mardi 13 avril 2021
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Almereyda, d’une prison l’autre, par FREDERIC CEPEDE

Le nom d’Almereyda, journaliste anarchiste puis socialiste, est associé à l’affaire du Bonnet rouge qui le conduisit en prison pour « trahison » en 1917 et au mystère autour de sa mort : suicide, suicide assisté, meurtre ?
A propos du livre de Anne Steiner, Révolutionnaire et dandy, Vigo dit Almereyda, L’Échappée, 2020, 301p, 21€. Article paru dans L’ours 504, janvier 2021.

Les cinéphiles savent évidemment qu’il est le père de Jean Vigo qui, sa courte vie durant, chercha à rendre hommage à son père. Pour cette passionnante biographie, érudite, écrite à hauteur d’homme, l’historienne Anne Steiner, spécialiste du mouvement anarchiste1, a pu disposer des archives de la famille Vigo transmises de Jean à sa fille Luce puis à son petit-fils Nicolas. À bonne distance de son personnage, elle conclut ainsi son enquête : « Il faut se résigner à ne jamais savoir ce qui s’est exactement passé la nuit du 13 au 14 août [1917] entre les quatre murs de la cellule 14 de l’infirmerie de la prison de Fresnes. » Par contre, sur la vie de révolté, elle nous en apprend beaucoup.

Une jeunesse volée
Né hors mariage à Béziers, en 1883, reconnu par son père qui lui donne son nom mais meurt deux ans plus tard, les premières années d’Eugène Bonaventure Vigo sont marquées par l’errance. Confié à ses grands-parents, ses brefs passages sur les bancs de l’école font qu’il sait à peine lire et compter, et se montre rétif à la discipline. À 11 ans, il retrouve sa mère à Bordeaux, en ménage avec un photographe, Georges Aubès, qui lui apprend le métier et l’ouvre sur la culture. Un an plus tard, la famille monte à Paris où Eugène fait l’apprenti photographe. Mais sa mère, sans doute déjà malade, le repousse, et c’est auprès de son beau-père et de sa famille, à Sète, qu’il trouve affection et stabilité. Rentré à Paris en 1899, il cherche à travailler comme photographe, alternant chômage et emploi sous-payé. Au même moment, sa mère est internée d’office dans un asile d’aliénés où elle meurt un an plus tard. Eugène commence à fréquenter les réunions anarchistes. 

Début 1900, embauché chez un photographe, une pseudo-complicité de vol avec le fils de son patron l’envoie deux mois en prison, dont un à la Petite Roquette. À 17 ans, il découvre l’enfer de cette prison pour enfants : coups, privations, humiliations. À sa sortie, le révolté devient fabriquant et poseur de bombe devant le domicile du juge qui l’a condamné. S’il n’explose pas, l’engin est récupéré par la police qui enquête. En janvier 1901, il commence à écrire pour Le Libertaire, sous le nom de Miguel Almereyda, héros orphelin et malheureux dont il a lu les aventures en feuilleton dans la presse. Il devient Miguel pour ses amis et Almereyda pour la police. À 18 ans, il est pour le poète Laurent Tailhade qu’il vient de rencontrer, « l’éphèbe aux yeux de gazelle dont la singulière beauté ne laisse pas indifférents les hommes ». Son charme opère aussi sur les femmes, les amitiés fidèles se forgent. Mais la police, grâce à un indic, a retrouvé sa trace. Il retourne en prison pour un an cette fois, sa première condamnation en faisant un « dangereux » récidiviste. 

Avec Séverine pour soutien
En août 1901, Le libertaire lance une campagne en sa faveur, Séverine prend la tête de son comité de soutien. Il est libéré un mois avant la fin de sa peine, très diminué physiquement, marqué à vie. Six ans plus tard, il tirera de ses sinistres séjours à la Petite Roquette la matière d’un numéro de L’Assiette au beurre illustré par Delannoy. Il retrouve un emploi chez un grand photographe, et son ami Francis Jourdain l’ouvre sur tout un milieu d’artistes et d’écrivains. Miguel apprend vite et son réseau s’étend : Pierre Merle, Victor Méric, Fernand Desprès, Georges Yvetot, Madeleine Pelletier, Fanny Clar, Grandjouan, Montéhus (qui immortalisera les jeunes gardes). Il participe aux campagnes pacifistes et antimilitaristes. 

Très critique au départ à l’égard du « réformiste » Gustave Hervé, Anne Steiner suit au plus près le rapprochement entre les deux hommes qui vont faire de La Guerre sociale un journal de combat à succès (les talents de maquettiste, le goût de la provocation d’Almereyda n’y étant pas étranger). Ils retourneront à tour de rôle en prison pour des « délits de presse », Jaurès les soutenant, même si Almereyda apprécie peu qu’il ait vu en lui un « patriote ». Entre temps Miguel Almereyda marié, père en 1905, s’embourgeoise et prend goût aux belles choses et au luxe. 

L’historienne ne scelle rien de la personnalité de son héros et de ses amis, ainsi des alliances nouées en prison entre les Camelots du roi et les libertaires. Elle piste à travers ses écrits son évolution politique, du pacifisme au soutien sans réserve au radical Joseph Caillaux et à l’Union sacrée. Dans l’aventure puis l’affaire du Bonnet Rouge, journal créé après sa rupture avec un Hervé devenu trop raisonnable à son goût, Anne Stiener montre son égocentrisme, ses maladresses et sa légèreté dans ses fréquentations. Les libertaires se moquent de lui, et les socialistes s’en méfient. Quand l’accusation infondée de trahison le conduira à nouveau prison, malade, beaucoup d’amis se seront déjà détournés.

Comme l’écrit l’auteure, « ce que l’on sait, c’est qu’Eugène Vigo, dit Almereyda, embastillé à 17 ans pour une peccadille, avant de l’être à de multiples reprises, pour des délits de presse, est mort à l’âge de 34 ans, en proie à d’abominables souffrances, aussi cruellement seul et abandonné que l’était l’enfant tondu et grelottant de la petite Roquette. D’une prison l’autre. » 

Frédéric Cépède

1 – Elle a déjà publié chez le même éditeur : Le temps des révoltes. Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la “belle époque”, 2015 (L’OURS 453), et Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la “Belle époque”, 2019 (L’OURS 490).

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