Brossolette, la puissance des convictions, par Claude Dupont

Piketty_Brossolette_Resistance450Cette réédition de textes de Pierre Brossolette est une heureuse initiative, à l’heure de la panthéonisation de leur auteur. Sur les milliers d’articles, d’éditoriaux radiophoniques, de lettres ou de rapports que Pierre Brossolette aura rédigés, deux douzaines ont été sélectionnées. C’est peu, mais suffisant pour rendre compte de l’évolution d’un parcours, ou pour traduire la puissance d’une personnalité, la force de ses convictions, la droiture de sa conscience, l’éclat de son expression.

À propos du livre de Pierre Brossolette, Résistance (1927-1943), Textes rassemblés et présentés par Guillaume Piketty, Odile Jacob, 2015, 204p, 21,90 €
Article paru à la une de L’OURS 450, juillet-août 2015

Au tout début des années trente, le brillant normalien, qui avait d’abord suivi Briand dans la voie du radicalisme, dans sa passion de la paix et sa quête d’une unité européenne, s’engage au Parti socialiste. Quelques années après, vient l’heure d’un premier bilan. Sa génération s’est certes battue pour surmonter les graves conséquences de la guerre et de la crise économique, mais elle a trop sacrifié au réalisme et trop négligé l’attrait d’un idéal. Face à la montée des régimes totalitaires, les rêves de l’après-guerre sont en miettes. Amer constat en 1933 : « Le mot “international” et le mot “socialisme” suffisent à provoquer les rires. Les Internationales se dissolvent, l’union européenne est une dérision et le désarmement une blague. » Il faut donc retrouver l’élan des pères fondateurs, et savoir s’adresser au cœur autant qu’à la raison : « Peut-être le socialisme et le communisme se sont-ils trop présentés comme des dogmes scientifiques. Nous avons mal compris ce qui a fait la force d’un Jaurès ou d’un Briand. »

Penser le rapport de force
Pourtant, le militant qui rallie le courant Bataille socialiste va rester fidèle à sa ligne pacifiste, par conviction, mais aussi par réalisme. Il connaît d’abord la réaction d’une opinion publique très hostile à la perspective d’une nouvelle tuerie. Et puis Brossolette sait qu’une position politique doit avant tout tenir compte des rapports de forces. Inutile de se berner par des rodomontades et des chimères, en menaçant militairement les dictatures d’une intervention française : « Tout cela ne signifie rien quand on est un peuple de quarante millions d’habitants, profondément pacifique, en face d’une coalition belliqueuse près de trois fois aussi forte. » D’autant plus qu’il est peut-être le premier à envisager la possibilité d’un rapprochement germano-soviétique : « Mein kampf est peut-être une déclaration de guerre éternelle au communisme. Mais la Reichswehr a toujours tendu à lier partie avec l’Armée rouge contre la Pologne et la France. » D’où la prudence de ses prises de position en politique étrangère, sa volonté de croire, le plus longtemps possible, à la solution du recours aux organismes internationaux et, au fond, un curieux retour aux conceptions des Grecs Anciens, dont les dirigeants attendaient l’opportunité du « kairos », c’est-à-dire le moment où s’offrirait une occasion imprévue. Evidemment, certains auront beau jeu de souligner des contradictions, voire des incohérences, quand, par exemple, au moment de Munich, il rugit contre la capitulation de Chamberlain devant Hitler, lors de la rencontre de Berchtesgaden, qui précéda la conférence de Munich, tout en félicitant quand même Daladier d’avoir sauvé la paix. Nous préférons y voir les déchirements d’un homme qui prévoit l’imminence de la catastrophe, mais qui ne sait comment la conjurer.
Mais, avec la guerre, les déchirements sont dépassés. C’est tout d’un bloc qu’il se dresse pour combattre tout compromis, toute compromission, toute tiédeur même, vis-à-vis des Nazis et de leurs alliés de Vichy. Certes, les contours que devra revêtir le nouvel état républicain à la Libération restent flous. On peut tout de même souligner des axes forts dans sa réflexion, qui se retrouvent d’ailleurs souvent chez les combattants de la France Libre : nécessité du renforcement de l’exécutif, d’une planification de la production, de la participation ouvrière à la vie de l’entreprise. Mais il est deux points sur lesquels Brossolette affirme son intransigeance : la volonté d’intégrer toutes les forces qui sont prêtes à résister, y compris le PSF du colonel de la Roque et la prééminence absolue du général de Gaulle, qui doit permettre d’en finir avec les vieux appareils partisans. Cependant, il entend être clair : il ne s’agit nullement de prôner l’existence d’un parti unique. Il affirme garder ses sympathies socialistes. Mais, il faut partir d’un constat : la défaite et l’Occupation ont brisé les ressorts populaires d’ardeur et d’enthousiasme. « La légèreté, l’égoïsme, la veulerie demeurent encore la règle… L’impulsion ne peut venir que du dehors et d’en haut. » La voie du redressement national passe par l’affirmation de la personnalité de De Gaulle et même par la puissance du mythe gaulliste. Ce qui n’empêche pas cet esprit libre d’adresser au général une lettre sur ses insuffisances dans le domaine des relations humaines, que bien peu auraient osé écrire…
Dans un de ses plus beaux discours, il évoque, quelques mois avant sa mort, tous ces héros de la France Libre que « le général de Gaulle a convoqués au banquet de la mort ». Pierre Brossolette en aura été un des convives les plus attachants, les plus lucides, et les plus purs.

Claude Dupont