Les leçons du 18 brumaire an VIII, par CLAUDE DUPONT

C’est un ouvrage d’un très grand intérêt que nous propose de relire Patrice Gueniffey, qui, après un remarquable Bonaparte (Gallimard, 2013) et sonNapoléon et de Gaulle (Perrin, 2017), s’avère décidément un excellent spécialiste de la période napoléonienne. On a beaucoup glosé pour savoir si le 18 brumaire était l’épilogue logique ou la trahison brutale de la Révolution. Nous voyons bien qu’il fut l’un et l’autre, mais on est sans doute plus près de la vérité en énonçant la première hypothèse.À propos du livre de Patrice Gueniffey, Le Dix-huit Brumaire. L’épilogue de la Révolution française (9-10 novembre 1799), Folio histoire, 2018, 523p, 9,40€Article paru dans L’OURS 483, décembre 2018, page 1.

Il était évident que les jours du Directoire étaient comptés. Sa fragilité tenait à son baptême même. On était sorti du mono­camérisme intransigeant des premières années de la République, mais au lieu d’installer un bicamérisme qui aurait formé une balance en répartissant le pouvoir entre une instance populaire – la chambre basse –, une assemblée des notables- – la chambre haute – et un pouvoir exécutif doté d’un droit de veto, la Constitution de l’An III prévoyait plutôt un équilibre incertain avec deux chambres ayant la même source électorale, dont l’une proposait les lois et l’autre les votait. Pour couronner le tout, un exécutif à cinq têtes, la Révolution ayant gardé jusqu’au bout une méfiance maladive envers tout pouvoir exécutif, considéré comme d’essence naturellement monarchique. Chaque année, une consultation électorale avait lieu, et si l’on ajoute l’obligation faite au départ de choisir les deux tiers des nouveaux élus parmi les sortants, on ne s’étonnera pas de la désaffection des électeurs pour le régime. En 1799, on compta moins de 10 % de votants.

Compte tenu de l’étroitesse de sa base sociale, le Directoire en était réduit à jouer les factions les unes contre les autres, notamment les deux plus importantes, les royalistes et les jacobins, sans hésiter à avoir recours aux coups de force comme celui du 18 fructidor où, pour contrer la poussée royaliste, on n’hésita pas à annuler les élections dans cinquante départements et à débarquer deux directeurs sur cinq ! Si l’on ajoute les difficultés financières et le climat d’insécurité qui régnait sur l’ensemble du pays, on admettra que la France du Directoire se présentait comme un fruit prêt à être cueilli. Certains directeurs eux-mêmes, Sieyès et Barras, cherchaient le militaire susceptible d’opérer un changement de constitution mais un changement qui s’opérerait à leur profit.

Les atouts de Bonaparte
Bonaparte avait beaucoup d’atouts en main, des atouts qu’il avait su se donner. Et d’abord l’avantage d’incarner la victoire. Alors qu’il devait jouer la diversion en Italie, en laissant le rôle principal à Moreau et Jourdan, commandants de l’Armée du Rhin, c’est lui qui fend l’espace et va imposer un traité qui ne convenait pas au Directoire. Ayant spectaculairement soutenu la République contre les royalistes, ne cachant pas son admiration pour Robespierre, dont le frère était son ami, il garde la sympathie des jacobins, mais il professe de plus en plus une grande tolérance politique et religieuse, au point que certains royalistes le verraient volontiers en nouveau Monk. Pendant son séjour en Égypte, ses successeurs perdent l’Italie. C’est pourquoi, à son retour, la gloire semble réapparaître avec lui et il dira plus tard qu’ « il avait été accueilli, à son débarquement d’octobre 1799, comme un souverain qui retournait dans ses États ».

Il répondait bien aux désirs contradictoires de ses concitoyens, qui voulaient être débarrassés des révolutionnaires, mais entendaient bien conserver les acquis de la Révolution. Ils souhaitaient la paix, mais restaient attachés aux conquêtes qui poussaient jusqu’aux frontières naturelles. Or cet homme qui avait canonné les royalistes à Vendémiaire, ne cessait de prôner une politique modérée. Il passait à la fois pour le conquérant de l’Italie et le pacificateur de l’Europe. Et puis, les autres généraux, ses rivaux éventuels, étaient politiquement trop médiocres.

Un coup d’État sur deux jours
Seulement, le coup d’État le plus prévisible n’est pas nécessairement le plus sûr. Les coups de force sous la Révolution – comme le 10 août – avaient tous l’alibi de l’intervention populaire. Dans la République, on ne concevait le pouvoir qu’anonyme et Madame de Staël rappelait qu’avec Bonaparte « c’était la première fois depuis la Révolution qu’on entendait un nom propre dans toutes les bouches ». Le coup d’État d’un général, dans un pays aussi prévenu contre l’idée de monarchie, pouvait être grippé par un grain de sable. C’est pourquoi, il se déroula sur deux jours, pour se donner le temps d’un habillage pseudo-légal. La maladresse de l’intervention de Bonaparte aux Cinq Cents faillit tout gâcher. Mais les députés les plus hostiles n’usèrent pas, cette fois, de la mise hors la loi du factieux. La page révolutionnaire était décidément bien tournée.

En tout cas, on vit rarement un coup d’État aussi peu répressif. Pas de sang, pas de bannissement, peu de révocations. On assista à un processus d’abdication volontaire de la bourgeoisie révolutionnaire. L’auteur a cette réflexion particulièrement pertinente : les hommes au pouvoir restent en place « mais leur participation aux affaires publiques se limite désormais au service de l’État […].Ils ne sont plus les maîtres d’un État en faillite , mais les serviteurs d’un État fort. »

Le seul coup d’État auquel l’auteur compare le 18 brumaire, c’est celui du 13 mai 1958, mieux préparé il est vrai. Dans les deux cas, la confrontation mit aux prises une instance politique légale, qui avait perdu sa légitimité et une légitimité qui ne revêtait aucune autorité légale.

La différence, c’est que le pouvoir bonapartiste n’entendait pas être limité par des parapets constitutionnels. C’était la guerre qui était son moteur. C’était là sa fragilité. Et la défaite fut son tombeau.

Claude Dupont
PS : Cette édition de poche en Folio reprend le texte de l’ouvrage de l’auteur paru dans la collection « Les journées qui ont fait la France », Gallimard, 2008.