jeudi 5 août 2021
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Carpentier, itinéraire d’un boxeur star, par François Lavergne

« L’adonis du ring » pour les uns, « la Grande Orchidée » pour George Bernard Shaw, « le vengeur de Waterloo » pour les plus chauvins, Georges Carpentier (1894-1975) est « le grand espoir blanc » qui dans l’avant Première Guerre mondiale est susceptible de terrasser les boxeurs noirs américains qui dominent la boxe. A propos de Stéphane Hadjeras, Georges Carpentier. L’incroyable destin d’un boxeur devenu star, préface de Georges Vigarello, Nouveau monde éditions, 2021, 345 p, 21,50€

Dans cette passionnante biographie, qui puise sa matière dans une thèse de doctorat d’histoire contemporaine, Stéphane Hadjeras croise une masse de sources impressionnante qui ne plombe en rien le récit enlevé de la vie du petit Lensois issu du peuple, de ses combats sur le ring de 1908 à 1926, et de la construction de sa notoriété. Sa précocité, sa belle gueule, son élégance sur le ring, la force de ses poings et ses victoires avant guerre sur des adversaires plus lourds, plus vieux et plus expérimentés que lui en feront un familier des têtes couronnées et des stars en France, en Angleterre et aux États-Unis. La boxe en fait une idole de la Belle Époque. 

Boxe et fantasmes

Comme l’écrit Stéphane Hadjeras, en référence aux travaux de l’historien Emilio Gentile sur la modernité : « Cette période ambiguë, où la “modernité triomphante” côtoie “la barbarie de la splendeur”, illustre étrangement l’équivoque de ce sport. Une telle résonance avant-guerre inscrit cette pratique, au même titre que les sports aériens ou automobiles, dans une “culture de l’agression” annonçant et préparant les Européens aux horreurs de la Première Guerre mondiale. »

Sans jamais perdre de vue la vie du boxeur, l’auteur décortique tous les à-côtés de ce sport qui véhicule bien des fantasmes et nourrit des préjugés raciaux, entre la « science » pugilistique du blanc et la force brutale voire primitive du noir, et, à l’époque la supériorité de la race anglo-saxonne sur les latins. Les articles des journaux témoignent abondamment de tous ces clichés. Il est aussi bien sûr question de l’évolution de ce sport, des méthodes d’entrainement pas si éloignées de celles d’aujourd’hui et qui ont inspiré d’autres sports, des sommes « astronomiques » déjà en jeu (en 1912, Carpentier, à peine âgé de 18 ans, empoche 168 000 francs, le salaire moyen annuel d’un ouvrier étant de 1200 frs), des performances, de la dangerosité des combats, et même des moyens de retranscription des matchs « en direct » des deux côtés de l’Atlantique comme le 2 juillet 1921 pour le championnat du monde des poids lourds contre Jack Dempsey (combat remporté au 4eround par KO par l’Américain).

Gloire et revers

Carpentier connaîtra d’autres défaites – sur une carrière amputée des quatre années de la Grande Guerre qu’il passa aux commandes d’un avion de reconnaissance et où il aurait été dans la plénitude de ses moyens physiques – et des difficultés. Il connaîtra la ruine au moment de la crise de 1929, mais saura aussi retomber sur ses pattes et gérer sa notoriété. Avec quelques flottements durant la Seconde Guerre mondiale, quand il accepte quelques exhibitions ; mais il sera à peine inquiété à la Libération. « Il paraît s’être toujours cantonné au domaine sportif en célébrant finalement le culte égotiste de lui-même propre au grand champion », résume le biographe. Rien n’est oublié dans l’histoire de ce boxeur hors norme, qui signa pas moins de cinq autobiographies (en collaboration), la première à 17 ans, la dernière parue en 1976 où il confessera –  enfin –  son match truqué (et perdu) contre Battling Siki en 1922, titre européen des mi-lourd en jeu. Une histoire et une vie passionnantes.

François Lavergne

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