L’épopée anarchiste avant 1914, par Benoît Kermoal

DavrancheAnarchistesSiteL’épopée anarchiste avant 1914, par Benoît Kermoal (à propos du livre de Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), Éditions, L’insomniaque et Libertalia, 2014, 543 p, 20 €). Guillaume Davranche, par ailleurs un des maîtres d’œuvre du Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone (Éditions de l’Atelier, 2014, L’OURS 439), propose un fort volume sur l’histoire des militants anarchistes entre 1909 et 1914.

Article paru dans L’OURS 447, avril 2015, p. 6

Durant cette période, se pose le problème, récurrent chez les libertaires, de la nécessité ou non de la création d’une organisation rassemblant les différentes sensibilités : naît alors en 1910 la Fédération révolutionnaire communiste, qui ne se revendique pas dans son nom de l’anarchisme pour pouvoir attirer davantage de militants tentés par les idées révolutionnaires. Celle-ci se transforme quelques mois plus tard en fédération communiste anarchiste, mais elle peine à réunir tous les partisans de l’anarchisme. En effet, et c’est un des grands intérêts de l’ouvrage de Davranche, elle doit rapidement se positionner vis-à-vis, d’une part, des syndicalistes révolutionnaires de la CGT et, d’autre part, des sympathisants de la Guerre sociale de Gustave Hervé, membre de la SFIO, qui, de son côté, cherche durant ces années d’avant-guerre à mobiliser toutes les énergies des partisans de la révolution au sein du mouvement ouvrier.

Une chronique tonique
L’auteur nous rend compte, dans un style enlevé et attrayant, de la chronique des relations entre ces différentes organisations, et de leurs difficultés à trouver des moyens d’action unitaires. Mais l’essentiel de l’ouvrage est de nous détailler les actions entreprises par les anarchistes durant les années d’avant guerre.
La mobilisation contre la guerre, que le sous-titre du livre mentionne, est au cœur de l’étude de Guillaume Davranche. Bon nombre d’informations inédites ou mal connues sont ici rappelées, comme l’existence du meeting de l’Areopark le 24 septembre 1911, qui marque la naissance d’un mouvement d’ampleur contre les menaces de guerre, et où l’ensemble des organisations du mouvement ouvrier, avec grande difficulté, a commencé à agir sous le signe de l’unité. Sont aussi relatés les tentatives de mise en place d’organisations de défense face aux nationalistes, ainsi que de nombreux faits qui permettent de mieux comprendre la culture militante des anarchistes durant cette période. On pense ici en particulier à la mise en place de nouveaux moyens modernes de propagande, comme la création de la coopérative du Cinéma du peuple, mise en place en 1913 par Gustave Cauvin. L’ouvrage se termine avec de belles pages sur l’échec de la mobilisation contre la guerre à l’été 14.

Trahison ?
Toutefois, la sympathie affichée par l’auteur pour les idées défendues par les militants qu’il évoque, lui fait dire que l’attitude des anarchistes qui, pour beaucoup acceptent alors, devant le choc moral que représente l’engrenage du conflit international naissant, l’entrée en guerre sans rechigner peut être assimilée à une « trahison » des idéaux défendus jusqu’alors. Le contexte général, mais aussi une plus grande attention à l’ensemble du mouvement ouvrier, aurait permis de nuancer ce propos. En effet, quelques points dans cette très riche étude restent en suspens : le livre évoque trop peu les liens entre les militants parisiens et les provinciaux ; or, il nous semble que, dans l’étude des rapports entre les différentes organisations révolutionnaires, la situation en province est parfois plus complexe. Ainsi les liens entre anarchistes et socialistes ont eu tendance à se renforcer dans l’action pour la paix, ce que ne montre que peu le livre. Un réexamen plus exhaustif des relations entre la SFIO, la CGT et les militants libertaires dans ces années d’avant-guerre pourrait nuancer bon nombre de propos de l’auteur.
Mais le lecteur aura plaisir à se plonger dans cette histoire des libertaires d’avant 1914, à la fois érudite, engagée et nourrie de multiples sources, le tout pour un prix modeste1. Guillaume Davranche évoque la possibilité de poursuivre son œuvre et d’étudier le parcours des militants étudiés durant la Grande Guerre. Nous ne pouvons que l’inciter à réaliser ce beau projet.
Benoît Kermoal

(1) Guillaume Davranche propose par ailleurs un site Internet sur le sujet de son livre, belle initiative pour accompagner la publication. Le site est consultable à l’adresse suivante : http://tropjeunespourmourir.com/