L’OURS au théâtre : Été 2019, le point d’Avignon, par ANDRE ROBERT

À suivre, quelques vues partielles sur le festival d’Avignon 2019, le plus possible en lien avec des programmations à venir au cours de la saison qui commence. D’abord le « in ». L’auteur de ces lignes ne fera pas preuve d’originalité en disant sa réserve face au monumental Architecture de Pascal Rambert donné dans la Cour d’honneur du Palais des papes puisque la quasi-totalité de la presse s’est déjà montrée très critique devant ce spectacle trop long de 4 h 30.

Résultat d’une commande d’Olivier Py, directeur du festival, la pièce entend entremêler le destin d’une famille austro-hongroise dominée par un patriarche, architecte conventionnel contesté par un de ses fils, intellectuel novateur, et la montée des périls en Europe d’avant août 14 jusqu’à l’avènement de Hitler : perspective psychanalytique et récit historique à volonté d’incarnation, quelle peut être aujourd’hui la nouveauté d’une telle approche sur un tel sujet ? D’où le recours à des épates, comme la présence un court moment d’un (très beau) cheval sur la scène, non nécessaire mais qui distrait. Bien sûr, à côté de figures ridicules (comme quelques rondes imposées à plusieurs reprises aux comédiens) il y a – dans cette abondante pâte théâtrale – quelques fulgurances d’une grande beauté et émotivité : ainsi un formidable monologue sur les gueules cassées qui vous saisit aux tripes (P. Rambert reste un vrai écrivain). Dans une distribution prestigieuse (Jacques Weber le patriarche, Emmanuelle Béart…), mention spéciale à Marie-Sophie Ferdane, la jeune épouse du vieil architecte, et surtout à Stanislas Nordey, exceptionnel en fils révolté.

Parmi les autres spectacles non nécessaires du « in », Dévotion, du jeune Clément Bondu trop vite adulé, nous inflige, là encore dans un format trop long, un texte verbeux et des scènes très conventionnelles empreintes de fausse modernité. Alors qu’on en attendait beaucoup – entendons : du point de vue théâtral – Le présent qui déborde. Notre Odyssée IIde la brésilienne Christiane Jahaty est en fait un reportage vidéo (certes très intéressant politiquement, sur les situations d’exil) parsemé de quelques interventions in vivo de comédiens de diverses origines.

Points de non-retour
Dans la limite de ce que nous avons pu voir, c’est Points de non-retour (Quais de Seine) qui nous a semblé le plus fort. L’auteure et metteure en scène Alexandra Badeia, d’origine roumaine, récemment naturalisée française, s’appuie sur son expérience personnelle pour interroger notre mémoire (ou absence de mémoire) nationale autour du massacre d’Algériens manifestant à Paris le 17 octobre 1961. Elle le fait sans didactisme, en partageant l’espace scénique en deux : partie basse où une jeune femme se débat avec ses démons intérieurs en présence de son psy, partie haute où se déploient des morceaux de la vie de sa grand-mère française, mariée à un Algérien, disparu le soir de la manifestation, revenu après un long temps de clandestinité. Très émouvant moment où sont égrenés les noms de tous les morts de ce soir funeste. Spectacle repris cet automne au théâtre de la Colline, à voir.

À propos du « off » maintenant, et dans des limites encore plus contraignantes, sera évoqué ici (sur plus de 1500 spectacles offerts) un tout petit nombre d’entre eux. Ainsi Après la neige, écrit et mis en scène par Aurélie Namur (compagnie Les nuits claires), est d’une brûlante actualité, relatant de façon très incarnée les angoisses d’une famille qui vient d’être irradiée à la suite d’une explosion atomique. C’est très juste, très sensible sans pathos, et cela parle, y compris aux enfants, en participant de leur éveil critique (une petite fille est au centre de l’action) et de leur acculturation théâtrale (très belles images finales du retour de la nature sauvage dans la zone irradiée). Hors tout didactisme, Trois songes-Un procès de Socrate (compagnie Moukden Théâtre), peut être présenté à des élèves comme une initiation fluide à la dialectique platonicienne. Le metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka fait tenir aux deux comédiens tantôt le rôle de Socrate, tantôt celui de son interlocuteur à travers des passages d’Alcibiade, Euthyphron, Apologie de Socrate. C’est vivant, cela fait parfois sourire (humour socratique souligné), c’est une courte leçon de philosophie maïeutique, habitée, loin d’une abstraction desséchante.

Vies de papier
Enfin, sorte de performance sur scène plutôt que pièce, Vies de papier n’a plus besoin de publicité, sa notoriété étant déjà établie. Ce « théâtre d’objets documentaire » fait vivre l’enquête entreprise par Benoît Faivre et Tommy Lazlo à partir d’un album photos non légendé, chiné à la brocante des Marolles de Bruxelles. La vie d’une femme allemande au XXe siècle se reconstitue sous nos yeux avec son lot d’heurs et de malheurs qui ont leurs échos chez les enquêteurs et au fond chez nous tous, selon nos histoires différentes. À voir dans une des nombreuses villes de tournée programmées.

André Robert