samedi 20 avril 2024
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« Nous avons été des démocrates par habitude et par héritage, il faut devenir des démocrates par passion. » Trois questions à Raphaël Glucksmann

Le constat est souvent fait aujourd’hui que les démocraties sont à la peine dans le monde, à la différence des espoirs des années 1990. Comment l’expliquez-vous ? Quelles en sont les causes externes et internes ? Quelles sont les conditions pour relever ces défis ?

À la chute de l’URSS, à un moment où, en Occident, en Europe, tout le monde pensait que la démocratie libérale s’était imposée définitivement, Alexandre Douguine, un philosophe nationaliste russe, inspirateur du poutinisme et de l’eurasisme messianique annonçait, dans un texte qui apparaissant complètement fou à l’époque : « Les démocraties occidentales vont commencer à décliner le jour même de leur triomphe. » Malheureusement, son analyse me semble parfaitement juste. À partir du moment où les démocraties se sont considérées aussi naturelles que l’air qu’on respire et qu’elles ont cessé d’être un projet philosophique, politique, idéologique, elles ont commencé à se déliter. En 1989, la démocratie allait s’universaliser, c’était la fin de l’histoire analysée par Fukuyama, selon laquelle il n’y aurait plus de grands conflits théologico-politiques. Le régime démocratique – même si des guerres dites « périphériques » allaient encore se produire – s’imposant en ultime modèle. Cette perception de nous-même comme étant fondamentalement incontestable a conduit les démocrates à s’assoupir, à vivre dans le confort et la certitude d’eux-mêmes, à ne plus être guidés par le doute et par l’urgence qui permettent justement l’affirmation d’un projet idéologique.

Pour répondre à votre question, ce sont donc, selon moi, d’abord des facteurs internes qui expliquent la situation actuelle. La chute de Rome s’explique aussi par les invasions « barbares », mais avant tout par un effondrement civique intérieur. On assiste actuellement à une dépolitisation des démocraties, à une victoire des logiques individualistes en leur sein. Le néo-libéralisme, qui a miné nos démocraties, se nourrit de cette perspective de la fin de l’histoire. Car si l’histoire est finie, alors l’intervention du public dans l’espace privé devient illégitime. Hegel posait la question : « Pourquoi les cités déclenchent-elles des guerres ? » Il y a des facteurs économiques, d’accès à des ressources, la quête de prestige, de la vengeance, du ressentiment, etc. Mais Hegel souligne qu’il s’agit d’abord, pour l’État, de réaffirmer la domination du tout sur les parties à l’intérieur des nations. Quand domine l’idée d’une paix perpétuelle et de la fin des conflits, la tendance naturelle est au refus des parties d’obéir au tout. Ce à quoi on assiste depuis trente ans et qui sape le contrat social – sécession fiscale des plus riches, refus d’appartenir à un monde commun au sein des démocraties –, tout cela est lié à la perspective d’une terre apaisée qui ne connaîtrait plus de conflits et sur laquelle les parties n’auraient plus besoin du tout, voire quasiment plus besoin les unes des autres. Cela explique la faiblesse profonde des démocraties et progressivement l’affirmation – ou la réaffirmation – de modèles alternatifs autoritaires.

C’est d’abord notre faiblesse qui fait que les régimes chinois ou russe peuvent se poser dans le Sud global ou au sein même de nos cités comme des modèles alternatifs. Quand plus du tiers des citoyens dans les démocraties européennes pense qu’un régime autoritaire serait plus efficace, quand on voit Poutine soutenir les mouvements extrémistes aux États-Unis ou en Europe sans que nos dirigeants ne réagissent fermement pendant des années, quand on voit la vague d’extrême droite qui arrive en Europe et aux États-Unis, on constate que les défenses immunitaires des démocraties sont très faibles. Ce n’est pas juste un rapport de forces externe, c’est un affaiblissement interne qui conduit à cette régression.

On est face à deux questions structurelles. Peut-on réaffirmer une puissance publique forte dans les démocraties libérales ? Peut-on rééquilibrer en interne le rapport de force entre l’individualisme et l’esprit collectif ? De la réponse à ces deux questions dépend l’avenir de nos démocraties. Il y a aussi une responsabilité particulière des dirigeants et des élites qui ont cru à ce mythe de la fin de l’histoire et qui ne sont pas prêts à assumer la conflictualité – ou même à la comprendre véritablement. À aucun moment, Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron ne saisissent qu’il y a dans la logique de Poutine une réalité idéologique et qu’être en conflit avec nous constitue le fondement stratégique et idéologique de son régime. Leur attitude est symptomatique d’une vision du monde post-moderne et post-idéologique dominant les cercles de pouvoir en Europe. À mon sens, c’est ce qui a miné la puissance des démocraties, et singulièrement la puissance de la gauche au sein des démocraties. En fait, nous avons été des démocrates par habitude et par héritage, il faut devenir des démocrates par passion. Il faut savoir affronter la conflictualité, comprendre que les idéologies façonnent la réalité, et que les affects mobilisés bouleversent l’échiquier.

En cette année, que chacun sent cruciale pour notre avenir, l’Union européenne paraît plus que nécessaire face à la guerre en Ukraine, à la nécessaire et difficile « transition écologique », à la vague des extrêmes droites populistes. Quelle campagne mener pour convaincre que la cause de l’UE doit et mérite d’être défendue ?

Pour ma part, j’irai partout pour parler d’Europe et rappeler que cette élection européenne est la plus importante depuis 1979. En 2024, pour la première fois, une vague anti-européenne d’extrême droite menace de balayer l’ensemble du continent. Pour la première fois, nous serons appelés à voter alors que le continent est en guerre. Et le 5 novembre prochain, l’élection de Donald Trump aux États-Unis pourrait conduire à l’abandon de l’architecture de la sécurité européenne conçue depuis 1945.

La question qui se pose à l’Europe aujourd’hui est existentielle : peut-elle devenir enfin adulte ? L’UE peut se retrouver à la fin de l’année seule face à la guerre, seule face à la catastrophe climatique, seule face à un monde extrêmement dangereux alors que l’on n’a pas la capacité, j’allais dire physique et mentale, d’assurer nous-mêmes notre propre défense.

Au cours de la campagne, je compte rappeler que la démocratie est structurée par des questions posées aux citoyens pour qu’ils déterminent leur avenir. En France, avec notre système présidentiel, nous avons tendance à l’oublier. À l’échelle de l’Europe, l’enjeu n’est pas de savoir si Macron ou Le Pen, Attal ou Bardella vont l’emporter, mais qui va dominer les politiques européennes pendant les cinq prochaines années. La question posée aux électeurs et électrices est : « Voulez-vous un héritier ou une héritière de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne et des sociaux-démocrates qui dominent le Parlement, ou un héritier, une héritière de José Manuel Barroso et une majorité conservatrice au Parlement ? »

En matière de transition écologique, on sait que l’on est face à une impasse. Voter pour les conservateurs, cela revient à détricoter le Green Deal – le pacte vert européen – et à casser ce qui a été fait ces cinq dernières années pour amorcer la bascule écologique. Voter social-démocrate permet d’aller vers une deuxième étape de cette transformation, qui n’est plus simplement de la régulation, de la norme, mais de l’investissement massif, une planification, pour transformer le Pacte vert européen en grande révolution industrielle.

Les ruptures que l’on a constatées avec le libre-échange, la concurrence libre et non faussée, l’austérité depuis cinq ans ne seront-elles qu’une parenthèse, et va-t-on revenir au business as usual, et tout ce qui a affaibli les démocraties européennes ? Ou bien préfigurent-elles la grande bifurcation politique, sociale et écologique dont nous avons tant besoin ? Les citoyens doivent répondre le 9 juin. Et trancher. Après ces élections, il faudrait que l’Europe passe à l’âge démocratique et adulte, à l’âge politique. À l’échelle européenne, c’est bien un débat entre la gauche et la droite qui domine, entre les sociaux-démocrates et les conservateurs. Je vais donc essayer pour ma part de ramener les débats à ces enjeux continentaux et non simplement nationaux. Je pense que les électrices et les électeurs sont prêts à le comprendre, d’autant que la plupart des décisions se prennent désormais à cet échelon européen – pour imposer des règles aux multinationales, aux Gafam, etc.

Un exemple concret : la droite se pose en représentant des agriculteurs contre les écologistes et la gauche en général. Pour quelle politique agricole commune (PAC) ses élus ont-ils voté au Parlement européen ? Pour une PAC profondément injuste qui verse 80 % des subventions à 20 % des agriculteurs : les plus grands exploitants, ceux qui en ont le moins besoin. Et ils s’autorisent à parler au nom des paysans qui galèrent et touchent moins de 900 € par mois pour 70 heures de travail par semaine ! La réalité de l’agriculture en France se décide par des votes et des débats au Parlement à Bruxelles.

On n’a donc pas le droit, compte tenu de la situation actuelle, de passer à côté des grands débats que doivent susciter ces élections.

Comment voyez-vous l’avenir de la gauche française ? Comment faire pour qu’elle ne soit pas la « spectatrice » d’un combat qui se passe entre un « centre droit » et l’extrême droite ? Y a-t-il la possibilité de réaliser un vaste rassemblement autour d’un socialisme démocratique rénové ?

Il y a affectivement un risque réel pour la gauche d’en être réduite à un rôle de spectateur ou de critique aigri d’une histoire qui s’écrit sans elle. Dans le passé, la force des grands socialistes a été de faire le lien entre une situation sociale immédiatement perceptible et l’histoire. Aujourd’hui, il faut réapprendre à faire le lien entre ce que les communicants appellent les « sujets concernant » et l’histoire. C’est ce qui fit la force des grands discours de Jaurès ou Blum qui étaient aussi des moments d’éducation populaire.

Prenons la question de la réforme des institutions européennes, qui ne passionne pas vraiment les foules. Comment les y intéresser ? Partons de la situation d’un bar PMU et d’un Starbucks qui vendent tous les deux des cafés. Pourquoi le premier paie-t-il trois fois plus d’impôts sur les sociétés que le second ? Parce que le Starbucks, le plus riche, paie ses impôts aux Pays-Bas qui ont une politique de quasi-paradis fiscal. Si vous voulez de la justice au coin de votre rue, il faut supprimer les paradis fiscaux et harmoniser les politiques fiscales en Europe. Pour ce faire, il est indispensable de supprimer le droit de veto sinon vous ne pouvez rien faire. Pour que l’Europe devienne juste, il faut réformer ses institutions vers plus de décisions européennes démocratiques et fédérales.

Il faut faire le liant entre les grandes questions internationales, les enjeux politiques européens et nationaux et le « coin de la rue », les situations concrètes, l’injustice sociale immédiatement palpable. C’est le legs des grandes avancées de la gauche dans l’histoire. C’est cela qu’il faut retrouver. Au cours de ces élections il faut recréer une dynamique, convaincre qu’un espace existe pour le socialisme démocratique, et qu’il peut prétendre de manière crédible à la prise en main des leviers du pouvoir. Cela passera par une forme d’union, mais aussi par une clarification. Ces élections doivent éclairer ce qui empêche la gauche de créer cette dynamique.

Lors des dernières élections présidentielles, beaucoup, à gauche, ont voté pour Mélenchon, malgré ses positions sur l’Europe, la démocratie, la violence ; et d’autres pour Macron, malgré ses positions sur les questions sociales et écologiques. Il faut montrer le 9 juin à cette gauche qu’un espace existe où elle peut se retrouver sans avoir à faire un choix par défaut, sans se scinder intérieurement au moment de glisser un bulletin dans l’urne. Il faut donc créer une dynamique forte, en l’exposant avec passion et un enthousiasme communicatif. Tout un pan de la société française de gauche attend qu’on lui redonne un sentiment de fierté. Les lignes politiques ayant été exposées, en fonction des résultats, un rassemblement pourra alors se faire dans la clarté. J’insiste : dans la clarté, une fois qu’on aura tranché nos différends sur l’Europe, la démocratie, la violence… L’enjeu est immense et nous dépasse : la démocratie française, sans une gauche forte, crédible, qui produit une espérance dans la société, est un corps malade qui peut finir dans le nationalisme autoritaire.

Propos recueillis par Alain Bergounioux
(entretien réalisé le 5 février 2024 paru dans L’ours 534, mars-avril 2024)

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