signification politique, c’est-à-dire tendent à modifier la conduite des protagonistes dans une situation de négociation qui a des conséquences pour le système social ». Mais, même ainsi, c’est délicat : on a aujourd’hui une succession d’affaires avec de jeunes acteurs solitaires cherchant à produire une violence spectaculaire, mais avec une faible volonté de produire des modifications de rapports de force sociaux. Disons qu’on peut se mettre d’accord en disant que le plus important c’est le mobile, c’est-à-dire le récit justificateur, et en quoi il implique le choix d’une cible spécifique. En cela, d’ailleurs, les évolutions des victimes d’un groupe politique montrent ses changements idéologiques. Sur la base des archives de la Police judiciaire et de celles de la Direction centrale des renseignements généraux (l’ancêtre de la DGSI), on peut constater ainsi que les violences réalisées par des militants d’extrême droite se transforment radicalement au début des années 1980. Après une explosion de violences antisémites à la fin des années 1970, sous l’effet de groupes reprenant par exemple le nom de l’ancien officier SS Joachim Peiper, les violences antisémites d’extrême droite baissent de 73 % entre 1980 et 1983. Dans le même temps, les violences antimaghrébines augmentent de 225 %, avec des groupes aux intitulés racistes idoines, comme la « Ligue de dératisation ». Ainsi, la violence, c’est l’idéologie en actions, l’une et l’autre ne sont pas dissociables mais s’éclairent.
Quelle distinction faites-vous entre violence manifestante, violence sociale et violence politique ?
Les violences en manifestations sont un enjeu au croisement de plusieurs. On a trois types d’acteurs. Le plus marquant depuis la loi Travail de 2016 c’est l’action de l’ultra gauche. Les mouvements d’extrême gauche léninistes ont quasiment abandonné toute violence après 1982. L’ultra gauche, qui refuse tant la forme partisane que syndicale, a pris le relais et ses pics d’activité sont nettement liés aux mouvements sociaux. Ils visent des cibles renvoyant à l’État et au Capital, et leur violence se veut une maïeutique chargée de radicaliser le mouvement social. Du côté des syndicalistes, il faut différencier ceux qui relèvent du monde agricole – plus activiste que les autres, pour qui des actes de violence vont pouvoir se poser autour par exemple du blocage d’un site –, alors que dans le monde agricole la violence relève plus du répertoire d’actions à disposition. Le dernier groupe ce serait celui des citoyens venus participer à un conflit en y adoptant une attitude activiste, mais sans être spécialement formés intellectuellement et pratiquement à la chose. Il faut rappeler que les violences contre et par les Gilets jaunes ont été hors normes. Les violences contre les personnes sont alors plus importantes que lors de la Loi Travail, où le caractère plus militant, plus formé, des acteurs leur permettait un meilleur ciblage. Sans doute y a -t-il là quelque chose qui renvoie à l’importance des émotions dans la violence. Quand il y a des corps intermédiaires, des syndicats, des groupements politiques, il y a une institutionnalisation du rapport de forces qui canalise l’énergie. Violences de manifestants occasionnels et violences de militants révolutionnaires convergent peut-être de plus en plus souvent en un point : ne plus considérer le rôle de l’acte. Souvenez-vous de ce que disait Trotsky : la violence ne se légitime que par la modification du rapport de forces qu’elle provoque dans la perspective révolutionnaire. Quand des militants antifas provoquent la mort d’un néofasciste, ils ne modifient pas le rapport de forces au bénéfice de la révolution sociale : ils sont plus proches de la vision esthétique de la violence d’un théoricien ayant navigué entre anarcho-syndicalisme et extrêmedroite comme Georges Sorel que de Trotsky donc, et il n’est pas impossible qu’effectivement leur vision soit plus fondée sur des émotions que sur une analyse matérialiste. Toutefois, il faut bien souligner l’échelle de gravité des actes violents. Si on prend les données de 2025, il y a eu 3 attentats effectués (deux djihadistes et un d’ultra droite) et 8 projets déjoués (cinq djihadistes et trois d’ultra droite). Donc, les formes les plus graves n’impliquent que deux segments idéologiques : il n’y a pas une pluralité d’acteurs en voie de radicalisation, et aucune dynamique issue de l’univers de la violence manifestante ou sociale ne contribue à ce corpus du terrorisme. L’amalgame parfois fait entre terrorisme et mouvements sociaux ou écologistes n’est pas empiriquement fondé. En revanche, seize attaques d’ultra droite ont été déjouées par les services de renseignement entre 2017 et 2025.
Le meurtre de Quentin Deranque traduit-il un regain de la violence politique entre formations extrémistes rivales ou, au regard de vos travaux, constatez-vous un phénomène inverse ?
Là-dessus il n’existe qu’une méthode : compter. Le Renseignement territorial a recensé 51 affrontements entre groupes et individus d’ultradroite et d’ultragauche en 2024, et 73 en 2025. Donc, dans le temps court, ce drame s’inscrit dans un climat de remontée des chocs. Si on regarde à l’échelle d’une décennie, c’est déjà un peu différent. Du côté de l’ultragauche, le marqueur central de l’envolée de son agitation est du côté de la loi Travail. Pour l’ultradroite, il y a deux temps : 2015 – dans une perspective de revanche contre les attentats djihadistes – et 2021. On avait déjà constaté cela après le 11 septembre 2001 : dans les archives de la Police judiciaire on passe de 21 affaires de violences antimaghrébines par des militants d’extrême droite en 2001 à 74 en 2002. Le même phénomène joue en 2015, mais s’amplifie avec le climat tendu de la dernière campagne présidentielle. En relevant simplement les affaires à la lecture de la presse, on trouve 11 affrontements en 2020, 30 en 2021, 33 en 2022, et 38 en 2023. Néanmoins, l’affrontement est une voie moins importante que l’agression, avec des pratiques que l’on retrouve dans la délinquance ordinaire, telle l’agression d’un individu par une bande dont l’un filme afin que cela engendre des « like » sur les réseaux sociaux. Les affrontements paramilitaires avec des masses de militants, comme dans l’après-1968 entre le néofasciste Ordre Nouveau et la trotskiste Ligue communiste, sont les derniers feux de la société industrielle et ne correspondent pas du tout à notre époque. On est aussi dans un profond resserrement de la victimologie qui se réduit quasiment désormais aux cibles ethniques et de gauche. Si on réduit son observation au seul segment des groupuscules néofascistes on constate une quasi-disparition des dommages contre les biens au bénéfice d’agressions contre des personnes, souvent dans le cadre de violences en réunion. En sus, alors que durant des décennies les pics de violence néofasciste étaient hétéronormés par les gauches, leur présence manifestante par exemple provoquant des pics d’activisme en réaction, cette mouvance suit désormais son propre agenda. Cette énergie s’explique aussi en partie par l’évolution de la répression. Depuis la loi de 1936, 29 % des dissolutions ont été prononcées sous la présidence d’Emmanuel Macron. Ce rythme inédit a transformé le paysage militant, avec des groupuscules qui sont désormais à l’échelle communale (la dernière dissolution visait par exemple le Bloc montpelliérain). Or cette forme gomme les différences entre les chapelles d’extrême droite, elle engendre un national-syncrétisme où on se rejoint pour tenir son territoire, et donc un accroissement des violences.
La société politique en France est-elle finalement plus pacifiée que dans les années 1950 ou 1970 ? Les violences actuelles sont-elles des épiphénomènes ou révèlent-elles des maux plus profonds ?
La bonne nouvelle c’est qu’il y a des secteurs où la violence a été clairement régulée. C’est particulièrement le cas de la violence des mouvements indépendantistes. Longtemps, la violence politique en France c’était d’abord celle du mouvement corse. Pour l’année 1982, les archives de la DCRG permettent de recenser 864 actes de violence qui lui sont attribués, auxquels on pouvait aussi ajouter 12 actes perpétrés par le mouvement basque. Si on regarde l’évolution du nombre de personnes incarcérés pour des faits relevant juridiquement du terrorisme entre fin 2015 et l’été 2024, le nombre de Corses est passé de 25 à 6, de Basques de 90 à 6, l’ultragauche est stable avec 3 personnes. Ne progressent que deux secteurs : l’ultradroite qui passe de 1 à 17, et les djihadistes de 231 à 381. Ce sont deux univers très différents et il ne faut pas du tout croire que ce sont les mêmes profils réagissant à une offre idéologique selon leurs seules origines. Du côté djihadiste, on a affaire à des jeunes hommes des métropoles. Mais, du côté ultradroite, on trouve une pyramide des âges plus profonde, avec des séniors, parfois des femmes, beaucoup issus de la ruralité, parfois très diplômés. À l’ultradroite, le jeune homme d’une grande ville, on va plus le trouver dans les groupes activistes pratiquant la violence de rue, ou dans des entreprises terroristes individuelles. Là, on rentre aussi dans la question de la mouvance Incel (les « célibataires involontaires »), ou de garçons mineurs qui disent vouloir se venger de leur harcèlement en rêvant de massacres de masse,
avec souvent ceux de Columbine et d’Anders Breivik en double modèle revendiqué. Tout au bout de cette chaîne, on trouve un espace que les services de renseignement préfèrent qualifier de nihilistes plus que d’ultradroite, où la haine est moins dirigée contre une cible spécifique que contre la vie et la dignité humaines. En somme, là, la question n’est plus seulement de compter mais de jauger ce que cela signifie sur les conséquences de notre basculement dans la civilisation numérique.
Propos recueillis par Sylvain Boulouque
entretien paru dans L’ours 548, juillet-août 2026
1. Politiste américain, Harold L. Nieburg (1927-2001) a publié Political Violence. The Behavioral Process. St Martin’s Press, New-York, 1993.




