samedi 19 juin 2021
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Une idée occidentale à refonder : l’égalité, par ALAIN BERGOUNIOUX

Aldo Schiavone, historien italien du droit renommé internationalement, a une grande ambition : refondre l’idée d’égalité pour notre siècle. Il part du constat qu’aujourd’hui les fondements économiques, sociaux, culturels de l’égalité, telle que les a élaborés l’Occident dans notre modernité, sont mis à mal.
À propos du livre de Aldo Schiavone, Une histoire de l’égalité. Leçons pour le XXIe siècle, Fayard. 384 p, 24€. Artiucle paru dans L’ours 504, janvier 2021.

Pour l’auteur, nous sommes entrés dans un nouvel âge des inégalités où nous ne savons plus penser l’égalité dans ses tensions internes mêmes, entre l’égalité des droits et l’égalité des résultats. Pour contribuer à y remédier, l’auteur propose de refaire le chemin de cette idée depuis l’Antiquité. Il le fait en privilégiant essentiellement l’histoire des idées philosophiques et politiques. 

Il y eut, dès les débuts de la pensée humaine, la notion d’une similitude entre les hommes. Mais celle-ci a longtemps été dominée par d’autres conceptions. La Grèce antique ne conçoit l’égalité qu’entre citoyens d’une même cité. Mais celle-ci en excluait les femmes, les métèques, les esclaves évidemment. L’apport romain ne s’est pas construit dans une continuité « démocratique » avec la Grèce (Rome a été fondamentalement une aristocratie, même sous l’Empire) mais dans et par le droit, qui a fonctionné comme un dispositif égalitaire seulement en matière civile. Il ne s’est pas agi d’un droit fondé sur la personne, mais sur un ensemble de règles formelles. Avec l’Empire, une perspective universaliste s’est faite jour dans le courant stoïcien. Mais c’est l’arrivée de la pensée théologique chrétienne qui a établi véritablement l’idée d’une égalité de tous les hommes en dieu. Mais celle-ci était déplacée au royaume des cieux. Les hiérarchies sociales n’ont pas été mises en cause, hormis par quelques courants hérétiques au fil des siècles. 

Égalité naturelle ou sociale ?
C’est la « modernité » qui a repris ces différents héritages pour forger, peu à peu, une conception d’ensemble de la notion d’égalité. L’auteur en voit la cause majeure dans l’affirmation de la liberté du travail pour chaque homme – donc, dans l’extension progressive du capitalisme. La Renaissance avait mis en évidence la singularité de chaque homme et souligné, chez ses plus grands représentants, ce qu’il y a de commun entre les hommes. « Je peins en moi l’humaine condition », écrivait Montaigne. Au XVIIe et XVIIIe siècles s’impose la pensée d’une égalité naturelle des hommes. Mais la réalité des inégalités est tout aussi une évidence. Les pages consacrées à Hobbes, Locke, Rousseau montrent comment on en est arrivé à la confrontation entre deux types d’égalité, l’une naturelle, qui fonde l’égalité en droit, l’autre sociale, qui appelle une égalité substantielle. Les révolutions américaine et française ont illustré cette opposition. Ce faisant, elles ont inauguré un débat qui a pris toute son ampleur avec la révolution industrielle et la domination du capitalisme. Tocqueville a vu que la démocratie moderne reposait sur la dynamique de l’égalité, politique et sociale, avec toutes ses contradictions. Aldo Schiavone revient, évidemment, sur Marx et sa critique radicale de l’égalité formelle. Celui-ci n’accordait pas d’autonomie au politique. Cela l’a amené à penser que le travail libéré de l’exploitation et de l’aliénation capitaliste créerait une société véritablement égalitaire. L’histoire des régimes communistes a démontré qu’il était dangereux de vouloir abolir la différence entre les deux types d’égalité. 

Finalement – comme le marque l’auteur – ce sont les régimes de type social-démocrate qui ont établi les meilleurs équilibres avec la construction des États sociaux. La théorisation la plus aboutie en a été réalisée de deux philosophes américains, John Rawls et Martin Walzer qui ont pensé une « égalité complexe ». Mais cela a correspondu à l’apogée de la société industrielle, à un certain état des conditions économiques et sociales. 

L’égalité au XXIe siècle
La dernière partie du livre est justement consacrée au changement de ces conditions. L’auteur considère que ces évolutions concernent le monde entier. Ce qui l’amène à minimiser un peu trop la différence entre les régimes politiques. Aussi bien ces réflexions se portent surtout sur les pays occidentaux. La révolution technologique, la financiarisation du capitalisme, le poids grandissant des services, les transformations du travail construisent une nouvelle structure des inégalités et conduisent à une fragmentation des sociétés. Les mouvements populistes autoritaires en sont la manifestation évidente. Le paradoxe est que le fonds commun de l’humanité apparaît aujourd’hui avec de plus en plus de force et devrait militer pour une plus grande égalité entre les pays et dans les sociétés. Mais pour cela, il faut penser (et mettre en œuvre, ce qui est encore plus difficile) un nouveau paradigme de l’égalité pour notre siècle. 

L’auteur s’y essaye, dans les dernières pages du livre, pour remettre en cause une conception de l’égalité reposant sur le seul « individu-personne » – aboutissement d’une longue histoire – en introduisant une « part impersonnelle », notre part d’humanité. Il faut donner corps à une société moins déterminée par le capital et qui valorise davantage l’humain. La crise actuelle du coronavirus montre l’actualité de cette exigence. Aldo Schiavone, toutefois, s’en tient pour l’essentiel à une position philosophique qui remet en cause le courant dominant de la pensée occidentale qui a consacré l’individualisme. Ces réflexions sont donc à compléter pour introduire plus de « commun » dans les projets et les actions politiques. Mais, pour ce faire, il est nécessaire d’avoir une vision claire de ce que signifie l’idée d’égalité, avec ses problèmes, dans l’histoire de l’humanité. Et ce livre y contribue largement. 
Alain Bergounioux

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