Les politiques de mémoire sont-elles utiles ?, par NOËLLINE CASTAGNEZ

Le constat de départ des auteures, sociologues et politistes au CNRS, est l’échec des politiques de mémoire développées partout dans le monde depuis la fin des années 1990.
À propos du libre de Sarah Gensburger & Sandrine Lefranc, À quoi servent les politiques de mémoire ?, Presses de la FNSP, 2017, 183p, 17€
Article à paraître dans L’OURS 474, janvier 2018, page 4.Afin de transformer les sociétés, celles-ci préconisent d’empêcher l’oubli pour ne pas revivre les erreurs passées. Institutions, commémorations, monuments, musées mais aussi programmes d’éducation civique sont chargés d’écrire l’histoire afin de diffuser les valeurs du « vivre ensemble » et de construire des sociétés pacifiées. Or elles n’ont endigué ni le terrorisme, ni la montée des populismes. Sans vouloir polémiquer, ce livre propose un pas de côté rafraîchissant, ne serait-ce qu’en sortant du domaine de la croyance en leur efficacité.

En trois temps, les auteures interrogent par conséquent les causes de ce décalage entre les objectifs et les résultats de ces politiques mémorielles : d’abord, elles rappellent quels sont les attendus des leçons du passé, puis ce qu’en retiennent réellement les individus et, enfin, les effets sociaux et politiques de la mémoire. Elles ouvrent ainsi des perspectives pour les rendre plus efficaces.

Se souvenir pour dépasser les haines ?
Une première partie constate que nul ne doute – ou presque – que l’injonction envahissante à se remémorer les violences passées doit contribuer à la tolérance entre individus et à la cohésion sociale, à l’inverse des politiques de haine ou de vengeance des pays belliqueux. La mémoire devient alors un outil de réforme de la société contemporaine. En revenant sur les passés douloureux et conflictuels, les politiques de mémoire sont censées apurer les dettes et apaiser les traumatismes, comme au Chili par exemple. Le récit des victimes est patrimonialisé, les bourreaux sont stigmatisés, et la mémoire devient « exemplaire » selon la formule de Todorov. La cible principale est d’abord l’individu qui doit en conséquence modifier ses comportements et se pénétrer de ses devoirs de citoyen. L’édification de monuments ou la construction de mythes sont très anciennes ; en revanche, l’institutionnalisation du rappel du passé date de la fin du XXe siècle et les auteures recensent là utilement tous ses instruments (journées, lieux de mémoire etc.). Or les études sur leurs effets montrent qu’ils peuvent être contre-productifs en renforçant les communautarismes, voire la haine.
La seconde partie rappelle que, si évaluer les effets des politiques mémorielles sur les esprits est difficile, l’on peut du moins étudier les faits sociaux qui président à leur réappropriation ou aux malentendus, tels que le statut social, le contexte politique du moment, la multiplicité des acteurs en présence, etc. D’abord, ces politiques s’adressent à un public abstrait et imaginaire alors que l’universalité des leçons du passé reste à démontrer : ainsi, le Mémorial de Caen – seul mémorial parmi les 50 musées les plus visités de France – n’enregistre que 5 % des entrées annuelles du Louvre ! Ensuite, elles sont surdéterminées par les enjeux présents, comme le montre l’analyse de ce qui se passe dans les classes. En milieu scolaire, leurs effets sont très variables et peuvent conduire à l’indifférence par effet de saturation. Des études, menées par exemple en Afrique du Sud, montrent que parmi « les cadres sociaux de la mémoire » (Halbwachs), la famille l’emporte sur l’école. De même, les « commissions-vérité » promues par la justice transitionnelle qui mettent en avant la souffrance et la parole des victimes, ne guérissent pas nécessairement, de proche en proche, les individus présents et encore moins « la nation ».
Malgré tout, les politiques de mémoire perdurent. Dans une dernière partie, l’hypothèse des auteures est qu’elles infusent dans divers réseaux de pouvoirs, résonnent dans divers milieux et qu’elles se dotent ainsi de la force de l’institué. Ce ne sont pas tant leurs contenus historiques qui sont efficaces, que l’ensemble des relations sociales qu’elles finissent par instaurer, en redistribuant identités, fonctions et statuts. Ainsi, l’émergence de la Shoah comme norme morale au second XXe siècle a œuvré à la consolidation de la catégorie de « victimes » dans de nombreux pays. De même, une nouvelle profession a émergé : celle d’entrepreneurs de mémoire, lesquels concourent à cette force indirecte des politiques de mémoire.

Expliquer le passé
Doutant de l’efficacité de l’individualisation des leçons du passé et de leur force conjuratoire – la mémoire de la Shoah n’a pas empêché le génocide rwandais, entre autres – ces deux sociologues arrivent en fait à la même conclusion qu’Annette Wieviorka lors des soixante ans de la libération d’Auschwitz-Birkenau (Auschwitz, 60 ans après, 2005). Les violences passées ne servent guère si elles sont réifiées, mais elles doivent être décortiquées et expliquées et contribuer ainsi à la formation de l’esprit critique quelle que soit la conjoncture. Les auteures invitent ainsi à intégrer une dimension probabiliste dans la réflexion sur les comportements sociaux assez décapante.
Doté d’une bibliographie fort commode, bien argumenté, et étayé d’une foule d’exemples concrets que l’on ne pouvait reproduire ici, ce petit livre propose une réflexion salutaire sur l’efficacité des politiques mémorielles en général et celle des fonctions civiques attribuées à l’enseignement de l’histoire en particulier, fort utile en ces temps de refonte des programmes scolaires du lycée.
Noëlline Castagnez