jeudi 5 août 2021
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Anarchistes d’Espagne, en ville et en exil, par Sylvain Boulouque

Ces trois ouvrages approfondissent l’histoire de l’anarchisme et des anarchistes en Espagne et en France, entre la naissance du mouvement et l’exil. A propos de Chris Ealham, Les Anarchistes dans la ville.  Révolution et contre-révolution à Barcelone (1898-1937), Agone, 2021, 456 p., 23 € ; Violette Marcos (dir.), L’Antifranquisme en France 1944 -1975, Loubatières, 2020, 240 p., 19 € ; José Berruezo, Contribution à l’histoire de la CNT en exil, Le Coquelicot, 2021, 294 p., 20 €.

Chris Ealham propose une analyse spatiale et politique de la ville de Barcelone, à mi chemin entre l’histoire, l’urbanisme et l’anthropologie. L’historien britannique livre une étude fouillée du mouvement libertaire dans ce qui est devenu sa ville. L’approche, dans la lignée de l’historien Edward Thomson, est d’étudier les mouvements politiques et sociaux par le bas et notamment par les militants à la base. Chris Ealham montre comment l’anarchisme est devenu en quelques années une force centrale dans l’espace urbain, sachant parfaitement s’y lover et s’y développer. Il inscrit son travail dans l’analyse de l’urbanisation de la cité catalane à la fin du XIXe siècle. Il montre que Barcelone, comme la majorité des villes, répond à la logique d’une construction par les possédants, avec la mise en place de zones de relégation faites de taudis et d’habitats précaires, hautement surveillés par différentes milices. Les quartiers ouvriers finissent par échapper à la surveillance bourgeoise.

Sécession ouvrière
L’autonomisation de la vie ouvrière aux marges de la légalité favorise l’implantation de l’anarchisme en Catalogne. L’autonomie face à l’ordre devient une revendication permanente. Les premiers libertaires espagnols se structurent en opposition à l’ordre et développent une culture parallèle à la cité, organisant le monde ouvrier. L’un des exemples le plus frappants est la création des athénées, des bibliothèques et des écoles dans la ville. En 1873, la proclamation de la Première république modifie la définition de la ville qui cherche désormais à intégrer en son sein l’ensemble de la société. Néanmoins, pour les milieux militants, les réformes sont trop tardives et insuffisantes, la sécession ouvrière demeure, et dans les rangs libertaires seule une minorité s’accommode des transformations. La majorité de la CNT continue à organiser le monde ouvrier hors du cadre légaliste épaulant par exemple les chômeurs qui pratiquent la reprise individuelle. Parallèlement, la centrale tente de répondre à la violence d’État par une violence prolétarienne en laissant ses militants s’armer et en organisant la ville selon une logique insurrectionnelle.

Une première forme de guerre civile et de début d’insurrection ouvrière se développe pour le contrôle de la ville ouvrière en 1932 et 1933. Avant même le début de la guerre civile, l’exacerbation de la violence sociale aboutit à des affrontements contre insurrectionnel et insurrectionnel. Cette tentation illégaliste entraîne un léger déclin de la centrale en Catalogne, mais qui la renforce dans la cité. La centrale libertaire contrôle et structure l’espace ouvrier de la ville. Ces faits permettent de montrer comment la CNT tient Barcelone à partir de l’insurrection jusqu’aux journées de mai 1937 où un nouvel ordre éphémère prend le contrôle de l’espace institutionnel et urbain récupérant la pratique du contrôle social héritier de l’ordre monarchique… Une étude aussi passionnante qu’originale.

L’ouvrage sur l’antifranquisme dirigé par Violette Marcos montre comment à partir de la Seconde Guerre mondiale les libertaires se sont positionnés. Après avoir libéré l’Europe, de nombreux combattants espagnols souhaitaient retrouver leur terre. Une tentative malheureuse et dramatique est lancée au Val d’Aran. Plusieurs milliers de Guérilleros, principalement issus de la CNT, tentent de pénétrer en Espagne. L’échec est tragique. Les composantes des Républicains en exil se rassemblent dans l’Union nationale espagnole mais les tensions entre les concurrents d’hier demeurent, les divisions et les crimes commis en Espagne puis dans les maquis ont laissé des marques indélébiles. Chacun essaye de reconstituer son organisation et privilégie des formes d’action propres. La CNT protège une organisation en exil qui doit servir de base pour la destruction du franquisme. Elle mêle pratique de l’action directe : tentatives d’attentats contre Franco ; mise en place de maquis  et organisation clandestine. L’exil finit par occuper une place prédominante par rapport aux organisations intérieures. Rapidement, les dénonciations en France deviennent centrales dans la politique de la CNT : attaques symboliques de consulats, manifestations et réunions publiques à date fixes, créations artistiques. Elle cherche a définir une culture libertaire en exil, mais qui se trouve en décalage avec la culture des jeunes libertaires vivant en Espagne. Les milieux en exil n’arrivent pas à arracher de la mort les militants libertaires arrêtés et condamnés comme Francisco Grenados et Joaquim Delgado et plus tard Puig Antich. Si les militants ont toujours les yeux tournés vers Barcelone et Madrid, ils sont en décalage par rapport aux évolutions politiques et sociétale en Espagne. Une utile réédition.

Cette histoire est complétée par le livre José Berruezo. Né en 1895, ce jeune anarchiste, secrétaire de l’Union locale de la CNT de la ville minière de Mazarron en Murcie, est devenu le maire de sa ville. Après la Retirada, il est interné dans les Pyrénées orientales. Arrivé en 1939 dans le Cantal, il travaille sur le barrage de l’Aigle. Il participe très vite à la Résistance d’une part et à la reconstruction de  l’organisation libertaire en exil, d’autre part. Son témoignage est passionnant. Sur ce premier point, il montre que l’action des maquis anarchistes et leur rôle dans la région sont essentiels. Sur le deuxième, il souligne une attitude politique souvent décriée et quelque peu tabou dans le mouvement libertaire : une partie  importante des militants soutiennent la politique de participation gouvernementale. Pour justifier son propos il cite parfois abondamment les journaux et  les résolutions de congrès montrant la volonté d’un des courants de la centrale de rétablir d’abord la République avant, peut être, de faire la Révolution. Une édition nécessaire.

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