1969-2019 : Il y a 50 ans, le premier numéro du mensuel L’OURS

L’OURS, pour quoi faire ?
Éditorial de Guy Mollet, L’OURS numéro spécial, Juin 1969


« Depuis plusieurs années, un effort nouveau de recherches de caractère à la fois théorique et pratique est engagé dans le mouvement socialiste international. Devant les transformations profondes de nos sociétés, beaucoup de socialistes ont été conduits à s’interroger sur la valeur des principes et des méthodes d’une doctrine née au siècle dernier. D’autre part, l’accession au pouvoir de plusieurs partis socialistes a posé des problèmes concrets entraînant les réflexions les plus diverses.
La France n’a évidemment pas été à l’abri d’une telle évolution. Les divisions du socialisme français sont trop connues pour qu’il soit nécessaire d’insister. Constatons seulement que, pour l’essentiel, elles résultent du trouble réel des socialistes devant les changements du monde, trouble qui les entraîne à fournir des réponses pratiques parfois contradictoires.
Un effort aussi cohérent que possible de réflexion apparaît donc nécessaire, sous réserve qu’il soit dégagé des préoccupations circonstancielles. C’est l’ambition que j’ai aujourd’hui, avec un certain nombre d’amis, de formation, d’âge et d’origine sociale différents, mais tous animés par l’idéal socialiste et convaincus que les plus belles pages du socialisme sont encore à écrire.
Bien entendu, nous ne prétendons pas apporter de vérités révélées.Notre travail est une contribution à un ensemble commencé avant nous et qui se continuera après nous. Il entend également s’intégrer dans tout ce qui peut être fait en France et dans le reste du monde avec le même souci d’approfondissement. Notre ambition, si elle est absolue dans sa volonté, reste donc modeste.
En tout cas, elle situe très exactement l’Office universitaire de recherche socialiste. Se tromperaient complète­ment ceux qui y verraient une opération politique sous quelque aspect que ce soit. Chacun des membres de l’Office est libre de poursuivre dans la vie publique l’activité qu’il juge la meilleure. En entrant dans notre association, il se donne sans doute le recul nécessaire pour mieux voir ce qui l’entoure. Mais il est sûr qu’en son sein il se consacre exclusivement à l’étude la plus désintéressée.
S’il m’est permis un mot personnel, je dirai que, absorbé pendant de nombreuses années par des responsabilités politiques – que je ne regrette, pas, bien au contraire – j’ai notamment retenu de cette expérience la certitude que la pratique n’était pas une fin en soi, qu’il lui fallait, pour être efficace ,se fonder sur une connaissance approfondie des valeurs pour lesquelles les hommes sont capables de vivre et de mourir et qu’elle devait être précédée de la connaissance réelle des ressorts les plus cachés ou les plus complexes de notre monde et de nos civilisations. J’ai donc conscience d’être fidèle à moi-même en m’engageant avec d’autres camarades dans la voie apparemment aride de l’étude et, pourquoi pas, de la méditation. En tout cas je sais, ce faisant, être fidèle à l’enseignement de Bracke-Desrousseaux, mon ami et mon maître, notre « ours» comme il aimait se désigner lui-même.
Le socialisme est le grand espoir de centaines de millions d’êtres humains, qui aspirent à trouver leur place dans un monde de justice et de liberté. Rien de ce qui peut lui permettre de répondre mieux à cette aspiration ne doit nous être inconnu. Nous ne devons ni ne pouvons négliger aucun apport. Il y a toujours dans la pensée de l’autre une part de vérité et dans la nôtre sa part d’erreur. Nous connaissons – et reconnaissons – à chacun le droit à l’erreur, au doute, à l’incertitude. C’est pourquoi nous devons exiger de chacun de nous la plus grande ouverture d’esprit, la plus grande liberté de jugement et la plus grande indépendance dans notre recherche.
Nous en appelons donc à tous ceux qui, attachés aux principes essentiels retenus au cours des trente dernières années par le socialisme français, ont décidé à la fois d’être fidèles à leur idéal et de le confronter au réel. L’Office universitaire de recherche socialiste, instrument au service du socialisme, leur permettra de le faire, en retrouvant, au-delà des péripéties de la lutte quotidienne, l’essentiel. Cette maison sera la vôtre, pour cela, et pour cela seulement.
GuyMollet